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Publié par ERASME

Penses-tu réussir ! Jean de Tinan, 1897, ou Le décadentisme des moeurs plus justes
Combien profondément et heureusement leste, vérace, amoral, est l’esprit de Jean de Tinan en ce roman si libre, si véridique, si iconoclaste, roman qu’il faudrait obliger tout jeune adulte à lire pour généreusement lui vouloir économiser des années de mièvreries mensongères et lui offrir enfin le balai rationnel et juste des niaiseries subjugantes issues des interminables frelattements chrétiens et romantiques, illégitimes et controuvés, cependant tant perpétués pour la nécessaire frustration de leurs nombreux disciples, sur le sujet de l’amour ! Sans même parler du style d’émotion virevoltant et de cette paradoxale virtuosité du sans-ambages, Tinan est un être tellement sincère et débordant d’honnêteté lucide qu’il ne sait écrire une anecdote de fiction sans la mêler intimement à son expérience et à sa distance, au point que le récit, superposant des choses vues à des visions imaginaires, se fond inextricablement en une somme de souvenirs, épanche des états que la distance juge en leçons, raconte sans feinte les gais désenchantements des morales malsaines, étale des documents réels de jeunesse pour indiquer l’inutile douleur du « Rêve bleu », de sa poursuite absurde, et de ce que son irréalisme benêt suppose d’enfantillages de la sensibilité et de la pensée, d’erreurs et de fautes des conceptions illusoires de l’homme.
Le temps qu’on pourrait gagner à lire très tôt de pareils ouvrages !
Ce n’est pourtant pas un livre amer, ni cynique, ni méchant, sur l’amour : on fait toujours de ces « procès d’intention » à ceux qui qui annulent vos mirages, et parce qu’une imprégnation sociale insiste pour que l’espérance et la foi soient des vertus, vous poursuivez la croyance en l’oasis et vous marchez après, et quand un maître vous apprend non seulement que ces vapeurs au loin n’existent pas et ne procèdent de rien de palpable, qu’elles sont uniquement le jeu d’une intangible chaleur, mais qu’il sait une manière de boire qui se passe de ces idéalismes optiques, on le conspue comme quelqu’un qui brise ce à quoi il ne faudrait surtout jamais attenter, à savoir le bon et douceâtre entretien des spectres qui ne se rencontrent jamais – ce qu’on appelle à peu près « toucher aux idées par la science », impardonnable morsure de celui qui, « malade », vit « sans âme » et « sans respect ». Ce livre est tout justement un guide pratique contre la façon d’aborder un sentiment avec les préjugés d’autrui. Il est exact comme un théorème démontré, il rétablit patiemment l’aimer au rang des émois comme les autres et parmi les autres. On aime toujours presque exactement comme on nous a défini l’amour : ce n’est ni sensation ni instinct, c’est conditionnement. Au même titre, « à dix ans, l’enfant sait peu de choses, et cependant presque toute sa destinée est faite, parce que notre destinée dépend surtout de la façon dont nous rechercherons le bonheur, et que ces habitudes sont déjà prises… » (page 1067) « Prises ? » Qu’est-ce donc qu’on prend à dix ans ? on ne prend rien, on n’a pas l’audace qu’il faut, c’est-à-dire qu’on prend seulement ce qu’on nous donne : et donc « transmises », plutôt. On nous a inculqué l’idée orientée à la fois de l’importance d’aimer, mais aussi de la manière dont l’amour est censé se concevoir et se diriger. Les seuls attributs véritables et universels de l’amour, je crois, sont l’attachement et l’envie. Ce qu’on y ajoute est extrapolé, de la littérature, des vanités, surtout des conventions sociales : il ne faudrait écrire nulle part que l’amour est une extase ou une torture, ni que ça se réalise de telle façon, suivant telle tradition, avec présents, fidélité ou progéniture. Ce n’est ni spécialement précieux ni savant, l’amour, c’est un sentiment à peu près comme l’agacement ou la convoitise, pas beaucoup plus important qu’une grosse colère après une défaite au jeu, à peine plus intellectuel qu’une soif ou qu’une faim. Une émotion, point : ce n’est certes pas rien, une émotion, mais enfin ça se gère, ça se soigne, ça se relativise : on ne va tout de même pas épancher ça au moindre effleurement, pourquoi faire ? c’est vraiment assez peu hygiénique, cette sorte d’écoulement, de diarrhée, de purgation. Persuadez un homme que l’argent est une valeur suprême, s’il perd un billet de dix, le voilà plongé alors dans l’affliction la plus loisible et abandonnée. Eh bien ! c’est cela, l’amour : la surexcitation conditionnée, que tel groupe a permise, d’une sensation fort explicable et relative – là-bas, ailleurs, parmi d’autres groupes, l’amour n’a rien à voir, il est tout à fait pourvu d’une définition distincte pour un pareil mot.
