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Publié par ERASME

Lorsqu’un homme a acquis un statut et une réputation, quand il a pris un peu d’âge au sein d’une carrière couronnée de succès, quand il se sent baigné dans une atmosphère de respect où ses sectateurs et confrères le placent, il devient prudent plutôt par affectation de sagesse que par sagacité véritable, parce qu’il redoute à présent de risquer ce qui lui a réclamé tant de peine à obtenir, tandis qu’à l’origine de son œuvre il savait que c’était surtout l’audace qui pourrait lui ouvrir un chemin vers la distinction. Il devient tel le Frank Wheeler de Richard Yates dans Revolutionary road, qui, après avoir rédigé un article stupéfiant d’impertinence parce qu’il ne redoutait pas de se faire critiquer et renvoyer, trouve tout soudain que les forces insolentes qu’il a déployées pour déceler ses capacités et qui ont fait son ahurissant succès pourraient lui nuire s’il en usait une seconde fois notamment au sein d’un cercle plus élevé d’esprits policés, et il s’abstient raisonnablement de les faire paraître à ce degré d’ardeur juvénile, pour ne pas qu’on le taxe de gamin méprisable, ce dont il a échappé sans trop savoir comment à l’origine de son œuvre. Un coup, un lançage, une sortie indéniablement réussis, ont souvent ceci de stupéfiant et d’incompréhensible qu’en d’autres circonstances moins inexplicables et propices, ils eussent été traités avec indifférence ou sévérité, de sorte qu’on hésite à retenter sa chance, qu’on balance à renouveler sa verve initiale, se méfiant du hasard qui, vous ayant fait naître au beau jour, peut demain vous replonger dans l’obscurité humiliante d’une cruelle chute que quelque excès de confiance et d’imprévoyance peut entraîner.
Vous ne vous pardonneriez pas une telle disgrâce. Vous vous jugeriez imprudent d’avoir « tenté le diable ». On se méfie du sort, particulièrement aux siècles des masses bizarres qu’un vent imprévisible meut, pas même le travail ou le talent. Rien n’est augurable dans leur transport ou dans leur nonchalance : un effort admirable peut les laisser froids, une facticité de flamme les mettre en admiration. On ne sait ce qui les agit : aucune règle, aucun ressort un tant soit peu mécanique, aucune constance ne permet de deviner leurs émois ou leur absence de réaction ; il ne reste qu’à saisir l’occasion quand elle se présente et à s’épargner le risque d’une ultérieure audace qui, elle, pourrait soudain déplaire et vous abattre. Les progrès des mentalités du confort sont tout spécifiquement propres à de tels étranges revirements : on ne veut pas ou l’on ne sait pas réfléchir à ce qu’on aime, par conséquent l’amour qu’on sent un jour ne dépend souvent que d’une humeur transitoire ; l’enthousiasme retombe dans un autre contexte, et l’on se moque de récompenser un auteur pour l’équanimité de son travail, on n’aspire qu’à s’épancher et se purger d’un certain élan spontané qui, là, est « venu » en nous, inattendue et qu’on n’examine point. Mon expertise de critique littéraire rend très sensible l’observation de la nature volatile et injustifiée des engouements de la foule : notre époque vit sous le règne trop suave et innocent de l’instantané et du « coup de cœur », elle subit donc à plein l’influence manipulatrice de la publicité et de l’épate. Les meilleurs ne sont jamais couronnés, et l’on a fait depuis longtemps bon marché du mérite et de la régularité. C’est tout logiquement que ce défaut de reconnaissance crée chez les auteurs une angoisse. Ils tâcheront à faire pareil pour ne rien se reprocher, mais ils éviteront de vouloir faire mieux : la fidélité du lecteur moderne est à ce prix. Tout triomphe aujourd’hui se paye d’une prudente paralysie – stagnation volontaire – des facultés.
Concevoir une société entière cantonnée à cette triste méthode, et comprendre pourquoi les artistes actuels ne proposent que les resucées sans variation d’un succès d’antan.
C’est ainsi que Spielberg lui-même, qui n’est pourtant pas un réalisateur foncièrement sans audace ni inspiration, eut l’idée de reprendre West side story. Il n’aventure nullement sa réputation tel projet, il le sait, et que, même si sa carrière est déjà faite et solidement respectée, il ne risque aucun péril en reprenant à se voir traité de vieux décrépit, d’étoile déchue, d’ancien surestimé… oui, mais reconnaissons que c’est encore à condition qu’il soit plutôt conforme que novateur ! Son art, ici, sera une adhésion et une continuation, il ne s’agira que d’y repérer de ponctuels effets de style, mais le génie, lui, ne pourra se rencontrer au mieux qu’en la manière, et la justesse d’une manière n’est que le déroulement exact d’une pensée. Or, rien n’est incertain comme l’appréciation de la pensée par le Contemporain : voilà pourquoi le génie de la pensée cède donc, à l’autel du triomphe le plus garanti, au génie de la manière. Voilà bien un siècle qui tourne dans le rond d’un très petit nombre de pensées mais que les artistes développent de mille manières : la technique pour impressionner et émouvoir, mais sans l’idée dont aucune grandeur même évidente ne permet d’assurer le succès. J’eusse encore préféré le contraire, pour le salut du génie profond : peu d’artisanat pour beaucoup d’art ; or, ce n’était pas chez nous offrir aux génies la sérénité dont ils ont besoin pour vivre d’une certaine fixité de revenus ainsi que de l’estime de soi que conforte l’admiration qu’on leur porte. Et donc, le résultat : prééminence d’une relative variété des présentations contre la répétition inlassable des mêmes thèmes. Voilà la synthèse artistique expliquée et irréfragable de nos temps modernes : la crainte de déchoir, exacerbée par l’irrationalité critique des gens, ne consolide que des usages établis, parce qu’une forme qui une fois n’est pas approuvée ne signifie pas qu’on ne sollicitera jamais l’artisan, et l’artisan se console ainsi de n’avoir pas trouvé le succès sans que l’essence ou que l’identité y soit de quelque chose.
