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Publié par ERASME

" Pouce ! Parlons enfin d’autre chose ! Pour une fois, oublions le virus et la peur qui rôde ! Depuis le 10 avril (avant-hier), nous sommes entrés dans ce que j’appelle le temps des lilas. Mon idée du bonheur est toujours liée à cet instant très fugitif du mois d’avril où les lilas s’épanouissent et se fanent en deux semaines. Je me récite parfois ces lignes où François Mauriac se demande s’il reverra une fois encore « les lilas de Malagar ». À quoi tient donc cette prédilection pour une fleur éphémère qui n’est ni rare ni précieuse. Si je le savais...
Chez nous, les lilas coïncident avec un état de la nature que je pourrais décrire les yeux fermés, à vingt mille kilomètres de distance. L’herbe et les orties ont commencé à pousser et, contre elles, il faudra batailler si l’on renonce au glyphosate, et au Roundup. Les nouvelles feuilles du marronnier pendent au bout des branches comme des mouchoirs que le printemps n’a pas encore repassés.
Les roses trémières — on disait autrefois les passe-roses — sont juste démarrées avec leurs grandes feuilles plates, encore trop près du sol, à portée des limaces qui les dévorent. Ces fleurs ont une robustesse que j’aime par-dessus tout. Elles poussent dans les coins les plus ingrats, y compris les trottoirs ou les rocailles. On dirait qu’elles choisissent leurs lieux. Et puis, comme on le sait, leur couleur est imprévisible. Elle ne correspond pas toujours à celle de la fleur qui portait les graines. Dans le bois près de la maison, les pervenches et les primevères se fanent, mais les jacinthes sauvages (les « clochettes » bleues) prennent la relève.
Autour du 15 avril, les lilas atteignent leur maturité embaumée mais sont déjà menacés de flétrissure. Les cytises, eux, déroulent à chaque branche leur pendeloques jaunes vif. Elles seront moins éphémères que les lilas et, de ce fait, résisteront aux dernières semaines de mai qui voient durcir tous les tons de vert et s’installer l’été. Faut-il ajouter que, chez nous, les lilas coïncident souvent (pas toujours) avec le jaunissement des colzas et l’arrivée des huppes fasciées, qui nous viennent d’Afrique.
C’est aussi le moment des étourneaux rassemblés en nuages criards, l’éclosion des vignes vierges, la somptuosité des glycines, cet écroulement bleu tendre qui rhabille nos portails. Le blanc mousseux des aubépines proustiennes s’annonce au bord des chemins creux. Durant la même période, dans des endroits tenus secrets par les familles, on peut trouver quelques morilles, mais chut...
Je donne ces précisions avec un peu de maniaquerie. J’ai mes raisons. On aurait tort de croire à propos des lilas ou des passe-roses que seule une émotion romantique nous habite, une de ces effusions qui nous chavire dans un flou ravi. Au contraire... Ce qui m’émeut, c’est l’agencement rigoureux des dates, des floraisons. Je suis impressionné par cette chronologie immuable.
Le printemps en général, le concept de printemps, n’est jamais qu’une information. La cascade précise des efflorescences est une émotion. Ce n’est pas la même chose. Faute d’y prêter attention, nous ne reconnaitrions plus rien qui nous soit particulier, rien qui ne soit géographiquement situé. La patrie que les voyageurs transportent sous leurs chaussures est faite de particularismes ombrageux, et qu’ils n’échangeraient pour tout l’or du monde.
C’est avec cette dévotion appliquée que je pense à mes lilas de Bunzac, comme le font certains amis algériens installés en France, quand ils rêvent des lauriers roses de Sidi-Fredj. Le détail fait le prix du souvenir. Avec les Auvergnats qui attendent leurs lilas jusqu’à la fin du mois de mai, avec nos voisins du Lot et Garonne ou du Gers qui voient fleurir les leurs début avril, nous nous sentons étrangers. Un décalage de cent ou cent-cinquante kilomètres suffit : nous ne sommes pas du même « pays » !
C’est logique, le monde est grand mais nos patries sont petites. Respirons y un grand coup avant de retrouver la lugubre épidémie".

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