Vraiment, je ne sache plus que l’amour soit plus élevé, valeureux, digne et vital que par exemple l’excitation sexuelle : simplement, je constate combien on s’est complu à l’exacerber en tensions torturantes, en inaccessibles idées ; il suffit que sous la pression homogène d’une société on vienne à se dire, d’un sentiment quelconque, que la vie en dépend, pour tout à coup en tirer un effroi climatérique et se trouver, par exemple, au seuil du suicide d’avoir oublié ses clés, à l’agonie du désespoir d’avoir attrapé un rhume, ou au comble de l’extase d’avoir appris les capitales de trois grands pays d’Europe. Toute « valeur » qu’une civilisation élit et vante à outrance en superlative nécessité de triomphe ou de gloire acquiert par pur artifice l’excessive prédominance d’une obsession, et l’on ne saurait nier que, pour ce qui est de la considération de l’amour, notre histoire et notre culture ne sont pas allées par la demi-mesure : voici comment on a travesti un sentiment ni bon ni mauvais en palpitation, sentiment potentiellement vicieux et dangereux comme les autres dès lors qu’il devient dépendance et fascination, sentiment dont, au lieu d’apprendre à se méfier comme n’importe lequel, on a assez unanimement excité même les plus objectives insignifiances en enjeux existentiels. La disproportion irréfléchie, d’origine autoritaire, de tel sentiment irrationnel sur l’équilibre même de toutes les passions, est ce qui a conduit à des attachements indésirables et à des effusions psychiatriques sans qu’on prenne le recul de reconnaître que l’amour ne se conçoit point sous cette forme pulsionnelle et inquiète chez des civilisations mieux rassises et intellectuellement plus méticuleuses et fermes, chez des peuples en somme dont la pondération n’admet pas l’excitation cardiaque et l’emballement des désirs spirituels au rang des valeurs suprêmes. Seulement bien sûr, après la propagande morale si ancrée en soi qu’on ne s’en aperçoit plus, il faudrait l’ébrouement supérieurement difficile de tous les parasitismes congénitaux pour se débarrasser de l’illusion dont l’amour est nourrie, et gavée, rendue obèse en importance jusqu’à la pléthorique démesure d’un foie gras de canard. Nul autre qu’un esprit détaché de son siècle saurait y parvenir, un esprit si lassé et endeuillé de l’inconséquence du monde qu’il ne reculerait pas enfin de foncièrement penser autrement ce qu’il est supposé être au sein de cette grégaire insatisfaction, et de le dire ou l’écrire.
Extraordinaire et poignante franchise, soit dit à cet instant, que la verve de Tinan qui se donne sans cesse à juger, s’offre et se stigmatise sacrifiée aux explicitations publiques comme dernier des suicidés, railleur contre soi, prompt à s’humilier en apparence de naïveté bête et de malséant orgueil ; franchise élégante cependant, soigneuse, attentive, délicate, mais conformée jusqu’au pacte avec soi-même au point presque que l’auteur ne rédige plus un paragraphe sans commenter ce qu’il écrit, non toujours pour se moquer de lui-même d’ailleurs, ce qui serait faux car il se sait excellent et avisé, mais pour ne vanter sa prose ni au rang de tendresse ni à celui de virtuosité. Au-delà d’une certaine maîtrise de l’écriture, agir en artiste distancié revient à se regarder la plume pour en désamorcer les effets, même quand ces émois valent davantage que d’artificielles parures. L’humilité hyperbolique de l’esthète supérieur, c’est celle qui abîme un peu ce qu’il travaille par souci de ne pas poser pour un magicien pur : il révèle alors ses trucs en rougissant, s’attendrit de ses prestidigitations même superbes, ressemble à ce que Nietzsche dit des hommes qui se citent eux-mêmes et qu’on prend pour vaniteux pour la raison incomprise qu’ils refusent de prétendre à l’improvisation quand ils expriment une vérité sublime qu’ils ont longuement décantée. Tinan, en lecteur consciencieux et intransigeant de lui-même, en parfait philologue de son propre style, en analyste accompli de sa manière intime, se constate et note sans cesse – quoique sans distendre ou délayer