C’est pourquoi généralement le temps affadit les penseurs : après l’éclat de la première réussite, ils ont fondé l’entretien de leur renommée sur la seule consolidation de leurs théories initiales, utilisant pour cela l’admiration des lecteurs qu’ils sont parvenus à impressionner. Et il leur suffit de mener leurs investigations dans ce même domaine qui leur fut favorable et où ils bénéficient déjà d’une reconnaissance qui, unanime, ne paraît plus contestable, pour y asseoir leur force et leur gloire, étendant leur place par petits abus progressifs, usurpant des autorités par décalages insensibles de domaines, et s’arrogeant des compétences graduelles hors de leur sphère comme on profite de la saisine légale d’un territoire pour déplacer subrepticement les bornes d’une frontière, faisant leur spécialité d’un sujet dont souvent rien que des circonstances ont décidé qu’il deviendrait leur piédestal et leur trône définitifs, et qui finit par englober, par dévorer, par phagocyter toute leur compétence. Alors, ils ont fort redouté de se lancer dans des entreprises inédites où quelques recommencements pourraient de nouveau les rendre ridicules et les nullifier – les réinitialiser comme on fait d’une machine qu’un simple bouton remonte à zéro (mieux vaut n’y pas toucher !) –, et ils ont compris que ce n’était pas pour eux une affaire légère que de rejouer le bénéfice de tant de louanges et d’honneur qu’ils avaient déjà reçus : ils y ont renoncé. La plupart se contenteront de ce vieil appui de leur début « prometteur » mais qui se borna ensuite à l’horizon d’attente, perpétuellement ressassé comme l’ancien fait d’arme d’un soldat devenu incapable de porter le fusil et de plus en plus infirme faute de s’entraîner à remuer, et leur meilleur triomphe dès lors sera leur unique canne, cette prothèse soutiendra toute leur carrière, tandis qu’il ne leur sera besoin que d’une sorte de pose hiératique, sur ce fond de gloire irrévoqué, pour achever de persuader partout de leur hauteur, de leur sagesse, de leur stature de conseiller de plus en plus universel et magnifique, un silence de majesté avec un œil postiche de complicité, moins périlleux qu’une parole hardie susceptible de les discréditer. La pantomime servira à conforter leur tranquille bouffissure, chacun croira reconnaître en ces airs résolus et quiets de grands littérateurs des êtres qui se soumettent malgré eux à leur renom et à l’adulation des foules où les a élevés un talent qu’il ne faut qu’avoir manifesté une fois, et puis entretenu dans l’affectation, pour le rendre permanent et inamovible. En somme, ils arboreront la mine de sempiternalité, on les rencontrera sur les plateaux comme des Kundera de référence pourtant infondés d’expliquer l’écriture et jusqu’au principal de leur art, mais quelque fébrilité instinctive aura gagné en secret le cœur de ces hommes prisonniers d’une unique occasion et qui, hors de cette morne inertie du succès lointain, n’ont plus osé qu’être les poursuivants d’une discipline spécifique et sans doute déjà justement renouvelées depuis des ans, leurs opiniâtres et crispés continuateurs et qui se sont figés étroitement, et qui se sont inquiétés de réfléchir en-dehors de ce rond de plus en plus minuscule et écrasant, et qui, à la fin, ne savent plus du tout quoi penser de tout ce qui surprend, circonvient et subjugue la catégorie infime de leur spécialité qu’ils ont intérêt à rendre la plus étroite et immutable possible, pour en demeurer les consultants et adoubeurs attitrés, les maîtres et seigneurs vénérés uniquement sur la créance de la réalité d’un art, cependant révolu et mensonger, auquel ils s’accrochent comme à de valorisantes et opportunes chimères.
Tocqueville, cinq ans après le premier volume de De la démocratie en Amérique, m’a fait quelquefois cette impression dure, mais l’impression est à nuancer d’une sagacité toujours supérieure, à atténuer d’un reste chaleureux de volonté ambitieuse et géniale. Ascendu au faîte d’une renommée peu contestée, il s’appuie sur son rocher, regardant l’horizon de son aire, les yeux dans l’azur et les cheveux portés d’oxygène pur, pour soulever encore un génie que son bel esprit cependant suffirait seul à exhausser. Je reparlerai de ces mimiques, ce n’est pas grave, je provoque toujours, je cherche, comme on dit, attentif aux signes infinitésimaux traduisant une évolution, et par lesquels, entre deux œuvres, on trahit une altération dans un sens ou dans l’autre de son sentiment et de son rapport au monde. Il suffit de commencer par indiquer que le sujet est, cette fois, bien plus vaste et délicat, nécessitant un sens de la prospective plus hasardé, plus conjecturé : il consiste à mesurer quelles sont les mœurs générales induites par le régime de la démocratie plutôt que, comme naguère, son fonctionnement strictement américain. Il ne lui avait fallu jusqu’en 1835 qu’un essentiel esprit d’observation et d’analyse auquel il pouvait suppléer par des visions calculées et impromptues de lucidité ; il constatait avec méthode, mais seulement secondairement, à son gré, il supputait des augures, ce que le choix de sa matière ne lui ordonnait pas principalement ; or, c’est devenu l’inverse en 1840 depuis qu’il s’est imposé une sorte de sociologie, les mœurs se décelant a contrario des institutions qui s’exposent, et il ne lui suffit plus de documents et de témoignages pour installer un compte rendu, il a besoin de sensations pour affermir des impressions – ce qu’on pourrait résumer grossièrement par ce mot : Tocqueville, de juriste et d’historien qu’il était cinq années auparavant, est devenu psychologue et comportementaliste, en sorte que, désormais, c’est secondairement qu’il doit appuyer ces considérations sur des faits.