son propos autant que je puis ici le faire accroire –, et, refusant de passer pour la bonne et profonde nature qu’il est, joue canaillement à signaler ses faiblesses ainsi que ses efforts. Il devient ainsi une forme extrême de fiabilité qui, consistant à montrer ses procédés et originalités après qu’il les a exposées, trompe aussi le lecteur dans l’appréciation qu’il se constitue du génie, abaissant son art raffiné en plaisanteries curieuses, corrompant le sensible admirable en un ostensible goguenard – ce qu’on pourrait appeler un détournement du jugement par l’éloquence de la grande franchise. Quand écrire une œuvre, un chef d’œuvre même, revient généralement à en dissimuler les fiertés puissantes pour en induire l’inspiration fluide et naturelle, quand il faudrait presque toujours masquer ses failles pour en exhausser les forces, l’artiste très haut, lui, détaché et lassé même de ces demi-feintes pourtant bien légitimes après un tel labeur, ne se complaît pas à ses petits secrets justement orgueilleux de fabrication, et c’est avec une verve quasiment extérieure à lui-même qu’il décèle au fur les multiples empreintes de l’écrivain qui s’examine et se déjoue, qui même se désavoue aux regard du lecteur bon-croyant de l’Inspiration, sans cesser d’approfondir son sujet (parce qu’il a bien tout de même autre chose à dire que remarquer son dit) : on ne rencontre pas même ce vérace esprit de distance chez Hugo qu’on trouve chez Diderot. Tinan est un homme capable de voir de quoi il a l’air et qui ne veut pas s’empêcher de signifier qu’il le sait, y compris quand c’est pour dégonfler une joliesse qu’on risque de lui attribuer plus qu’il ne s’en croit le mérite, parce qu’il y a de la facilité voire de la triche dans toute figure de style. « Je sens que je n’aurai pas le courage – c’est fâcheux – de faire tout à fait de la « Littérature » avec cet « amour ». Je me troublerais trop souvent… je voudrais me ressaisir – tout cela sonnerait faux, parmi des jeux d’esprit ou de mauvaises épithètes… et je respecte assez – je crois – cette naïve et profonde émotion de ma jeunesse pour désirer la railler moins que les autres. » (page 1065) : qu’on mesure comme ce passage, de délicatesse infinie, de précaution poignante à ne pas « poser », est la quintessence même, faute de vouloir imposer ne fût-ce qu’un demi-mensonge de style à son destinataire, de ce qu’en linguistique on nomme la « modalisation » ! Voici un auteur qui s’excuse presque de ne pas « faire du beau » à dessein surtout de ne rien « altérer » et ainsi de conserver et de transmettre intacte la mémoire d’un amour, encore qu’en indiquant qu’il n’est pas bien sûr de cette intention, et demandant pardon d’écrire dans une forme qui n’est pas tout à fait « romanesque ». Cette franchise, touchante comme un perpétuel aveu, magnifique comme une promesse intérieure de faire de la vérité le moyen et l’objectif mêmes de toute littérature, si rare ainsi loin des poseurs dont l’altération favorise la notoriété et sert la critique et le succès, si tendrement écartée des opportunismes courants à toute époque par lesquels on fait valoir d’un joli trait ce que pourtant on ne sent pas, sitôt reconnue pour la lumière généreuse et éhontément épanouie qu’elle est, m’amène à cette question la plus évidente et scandalisée :
Pourquoi a-t-il fallu qu’on appelle « décadentisme » le style de véracité morale qui tâcha à lutter avec si peu de hargne contre les mensonges millénaires du monde ? Comment un siècle tant indécent de voyeurs patentés et de racoles notoires – et j’entends bien cependant un siècle cohérent de psychologie turpide et négligente ou, si l’on préfère, de pathologie du confort – a-t-il pu ainsi s’obstiner à disqualifier par de pareilles appellations dédaigneuses les si généreux impudiques qui n’aspiraient, quoique sans intention de l’y forcer, qu’à lui enseigner les libertés que ce siècle de lui-même n’osait pas prendre ? Quelle mauvaise foi a gouverné encore cette relégation par la masse contre l’honnêteté et le don des savoirs, et sur quel motif cette fois ?
(Je sais bien que ce sont deux questions de trop pour une seule question annoncée, mais faut-il s’abstenir d’être entraîné par ce dont on s’indigne et revenir corriger ensuite la formule première ! À ce compte, s’il ne devait jamais y avoir disproportion entre la blanche simplicité de l’intention originelle et l’aboutissement composé du développement des idées, je crois bien que Les Misérables tiendrait en cent pages et chacun de mes articles en moins d’autant de mots ! Quant à l’immodestie de cette comparaison… N’importe, ceci est pour illustrer partiellement ce que signifie l’extrême sincérité de l’auteur qui se gâche volontairement pour ne point cacher l’impertinente progression de ses pensées.)
Ce que nulle société ne consent à comprendre, c’est que le moment où la pensée échappe à ses conventions et à ses traditions est précisément celui non où elle dégénère, mais où elle se régénère, celui où elle acquiert un caractère supplémentaire, adjonctif, complétif qui manquait à son état antérieur, ou bien celui où elle se perfectionne par l’inflexion sensible d’une direction éthique. C’est le mouvement nécessaire à tout ce qui évolue en un perpétuel dépassement : on abandonne tôt ou tard des idées fausses provisoirement tenues pour vraies, et il faut bien que ces idées, pour avoir compté dans les mentalités d’une époque ou d’une société, aient présenté un caractère structurant de la morale individuelle et collective : ce qui tout au contraire est sans importance pour un être n’affecte pas ses raisons de vivre c’est-à-dire sa manière de penser et d’agir, en quoi on mesure une pensée importante, une véritable pensée, une pensée tout court, à la façon dont elle dévie les motivations de l’homme. Toute révolution à côté de laquelle passe son Contemporain sans s’y intéresser plus qu’en lointaine théorie n’est pas une révolution : la préoccupation renouvelée de l’être, l’inquiétude vive de sa remise en cause, le fléchissement de ce qu’on tient pour acquis, est en l’homme la véritable mesure du changement. Aucun progrès ne peut se concevoir sans une atteinte : c’est le propre d’une saine communauté qui ne rechigne pas à se bouleverser c’est-à-dire, simplement à évoluer. Or, ce qu’on appelle ici « décadence » et qui se distingue principalement par le renouvellement ou l’approfondissement de paradigmes spirituels, signale toute tentatives pour se développer hors des carcans notamment religieux ou issus d’une variété de foi inconsidérée : le penseur, poussant alors quelque audace parce qu’en certaines conjonctures il ne se sent rien à perdre, revient sur des erreurs passées, corrige et affine une part du lot inexact voire mensonger des conceptions humaines, retouche rétrospectivement l’avancée du savoir commun, et ce mouvement, qui opère forcément par rétractation de ce qu’on estimait jusqu’alors universellement juste, son Contemporain le prend pour une rétrogradation parce que l’intention de cette altération implique de ne pas s’en remettre à des autorités ou à des proverbes, de ne pas se conformer à un ordre notoirement reconnu et stable. L’idée véritable s’oppose en effet à un certain « progrès » de la société réglée, elle semble ainsi « anarchiste », mais seulement dans tel domaine où ce progrès se faisait contre la vérité ; elle repose bien sur un défaut de confiance, car elle va contre la solidarité unanime et lui propose une alternative ; et elle retire effectivement à la morale le pas que la morale fit en excès dans sa hâte et souvent par homogénéité et autorité ; et ainsi : opposition au progrès, à la solidarité sociale, à la morale, tombe tout logiquement le verdict de « décadence » né de la confusion facile entre les concepts de « relâchement de l’orthodoxie des mœurs » et « réévaluation de leurs paralogismes ». Voilà comment, y compris s’agissant de l’Empire romain, on admet la « décadence » le moment où, correspondant par hasard au lent recul des bornes de cette civilisation, on juge que le tissu moral non s’est étiolé ou affadi, mais, plus strictement a échappé par pans entiers aux rigueurs stupides des usages séculaires répandus et entretenus à Rome : la littérature n’y était pas moins bonne ni même les arts en général, ce dont témoignent bien des spécialistes de cette période, mais certes ils n’obéirent plus aux règles passées, l’esprit romain ne s’y retrouva plus à l’identique avec ses valeurs obsessives et ses « périodes du discours », sans pour autant qu’on pût véritablement les juger moindres en pertinence, en effets ou en style, dérogeant essentiellement