Les mœurs pour autant ne sont pas l’objet des interprétations les plus frivoles et les plus volatiles, elles s’inscrivent dans une logique où l’observation judicieuse et exacte a largement sa part, et j’aurais des scrupules à induire que le livre serait un recueil d’allégations aventurées sans conscience ni justesse appréciable. Le travail à l’œuvre implique encore une pénétration de généalogiste, il s’agit de remonter l’esprit d’un régime, particulièrement d’induire et déduire ce que l’égalité en tant que valeur fondamentale constitue en mode de vie et comme mentalité, aussi bien individuellement que de façon homogène et sociale. Songer que c’est une véritable gageure que d’accomplir, même que d’envisager, un tel dessein : il faut rappeler que l’auteur ne connaît chez lui de la démocratie que des linéaments fort éloignés de sa teneur américaine ou contemporaine d’aujourd’hui, de sorte que toutes ses considérations sont surtout extrapolées, qu’elles consistent presque uniquement en visions, étayées d’un maximum de vraisemblance. J’ai déjà, dans plusieurs articles, essayé d’inférer sur l’avenir, et je dois admettre que c’est d’une peine presque insurmontable, aussi bien généreuse que désespérante en ce que jamais le temps de l’existence, au-delà duquel vont les prédictions, ne pourra confirmer ou infirmer les propos de l’auteur. C’est en quelque sorte, en tant que méthode, l’échafaudement rigoureux d’une thèse de naturaliste appliquée à la vie réelle ; voici ce que je veux dire :
Avec une poignée de pensées cohérentes et érigées en un dogme quasiment absolu – en l’occurrence tout ce qui environne et soutient la doctrine de l’égalité –, il s’agit de faire l’effort de bâtir presque de zéro ce qu’on pourrait appeler la conscience d’une société, en un système subtil et innervant profondément un peuple, de façon à conjecturer sans faute ou avec le moins d’écarts possibles la forme et le contenu d’une humanité qui n’est pas encore advenue. Ce labeur nécessite une scientificité impeccable et la plus absolue distanciation de sa propre volonté. Avec pour matériau la notion précisément définie et circonscrite, supposée foncière et prédominante dans la considération d’un peuple, de l’égalité, façonner non plus les règles légales (ce qui fut l’objet du premier livre) mais la consistance des pensées humaines, leur influence sur la forme des États, ainsi que, par surcroît de difficulté dont la tentative pourtant facultative suppose un grand péril en une marge considérable d’erreurs, l’avenir des sociétés du suffrage et du citoyen : rien que cette ambition est remarquable, et il fallait un esprit extraordinairement positif à la fois de synthèse et d’abstraction rien que pour entreprendre cette orgueilleuse émulation avec soi-même et qui, je le répète, ne pouvant rencontrer aucune confirmation, ne saurait produire force prestige au temps contemporain de l’auteur. Neutralité, perspicacité, clairvoyance : voilà quels sont les ressorts utiles à mener de pareilles spirituelles expériences ; Tocqueville s’en devine la faculté et le courage, et il n’hésite pas à explorer ce vertigineux fond social en des perspectives jamais envisagées si vastement, invérifiables, éloignées bien plus que quelque devin d’intérêt mesquin ne le pourrait souhaiter. Il faut y insister en préambule : combien l’on doit se savoir de forces extrêmement aiguisées pour projeter de se risquer à un pareil exercice ! Or, le recul des siècles dont nous bénéficions à présent permet de vérifier la réalisation de toutes ces assertions, et beaucoup se trouvent incroyablement confirmés, au même titre que le premier tome, comme je le signalais dans ma critique, annonçait avec une stupéfiante précision la guerre de Sécession sans qu’il fût nécessaire d’y forcer l’interprétation comme on le fit d’un Nostradamus. Rien que le florilège suivant (dont je crains qu’il n’épuise un peu l’ouvrage, je m’en défie toujours et suis marri de ce résultat quand il s’applique à des livres que je recommande comme celui-ci, mais je ne puis résister au défi de rendre des synthèses parfaitement méticuleuses, ce qui a toujours pour effet de défaire le lecteur d’une partie de son intérêt pour le texte ainsi défloré ; pour autant je ne lui retire pas l’envi de commenter l’œuvre au-delà de ma capacité s’il s’en croit apte, et il peut fort continuer d’apprendre d’une philologie personnelle que je n’aurais, moi, pas mené jusqu’à son dernier terme), rien que ce florilège, disais-je, ne révèle-t-il pas, au sujet de notre époque, en une correspondance explicite et troublante :
- son penchant facile pour l’écologie : « Parmi les différents systèmes à l’aide desquels la philosophie cherche à expliquer l’univers, le panthéisme me paraît l’un des plus propres à séduire l’esprit humain dans les siècles démocratiques. » (page 51)
- son abandon de la littérature, c’est-à-dire son découragement du livre comme œuvre d’art : « Ils le considèrent comme un délassement passager et nécessaire au milieu des sérieux travaux de la vie : de tels hommes ne sauraient jamais acquérir la connaissance assez approfondie de l’art littéraire pour en sentir les délicatesses ; les petites nuances leur échappent. N’ayant qu’un temps fort court à donner aux lettres, ils veulent le mettre à profit tout entier. Ils aiment les livres qu’on se procure sans peine, qui se lisent vite, qui n’exigent point de recherches savantes pour être compris. […] La forme s’y trouvera, d’ordinaire, négligée et parfois méprisée. Le style s’y montrera souvent bizarre, incorrect, surchargé et mou, et presque toujours hardi et véhément. Les auteurs viseront à la rapidité de l’exécution plutôt qu’à la perfection des détails. Les petits écrits y seront plus fréquents que les gros livres, l’esprit que l’érudition, l’imagination que la profondeur. » (pages 87-88)
- sa passion pour le grossier cinéma, qu’il faut substituer dans l’extrait à « pièces de théâtre » pour un effet saisissant : « Dans les démocraties, on écoute les pièces de théâtre, mais on ne les lit point. La plupart de ceux qui assistent aux jeux de la scène n’y cherchent pas les plaisirs de l’esprit, mais les émotions vives du cœur. Ils ne s’attendent point à y trouver une œuvre de littérature, mais un spectacle, et, pourvu que l’auteur parle assez correctement la langue du pays pour se faire entendre, et que ses personnages excitent la curiosité et éveillent la sympathie, ils sont contents ; sans rien demander de plus à la fiction, ils rentrent aussitôt dans le monde réel. » (page 118)
- la désaffection des citoyens pour le champ politique : « Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent ; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes. L’exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contre-temps fâcheux qui les distrait de leur industrie. S’agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main forte à l’autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur manque. » (page 196)
- l’évanescence mentale du Contemporain en général : « Il fait donc toutes choses à la hâte, se contente d’à peu près, et ne s’arrête jamais qu’un moment pour considérer chacun de ses actes. Sa curiosité est tout à la fois insatiable et satisfaite à peu de frais ; car il tient à savoir vite beaucoup, plutôt qu’à bien savoir. Il n’a guère le temps, et il perd bientôt le goût d’approfondir. Ainsi donc, les peuples démocratiques sont graves, parce que leur état social et politique les porte sans cesse à s’occuper des choses sérieuses ; et ils agissent inconsidérément, parce qu’ils ne donnent que peu de temps et d’attention à chacune de ces choses. L’habitude de l’inattention doit être considérée comme le plus grand vice de l’esprit démocratique. » (pages 308-309)
- l’uniformité des êtres et la rareté des individus : « Chez les peuples aristocratiques, chaque homme est à peu près fixe dans sa sphère ; mais les hommes sont prodigieusement dissemblables ; ils ont des passions, des idées, des habitudes et des goûts essentiellement divers. Rien n’y remue, tout y diffère. Dans les démocraties, au contraire, tous les hommes sont semblables. Ils sont sujets, il est vrai, à de grandes et continuelles vicissitudes ; mais comme les mêmes succès et les mêmes revers reviennent continuellement, le nom des acteurs seul est différent, la pièce est la même. L’aspect de la société américaine est agité, parce que les hommes et les choses changent constamment, et il est monotone, parce que tous les changements sont pareils. » (page 314)
- son rébarbatif système de sélection administratif : « À mesure donc que les hommes deviennent plus semblables, et que le principe de l’égalité pénètre plus paisiblement et plus profondément dans les institutions et dans les mœurs, les règles de l’avancement deviennent plus inflexibles, l’avancement plus lent ; la difficulté de parvenir vite à un certain degré de grandeur s’accroît. Par haine du privilège et par embarras du choix, on en vient à contraindre tous les hommes, quelle que soit leur taille, à passer au travers d’une même filière, et on les soumet tous indistinctement à une multitude de petits exercices préliminaires, au milieu desquels leur jeunesse se perd et leur imagination s’éteint ; de telle sorte qu’ils désespèrent de pouvoir jamais jouir pleinement des biens qu’on leur offre ; et, quand ils arrivent enfin à pouvoir faire des choses extraordinaires, ils en ont perdu le goût. » (page 338)
- l’apathie particulière des gens, nuisible à toute forme d’innovation véritable : « Ce n’est pas qu’ils lui résistent d’une manière ouverte, à l’aide de combinaisons savantes, ou même par dessein prémédité de résister. Ils ne le combattent point avec énergie, ils lui applaudissent même quelquefois, mais ils ne le suivent point. À sa fougue, ils opposent en secret leur inertie ; à ses instincts révolutionnaires, leurs intérêt conservateurs, leurs goûts casaniers à ses passions aventureuses ; leur bon sens aux écarts de son génie ; à sa poésie, leur prose. Il les soulève un moment avec mille efforts, et bientôt ils lui échappent, et, comme entraînés par leur propre poids, ils retombent. Il s’épuise à vouloir animer cette foule indifférente et distraite, et il se voit enfin réduit à l’impuissance, non qu’il soit vaincu, mais parce qu’il est seul. » (pages 350-351)