en paradigme, ce que nulle société ne pardonne aussi facilement que, par exemple, de passer de l’art figuratif à l’abstrait. En somme, ce qui a changé dans ces œuvres « décadentes » et qui leur vaut d’avoir été conspuées comme immorales et déjugées avec péjoration, ce ne sont pas tant les contraintes formelles et leur ton dont les subtilités sont sensibles et démontrent évidemment un très puissant travail, que la perception même, le mode de perception du monde et de la société, appréhensible en une refondation de valeurs préexistantes importantes et structurantes, et c’est en quoi elles incommodent et troublent et pourquoi on leur assigne un dénominatif stigmate : elles ne peuvent avoir raison, contradictoires telles qu’elle sont, ou ce serait plus que tacitement reconnaître que la société et les arts antérieurs ont eu tort au moins partiellement. De sorte que ce qu’il y a de vraiment décadent à toute époque où une société a jugé de pourtant méritants efforts des nullités accessoires, c’est la société elle-même, parce qu’alors elle a requis des conformités et étiquettes pour asseoir ses jugements, preuve qu’elle avait déjà cessé de penser par l’intégration du doute inconfortable et galvanisant d’où procède, comme je l’ai expliqué, toute évolution conséquente. Ce n’est ensuite, dans le second temps de la crainte effleurée d’avoir tort, que pour s’estimer et se maintenir elle doit prétendre que ce qui ne dépend plus de sa morale enracinée et relativement arbitraire est immoral : ainsi, ce qu’elle dénigra des artistes audacieux de la fin du XIXe siècle consiste précisément en ce qu’elle refusait de reconnaître au génie pour ne pas s’en sentir privée, et principalement l’originalité et la distinction par quoi la société s’en serait sentie départie et humiliée, attributs qu’on reconnaît certes toujours en un certain iconoclasme (toute invention conceptuelle, pour autant qu’on y regarde de près, se signale, y compris dans les sciences, par le fait de faire partiellement fi des précédentes images). Et voilà comme il se trouve que mis à part de hardis nazis crânes et intempestifs, on n’a jamais, que je sache, appelé « décadent » un art qui se contentait de jeter au hasard des taches sur une toile, ou qui ne faisait que reproduire à la chaîne des portraits de vedettes, ou qui s’abstenait de proposer des motifs, ou qui vendait cher des tentatives d’une heure dont le travail même est évidemment douteux : cette décadence-là, dont le terme aurait convenu pour pareilles négligences, était même largement plébiscitée, parce que, loin, de remettre en cause la direction sociale, elle l’accompagnait et la favorisait.
Dans n’importe quelle société qui, ayant crainte de penser, aspire premièrement à flatter ses goûts de plèbe, ce qui est populaire est toujours ce dont est capable le plus grand nombre et qui ne nécessite qu’un effort médiocre de composition ou de compréhension ; c’est tout ce qui est accessible à tous et conforme aux mœurs, de sorte qu’encore aujourd’hui (presque) personne ne songerait à traiter Picasso d’imposteur ou Dali de paltoquet, en dépit même de ce que ces derniers masquèrent ou avouèrent d’eux-mêmes – le premier dédaigna toujours de commenter ses toiles, le second admit plusieurs fois qu’il n’était adulé qu’en raison de la médiocrité de ses rivaux – qui revenait à peu près à ce jugement de leur surcote. Un homme vraiment décadent, décadent au sens objectif, est celui qui ne veut pas entendre que ce qui fait la force et la grandeur d’une œuvre n’est pas immédiatement sensible au premier enfant venu ; or, le Contemporain est un enfant, il l’est dès qu’il s’inquiète de changement et y résiste, il veut faire reconnaître sa « maturité » envers et contre ce qu’il est, et voilà pourquoi il refuse d’admettre que la décadence ou que la déchéance consiste à ne toujours promouvoir que des arts qui, sans évolution bien nette, s’inscrivent dans un ronflant air-du-temps – où le moderne se caractérise essentiellement par une adhésion à la mode. C’est ainsi qu’on discerne que chaque fois qu’une société tournée vers le divertissement a qualifié un art de décadent, c’est parce que ce dernier s’est inscrit dans une perspective plus profonde que ce que la stagnation et le croupissement ambiants étaient en mesure d’accepter, en particulier dès qu’il s’est agi de prendre du recul par rapport aux variétés de la morale, tout particulièrement l’amour en Europe, amour pour quoi tout dépassement s’est vu contrarié par le lecteur obtus et accusateur, imprégné de christianisme.
(Drôle, d’ailleurs, que le christianisme se targue d’amour quand dans la première épître aux Corinthiens, Paul insiste pour que l’homme ne touche pas la femme sauf à dessein d’éviter la « débauche » du « brûlant désir », et seulement comme une « concession » de sa part (VII) : il y rappelle que l’amour conjugal détourne de Dieu. Ainsi, s’il y a un amour dans le Nouveau Testament, ce n’est pour le moins jamais celui d’un homme envers une femme : toute mention d’un tel amour a été soigneusement expurgé ; c’y est toujours quelque amour idéal, désincarné, dématérialisé, absolu, ce n’est pas du tout l’amour auquel on prétendit que les « décadents » touchèrent et attentèrent).
Pourtant, la nature même de ce conservatisme proprement stupide de la société résistante au changement a évolué, il a dégringolé dès l’avènement de l’ère-à-l’Égalité en ce que le dégoût au travail, après qu’on a vaincu les valeurs d’effort et de mérite, ne tolèrent plus qu’une œuvre présente une apparence de « classicisme » : il faut que tout art reconnu soit « démocratique », c’est-à-dire qu’il respecte la règle vers la moindre-exigence. Le difficile qu’il contient y doit du moins être relativisable, et l’œuvre s’entendre d’un coup sans recours à l’analyse, et ainsi tout ce qui surpasse les facultés élémentaires du quidam devenir secondaire ; ce serait, autrement, le « retour » à une « discipline d’élite rétrograde », et l’on s’arrangerait pour que ça ne puisse connaître un succès parce que « ça fatigue » le « citoyen » – et donc « décadence » encore, où l’on range tout style byzantin et subtil comme les finasseries d’individus asociaux et quelque peu dérangé ; on y préfère le proverbe, cette « vox populi » : « La métaphore et l’épithète toutes faites, c’est le salut ; cela aide à n’être pas sincère ; en réservant les éternelles rengaines, on reste gentiment en dehors de sa pensée… Parfaitement : le Divin Mensonge !... (page 1190) Qu’on ait ainsi fait de Tinan, aussi bien que de Lorrain, de Mendès, de Mauclair, de Rodenbach, de Nietzsche ou de je ne sais qui encore, des « décadents » au prétexte qu’ils étaient capables d’envisager la morale et l’art au-delà des codes sempiternels et des compromissions langagières et morale de leur temps, rien de plus logique, rien de plus injustement cohérent, un philologue avisé n’y verra qu’une conclusion : c’est qu’ils ont, eux seuls, pensé et écrit, à une époque de routine qui considéra que la littérature devait présenter un caractère d’uniformité rassurant, de sorte qu’il n’y existait plus de vrais lecteurs au-delà de l’alphabète, de « lecteurs » tout courts au sens d’un désir d’interaction entre l’œuvre et le sujet, la plupart se diluant en adolescents qui savent leurs lettres et cependant foncièrement sans Lettres ; et ainsi, plus personne apte à les lire, on jugea qu’ils en « faisaient trop », on leur attribua une pathologie, un handicap, quelque intrinsèque névrose, parce que les heurts qu’ils introduisaient dans la cognition normale et qui consistaient, aux meilleures ères humaines, en l’essence même de l’art et de la philosophie, loin de la décoration habituelle faisant la pavane des succès populaires et nationaux, signifiait plus que jamais un progrès véritable au sens de perfectionnement appliqué : qu’on voie encore de nos jours combien le mot « progrès » a tout à fait perdu ce sens volontaire et laborieux, ce sens si extrêmement individuel !