- son esprit grégaire et buté, irrationnel par paresse : « Ainsi les peuples démocratiques n’ont ni le loisir ni le goût d’aller à la recherche d’opinions nouvelles. Lors même qu’ils viennent à douter de celles qu’ils possèdent, ils les conservent néanmoins, parce qu’il leur faudrait trop de temps et d’examen pour en changer. ; ils les gardent, non comme certains, mais comme établies. […] Toutes les fois que les conditions sont égales, l’opinion générale pèse d’un poids immense sur l’esprit de chaque individu ; elle l’enveloppe, le dirige et l’opprime : cela tient à la constitution même de la société bien plus qu’à ses lois politiques. » (pages 357-358)
- sa constitution militaire, avec ses défaites, comme celle française de 1940 : « Lorsque après un long repos, un peuple démocratique prend enfin les armes, tous les chefs de l’armée se trouvent être des vieillards. Je ne parle pas seulement des généraux, mais des officiers subalternes, dont la plupart sont restés immobiles, ou n’ont pu marcher que pas à pas. Si l’on considère une armée démocratique après une longue paix, on voit avec surprise que tous les soldats sont voisins de l’enfance et tous les chefs sur le déclin ; de telles sorte que les premiers manquent d’expérience, et les seconds de vigueur. Cela est une grande cause de revers ; car la première condition pour bien conduire la guerre est d’être jeune. » (page 377) « Celles-ci amènent aisément toutes leurs forces disponibles dans la bataille, et, quand la nation est riche et nombreuse, elle devient aisément conquérante ; mais, une fois qu’on l’a vaincue et qu’on pénètre sur son territoire, il lui reste peu de ressources, et, si l’on vient jusqu’à s’emparer de sa capitale, la nation est perdue. Cela s’explique très bien : chaque citoyen étant individuellement très isolé et très faible, nul ne peut se défendre soi-même, ni présenter à d’autres un point d’appui. Il n’y a de fort dans un pays démocratique que l’État. » (page 388)
Qu’on mesure à cette liste hétéroclite, d’une variété en soi étonnante dont l’ambition est de circonscrire toutes les propriétés d’une démocratie, comment, en 1840, Tocqueville a prédit maintes caractéristiques sociales de notre époque, caractéristiques qui, en son temps, n’avaient certainement rien d’évident ni de répandu – c’est à peu près prodigieux d’intelligence, pourtant uniquement logique et méthodique. Mais surtout, trois réflexions philosophiquement fortes me semblent constituer un apport majeur, du moins ont-elles eu sur moi un effet de révélation au sens de « paradigme », un bouleversement de mes conceptions face à l’explicitation du progrès général des mentalités. La première, c’est la pensée de « mouvement monotone » par lequel les peuples démocratiques, sans cesser de remuer manifestement, ne s’ébranlent en fait que dans un cercle d’actions et d’idées restreintes. La deuxième, c’est qu’en égalisant les conditions, la démocratie concerne chacun au sort d’autrui perçu dès lors comme un semblable, si bien que c’est presque uniquement la mixtion des sphères sociales qui favorisent la compassion douce au sein d’un même peuple, à l’exclusion, de façon universellement psychologique, de tous ceux qu’on juge encore non même indignes ou infâmes mais seulement autres. La troisième, c’est que les privilèges que la doctrine de l’égalité a retirés à des individus ou à des groupes n’ont pas véritablement disparu, mais ils ont échu à l’État dont la puissance centralisée est devenue démesurée et inquisitrice, en sorte que le retrait des avantages octroyés à des particuliers ne fait pas foncièrement de la démocratie un régime de plus de libertés, mais seulement de moins de disparités, a contrario de ce qu’on vante dans nos écoles comme un irréfragable bienfait, et presque comme un salut. Pour le dire autrement, la monarchie n’était pas plus tyrannique, en ceci que le pouvoir du roi ne concernait en réalité qu’un petit nombre de prérogatives dont la contrainte ne portait que sur un petit nombre de personnes, tandis que le pouvoir d’un État dans une démocratie, quoique divisé en fonctions législative, exécutive et judiciaire, est beaucoup plus étendu sur le citoyen que celui d’un monarque sur le sujet, restreignant ou conditionnant presque absolument toutes ses libertés, depuis son lieu de naissance jusqu’à son droit à tester en passant par son éducation – c’est ce que l’absence de recul et d’esprit historique ainsi qu’une sévère propagande révolutionnaire ont oublié de transmettre à la mentalité commune.