Tout ce qui permet d’évoluer au sens d’un progrès réel et profond, et sans même qu’il se rencontre chez l’artiste un espoir de révolution ni un désir de succès, tout ce qui, par le travail et l’effort et même parmi une étude seule, est justement « en progrès », tout ce qui inquiète par sa méthodique sape, involontaire, accidentelle, le confort végétal de M. le Contemporain qui ne veut perpétuellement que la flatterie selon laquelle sa pensée est toujours déjà assez fine pour embrasser n’importe quelle manifestation d’esprit, c’est cela qui est aussitôt taxé de rétrograde et de défectueux comme référent à une époque où il fallait pesamment réfléchir hors des bornes de la société et des mœurs. Alors, il doit s’agir d’un auteur « cynique » et « nihiliste », d’un destructeur-par-plaisir – d’un décadent –, comme s’il avait déjà existé en profondeur de telles espèces psychologiques d’hommes, et l’on revient aux catégories simplistes et manichéennes des représentations qui détournent d’une véritable considération intellectuelle et morale : c’est l’artiste qui d’une façon ou d’une autre est « malade », et c’est vrai que souvent de tels penseurs sont « inadaptés », car la société les opprime faute de les accompagner, c’est l’omniprésence de la permanence et du jeu, de la superficialité des êtres, qui les affecte en tout premier lieu, à croire que leur environnement a même cherché à les rendre délibérément neurasthéniques, mais Picasso et Dali, eux, qui n’ont pas tant subi la défiance de la modernité, défiance qui s’exprime particulièrement non par l’invective et la calomnie mais par le silence éditorial et critique, ne furent jamais beaucoup tentés par la dépression, on incita plutôt leurs bizarreries et leurs lubies, on était ravis qu’ils fussent « un peu fous » avec ou sans moustache magique, cela seyait bien à l’image d’inspirés qu’en cette occurrence on aimait attribuer aux artistes pour justifier qu’on n’en était point mais qu’on dédaignait cependant aux « décadents » jugés plutôt « malsains » qu’« extravagants ». Or, ce qui est cynique et nihiliste, c’est ce maintien dans la tourbe gluante des conventions et des dogmes, c’est la paralysie cruelle – cruelle parce que provoquée – d’une société si exclusive qu’elle dénie le droit d’une réflexion admirable, vénérable et suprême, en-dehors du petit quartier de ses préjugés qu’elle établit son acquis le plus fièrement sûr surtout parce que, comme ce quartier est très facile à acquérir et à respecter, il entretient l’illusion d’une rigueur et d’une discipline dont le Contemporain se sent exhaussé et qui constitue environ sa seule teneur. Hors cet établissement imbécile – « il faut dire bonjour », « on doit respecter tous les gens », « l’amour est ce qu’il y a de plus précieux » etc. –, il devine qu’il n’est rien, et cette perspective le chagrine, il s’en défend de toute sa force : voilà pourquoi il s’accroche au peu qu’il croit savoir comme si c’était là beaucoup et d’importance, de grande et bonne valeur. Il enrage et peste contre l’intempestif composé et fécond, mais non de cet intempestif dérisoire et anecdotique dont il fera dorénavant toute son histoire des arts, empreint de neuf et de facile bien plaisants, de tous les attributs qui semblent regarder vers l’avenir de l’abêtissement populaire. On fixe toujours un point d’horizon à partir d’un endroit où l’on se trouve et d’un parcours déjà effectué, et c’est ainsi que l’horizon convoité du progrès est devenu, après une dégringolade de l’effort et des conceptions, l’idiotie la plus prochaine et abandonnée : c’est justement là qu’on veut aller puisque le chemin entier semble y mener logiquement, comme une pente irrésistible – autant soutenir l’inclinaison du terrain, on se croira ainsi, solidaire, excellent randonneur !
Jean de Tinan, dans Penses-tu réussir ! en une synthèse prodigieuse et ouverte, fait avec véracité le récit entier des stades de l’amour, chose à peu près inédite, chose que du moins on n’avait entreprise que rarement dans la littérature – c’est : « Penses-tu réussir à trouver l’amour vrai et qui te convienne ? » l’exclamation servant pour traduire la manière dont la société même se moque du projet philosophique –, et si un lecteur y voit du cynisme ou du désenchantement, c’est précisément parce qu’il s’est entretenu dans une illusion dont il s’est imprégné et a du mal à se défaire, à savoir toutes les simagrées romantiques dénoncées par Gustave Flaubert et puis raillées par Albert Cohen – drôle d’ailleurs, mais point étonnant, que Mme Bovary et que Belle du Seigneur aient été souvent interprétés à contresens comme des œuvres exaltant la naïveté et la pureté du sentiment amoureux : c’est qu’on tient décidément à tout déformer par le prisme de l’amour idéal dont on s’est imprégnés sans raison ni argument, même les arts qui dénoncent exactement cette puérilité ressassée et inculquée, au point que, récemment, une admiratrice de Flaubert signifia qu’elle imputait chez lui sa conception de l’amour comme « épanchement » et « besoin de pisser » dans un « récipient » que le « hasard seul » nous procure (lettre à Bouilhet du 4 septembre 1850) à ses amertume et aigreur d’avoir rompu avec Louise Colet, rupture qui n’interviendra pourtant que plus tard. On entend qu’il faut que l’interprétation se conforme, que tout se plie à cette vision apprise et répétée par cœur, même la parole de nos maîtres, même la réalité, et qu’on appose un jugement péjoratif sur la mentalité de qui ne s’accorde pas au dogme qu’on tient encore à entretenir coûte que coûte, quand bien même il s’agirait d’individus qu’on reconnaît spirituellement supérieurs ; il faut qu’alors ils aient eu quelque motif momentané de s’égarer dans un sentiment faux de négativité – en cette lettre, on aurait dit que Flaubert était assurément « décadent » ou sa psychologie « neurasthénique », il ne peut en être autrement, il ne faut pas admettre qu’il ait eu raison aussi là-dessus, c’est une lettre disparate ou intruse, au fond cet auteur de génie était sans aucun doute profondément chrétien et platonique.