Et enfin, surplombante et triomphante, l’idée suprême de Tocqueville, admirable, juste et redoutable de vérité, est que liberté et individu s’affaiblissent et disparaissent nécessairement quand ils sont confrontés et éprouvés au nivellement apathique des démocraties dont la valeur supérieure et promue réside en la communauté des convictions, en l’emmêlement confus des unités. Déplorable, la disparition du « je » annoncée, déplorable mais incontestable, devinée avec un siècle d’avance, mauvais augure mais lucide et authentique, selon un ordonnancement inattaquable, l’évolution de l’espèce qui ne saurait résister, tant ses particules sont confinées et acculées à la faiblesse, aux évanouissements de la force personnelle, au grand collapsus de la volonté distincte. Et l’auteur, pourtant, n’avait même pas encore deviné l’essor lamentable du divertissement de masse qui allait en peu de temps exercer sur les citoyens une si pernicieuse influence, de sorte que son anticipation terrible ne s’appuie pas sur le facteur déterminant de la marche des peuples au XXe siècle : Tocqueville considère que le citoyen est surtout préoccupé du dessein d’améliorer son état, et il ne se figure pas qu’il pourrait se contenter du maintien de sa stagnation, de son croupissement, de sa régression, et qu’il finirait par trouver ailleurs que dans l’application de quoi remplir sa vie insignifiante et ses esprits en fuite. Mais à la fois il devine tout de même le rejet préjudiciable de l’orgueil : « Ce même homme, qui ne peut supporter ni la subordination ni l’égalité, se méprise néanmoins lui-même à ce point qu’il ne se croit fait que pour goûter des plaisirs vulgaires. Il s’arrête volontiers dans de médiocres désirs sans oser aborder les hautes entreprises : il les imagine à peine. Loin donc de croire qu’il faille recommander à nos contemporains l’humilité, je voudrais qu’on s’efforçât de leur donner une idée plus vaste d’eux-mêmes et de leur espèce ; l’humilité ne leur est point saine ; ce qui leur manque le plus, à mon avis, c’est de l’orgueil. » (page 341) ; il devine l’abandon du sens de l’effort : « On croit que les sociétés nouvelles vont chaque jour changer de face, et, moi, j’ai peur qu’elles ne finissent par être invariablement fixées dans les mêmes institutions, les mêmes préjugés, les mêmes mœurs ; de telle sorte que le genre humain s’arrête et se borne ; que l’esprit se plie et se replie éternellement sur lui-même sans produire d’idées nouvelles ; que l’homme s’épuise en petits mouvements solitaires et stériles, et que, tout en se remuant sans cesse, l’humanité n’avance plus. » (page 361) ; et il devine la décadence de la volonté : « En vain chargerez-vous ces mêmes citoyens, que vous avez rendus si dépendants du pouvoir central, de choisir de temps à autre les représentants de ce pouvoir ; cet usage si important, mais si court et si rare, de leur libre arbitre, n’empêchera pas qu’ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-mêmes, et qu’ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l’humanité. » (page 437) Il ne concède en rien à une pareille apocalypse humaine l’échappatoire d’une circonstance, il ne feint pas un remède, son projet ici n’est pas de proposer une solution, il relate simplement ces phénomènes comme une nécessité au sens propre et comme un avertissement parce que son intelligence éclairée les a vus.
 
Et voilà donc un esprit, et voilà une puissance, voilà un juge, un homme enfin qui, sans perdre la mesure objective de son étude, proclame la prépondérance de l’être sur la foule et qui déplore son fatal abaissement ; voilà un témoin, un instinct, un prophète, qui ne se résout pas au portrait, qui ne confine pas au devin, mais qui induit une éthique, non même pour son temps mais pour le monde à venir : « Il faut désormais chercher de nouveau remèdes à des maux nouveaux. Fixer au pouvoir social des limites étendues, mais visibles et immobiles ; donner aux particuliers de certains droits et leur garantir la jouissance incontestée de ces droits ; conserver à l’individu le peu d’indépendance, de force, d’originalité qui lui restent ; le relever à côté de la société et le soutenir en face d’elle : tel me paraît être le premier objet du législateur dans l’âge où nous entrons. On dirait que les souverains de notre temps ne cherchent qu’à faire avec les hommes des choses grandes. Je voudrais qu’ils songeassent un peu plus à faire de grands hommes ; qu’ils attachassent moins de prix à l’œuvre et plus à l’ouvrier, et qu’il se souvinssent sans cesse qu’une nation ne peut rester longtemps forte quand chaque homme y est individuellement faible, et qu’on n’a point encore trouvé de formes sociales ni de combinaisons politiques qui puissent faire un peuple énergique en le composant de citoyens pusillanimes et mous. » (page 448) Qu’on juge si un tel conseil a été suivi ! s’il vaut encore d’être écouté ! Qu’on estime si le peuple démocratique est estimable en tant que somme, c’est-à-dire à la fois en tant qu’organes et qu’organisme ! S’il n’a pas égaré jusque son noyau et son nom ! Si tout en lui ne consiste pas en un effacement des nomades au profit d’un tableau large, d’une fenêtre panoramique, mais qui, de plus en plus, ne vaut que d’être observé de loin, qui se délite à mesure qu’on s’approche de la toile, et même qui, de la distance dont on l’observait il y a dix ans ou même cinq, présente de moins en moins l’aspect d’une œuvre unie et ferme, dont il faut se résoudre à s’éloigner de quelques pas par intervalles pour en conserver une impression égale de beauté et d’ordre, une impression d’agglomération et de propreté. On croirait bientôt que c’est seulement le cadre et le panneau qui font la cohésion des couleurs, et cette structure matérielle même, d’une rusticité laide, gémit et craquèle sous l’huile amassée, insuffisamment distillée et qui l’écartèle. Ce bel ouvrage se rompt, parce que les pigments s’uniformisent et se confondent : la démocratie cède comme régime de solidité, donc comme régime tout court, parce qu’elle n’est plus un régime d’hommes, qu’elle n’est donc plus un régime tout court. Fabriquez une grande treille de l’égalité où vous placez par système tous les individus, puis suspendez-les en feuillages et en festons en omettant de les contraindre à s’agripper : ils y sont accrochés, ils s’y laissent dépérir faute d’avoir à se maintenir par leurs puissance et volonté, ils pourrissent et se dessèchent, brunissent et s’étiolent, bientôt vous ne voyez plus de pousses, rien de vert sur le support, cet appareillage ne sert plus pour rien qui ressemble à un individu, et la claie elle-même est usée car elle avait besoin de membrures gorgées de sève forte pour l’étayer ; tout s’effondre. C’est la démocratie contemporaine, qui n’est même pas démocratie au juste, qui est démocratie indirecte, qui est république et non démocratie, qui est une république par suffrages très rares, qui feint alors de donner le choix à des corps qui se désintéressent de choix qui ne les concernent plus. C’est tout le treillage qui est malade : il n’était pas véritablement conçu pour servir à des individus. On a remarqué il y a longtemps que, pour qu’un arbre se développe, il ne fallait pas lui apposer un tuteur trop rigide : la plante, excessivement assistée par ce patron, ne se sent pas devoir enfoncer profondément ses racines, alors elle souffre considérablement d’une moindre vicissitude, meurt léthargiquement d’une légère sécheresse, est balayée par un vent un peu rude. La personne démocratique n’a pas eu besoin d’exprimer loin son individu ; l’état de la société, ayant veillé à combler ses désirs, n’a pas veillé à corriger ses veuleries, et il demeure comme l’enfant gâté qui n’a pas eu à apprendre qui il est ou ce qu’il fallait choisir : la société en pâtit parce que, quoi qu’on dise, la société n’est que la somme des êtres qui la constituent, et l’ignorer revient à laisser le tableau se liquéfier et se dissoudre sans s’interroger sur les raisons pourquoi un système si parfait et autonome ne parvient pas à se galvaniser et à durcir. Or, c’est le constat de notre société que fait Tocqueville, j’écris bien constat, à presque deux cents ans de distance, ce que lui aperçoit comme d’évidence et que maints contemporains d’aujourd’hui qui y vivent sont encore incapables de distinguer. Quelle ardeur ! quelle grandeur ! et quelle supérieure et intellectuelle vertu !
Il n’y a qu’une chose qui m’a périodiquement agacé dans ce Tocqueville, bien que ce soit mineur dans l’ordre de cette auguste et considérable hauteur, et c’est, parfois, la froideur de ton censée agréer les savants flegmatiques, des conventions de tournure, un assagissement globale du style, l’attente qui peut être assez longue d’une fulgurance parmi beaucoup de détails conjecturés et secondaires, la structure rhétorique plus académique voire empesée du discours, et la modération impatientante d’un La Bruyère surtout, tours de moraliste confiant, dogmatique et spiritualiste par endroits, notamment mêlés de considérations empruntant leurs constructions à la dialectique chrétienne au lieu de la seule rationalité vive et dure – en un mot tout ce qui me paraît, comme je le suggérais au début de l’article, l’effet de l’âge maniéré et l’enveloppe de la maturité. Tocqueville me paraît ici plus insensiblement sérieux, plus vieillement sérieux, de ce sérieux stéréotypé qui doit consciemment ou non ses atours à une posture d’honorabilité. Voici par exemple l’homme devenu si vénérable qu’il voudrait communiquer conclusivement sa foi en la divine Providence et enseigner comme c’est tout justement que les mœurs se règlent sur des vertus douceâtres et béates, peintes comme enviables, que forment notamment « le respect des croyances religieuses, l’amour de l’ordre, des plaisirs paisibles, des joies domestiques et du bien-être » (page 290), tant de représentations mièvres et tendres qui l’égarent en faussetés, qui déforment infimement la spectaculaire lentille de ses appréciations et qui, certes sur plusieurs décennies et même sur plus d’un siècle, lui font manquer une netteté, dévier une observation pertinente, infléchir une intuition juste, parce que soudain il perd le sens de la distance, il peine à s’éloigner de ses propres mœurs qu’il doit penser inévitables, l’ethnologue entièrement ouvert se nuance et se limite, il ne parvient plus tout à fait à se détacher de l’adhésion à une certaine morale qu’il doit estimer nécessaire à toute société, et tout particulièrement s’agissant de mœurs quotidiennes, parce qu’alors il ne réussit pas à s’imaginer le plus facile et le plus banal des êtres, le plus trivialement vil dans une vie normalement tourmentée et palpitante. Par exemple, il exprime cette naïveté peu excusable que les Américains sont fidèles en ménage et sont destinés à le rester parce que, trop attentifs à améliorer leur situation, ils ne sont ni rêveurs ni idéalistes – il paraît se figurer en substance que c’est en enlevant les jeunes filles parce qu’on en tombe éperdument amoureux que l’on trompe son épouse, et il n’envisage pas que cette vie turbulente faite de petits changements qu’il relate est justement très propice à des aventures opportunistes et de peu de conséquences. Fort éloigné de la dimension concrète des passions, l’auteur, qui est une grande et belle âme intellectuelle c’est-à-dire aussi bien éloignée de l’ordinaire des citoyens qu’il représente en pensée, présume hautainement sur ce qu’il réprouve et se méprend partout où il manque à sentir que l’humanité ne lui correspond pas ni ne lui ressemble. Il pèche ainsi de naïveté en généralisant sur son propre modèle, et, j’ose dire, il atermoie en platitudes quand, à bien y réfléchir, nombre de ses axiomes qu’il penche vers les conclusions qui l’arrangent pourraient tout aussi bien se retourner contre elles suivant la direction d’un esprit tourné plus prosaïquement. Tocqueville croit ainsi constater que les hommes et les femmes de l’Amérique, quoique séparés dans leurs droits et leurs activités, sont quand même exemplairement égaux, il les suppose d’une constante gravité en dépit de leur petitesse, et il n’envisage pour ainsi dire pas l’oisiveté chez un peuple démocratique : c’est que l’auteur, au fond, ne cesse pas d’être un aristocrate en mœurs, et qu’il lui semblerait médire que de prêter au citoyen plus de turpitudes qu’il n’en sent en lui-même. Il accorde donc partiellement, pour résumer ainsi, le bénéfice du doute, ce qui n’est point dans les us de la raison et constitue toujours, même favorablement, un biais conduisant à une erreur de jugement. Mais n’importe, cependant : Tocqueville ne s’est pas trompé de beaucoup, et même, à cette échelle des siècles où toute déviation entraîne à l’arrivée un écart énorme, c’est tout comme s’il ne s’était pas trompé du tout. S’il a certes cru que les Américains resteraient chastes alors qu’ils prodiguent sur la terre entière leur passion de la sexualité débridée, il compense largement cette fausseté par le système général de l’extinction de la volonté qui vaut sans doute encore davantage pour les Français que pour les États-uniens – on peut même croire qu’il gardait en vue, sans totalement s’en rendre compte, les mœurs de ses compatriotes pour former ses fulgurants pronostics.
Or, nous nous trouvons à présent embêtés : la prophétie s’est réalisée, mais le prophète n’a pas prévu de parade, de recours, nous laissant seul et démuni ; nous sommes en plein constat de notre prévisibilité, mais nous ne savons comment en sortir, et nos coutumes d’irréflexion et de paresse ont depuis longtemps installé notre perclusion. Un maître nous a avertis de ce que nos déportements allaient faire de nous, et à présent que nous nous découvrons en plein cœur de la prédiction et que les plus éclairés d’entre nous s’aperçoivent combien collectivement nous sommes bel et bien avilis dans une déchéance sociale et civilisationnelle, une déchéance induite par un régime dont on a laissé annihiler une à une les forces individuelles, nous voici comme des enfants pris en faute, de façon incontestable et ostensible, oui mais aucun ne veut s’amender ou se corriger parce qu’il n’existe plus une identité apte à un sursaut et qu’il n’y a plus personne, pas une autorité de nos jours, dont on se sente forcé par sa légitimité plutôt que par sa légalité de suivre les recommandations ou les admonestations véraces. D’ailleurs, au juste, nul ne nous sermonne, ou nous ne l’écoutons pas, n’y étant point contraints – la contrainte sur le citoyen est devenue un mythe si elle n’émane pas de l’État-Machine. Or, si chacun se croit tenu de respecter le contrat social, nul ne se sait obligé d’écouter la voix d’un rouage : c’est bien tout le problème qu’il n’existe pas d’esprit dans un mécanisme. On attend stupidement un Messie qu’étouffe dès la naissance la forge démocratique des étroits imbéciles. Alors que ferons-nous ? Que ferons-nous d’utile et de quelque effet ? Mais rien : il importe peu à des foules qui ne savent plus lire qu’un auteur de génie ait annoncé son abjection, abjection qu’il ne sent pas, qu’il nie, et même dont il profite et jouit, ça n’a surtout plus d’importance parce qu’on ne se sent abaissé qu’en raison d’une grandeur qu’on prend pour référence ; or, il suffit de fermer les yeux, de fixer ailleurs les critères d’une morale exemplaire, le bonheur et la santé par exemple supplantent la liberté et l’esprit, ne sait-on pas d’ailleurs que ces grands intellectuels sont des êtres insensibles et que les audacieux libéraux figurent des dangers pour la société ? On se moque bien au fond qu’il n’y ait plus un quelqu’un pour vous répondre avec originalité et pertinence sur quoi que ce soit : a-t-on vraiment besoin de parler à quelqu’un, en vérité ? Un écran accapareur remplace avantageusement le péril d’une discussion, vide la tête, conserve au citoyen contemporain le sentiment de son intérêt et lui confère, par la fascination hypnotique, par défaut de considération du potentiel de grandeur en soi, la satisfaction propre à assouvir ses penchants les plus bas. Il est heureux, donc c’est que sa vie est bonne, que sa démocratie lui convient ; il importe surtout de ne pas laisser s’installer le silence impitoyable des livres, scrutateur et qui juge ; le livre, le vrai livre, blesse : il faudrait l’interdire, il ne faudrait plus permettre qu’un livre vous ausculte sans lui donner votre préalable consentement, il ne faudrait donc plus de livre véritable, de livre historique, de livre classique, de littérature ; inutile cependant, une telle défense juridique : les éditeurs déjà n’en promeuvent plus. La démocratie est ainsi le miracle d’un système qui apporte à des foules chroniquement et pathologiquement diverties ce dont elle a le plus envie, et qui s’efforce de ne pas lui fournir ce qui lui réclamerait de l’effort et l’édifierait dans le progrès de sa race et de son espèce. Où, pour être un démocrate auguste et bienveillant, il faut bien garder de l’aristocrate les exigences les plus nobles et intempestives – c’est peut-être, là-dessus aussi, Tocqueville qui, jusque dans ses biais inconscients, avait tout de même encore raison.
À suivre : Escal-Vigor, Eekhoud
***
« Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde ; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer.
Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. » (pages 433-435)
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