Ce que signale ici particulièrement Tinan, c’est le factice stéréotypé de l’amour, au point qu’à l’occidentale il n’est toujours que représentation sans authenticité ; et l’on commence par le legs, le fruit des lectures mièvres et des commandements automatiques comme dans Bovary : « Le Rêve bleu de nos quatorze ans, c’est celui qui nous ressert toute la vie – y a pas : faut l’écrire avec un R majuscule – toute la même sensiblerie fragile et fausse, pas si fausse ! qui passe dans leurs soupirs, toute la vie… tare bébête qui gêne les plus audacieux esprits, obstacle odieux à la recherche même d’un amour plus vrai – … qu’il s’est tant prétendu être que nous n’avons plus confiance… Ah le Rêve des quatorze ans ! Le Rêve insexuel et mal sexuel qu’il faut haïr !... V’là qu’ j’ m’emballe ! – Mais comment songer sans frémir à ce ferment mauvais de faiblesse sentimentale qui fait s’amiévrir une race à parodier le bonheur ! » (page 1056) Jamais peut-être on n’écrivit tout un long traité plus nécessaire que ce petit passage : le pastiche d’amour qu’on joue à partir de ce qu’on en a reçu comme conception préliminaire, la manière dont on affecte sur la continuation de ce mode des troubles et des émois ainsi qu’une importance et qu’un événement ! Et Tinan ose comprendre, à travers l’expérience de l’amour sur cette base, combien ses démonstrations ont été un rôle, combien les crises nerfs furent fabriquées, combien chacun s’épanche à des purgations sur ce thème, et il se livre ainsi, en sincérité extrême, à une analyse dépassionnée de ses anciens journaux intimes ; qu’on y lise, en extraits brefs ci-après choisis, la succession dérisoire et conditionnée des sempiternels états amoureux, et sans âme, en pensées d’automates :
« « Je répétais : « Je l’aime, je veux l’aimer – c’est cela qu’il faut… » et, je sentais en moi-même que je ne savais pas du tout ce que cela voulait dire… » (page 1075)
« Je revins à Paris, et à mon retour commença la période lamentable de cet amour. Hésitations… Attendrissements… tout ce que je ne saurais dire : … Les cahiers que je noircissais alors (traces de larmes parfois !) sont désolants d’insignifiance et sanglotent à travers leur sécheresse, voilà tout. » (page 1077)
« J’aime ! (Est-ce que je vais m’attendrir de nouveau ?)… Mais ce qu’il y a de plus lamentable, c’est que je n’aime personne. Je ne m’en aperçois pas. » (page 1081)
« On parle décidément fort médiocrement de l’amour lorsqu’on aime. » (page 1086)
« Je sentais bien que, peu à peu, je ne m’emballais plus que sur le souvenir de mes emballements… » (page 1088)
« Je reconstruisais tout le rêve de bonheur par Elle. Et puis je démontrais qu’elle était incapable de le réaliser. Donc… Mais pourtant si elle en avait été capable… Et cela recommençait… selon des intensités décroissantes. » (page 1089)
Et enfin, après cet étalage pathétiquement inutile, tombe le verdict, infiniment juste et qu’il s’agirait enfin, pour une fois en cette matière : l’amour, de ne pas oublier au prétexte que l’amour, il faut – on ne sait pourquoi – qu’il ne soit pas pas raisonnable :
« C’était donc pour cela que j’avais tant souffert – pour quelque chose qui pouvait me devenir si égal !... » (page 1093)
Tout cela, tout ce surfait des amours convenues, ce n’est pas la vérité de l’amour : c’est de la pose. Voilà ce que démontre Tinan. Tous les entraînements achoppent non au cynisme ou à l’amertume : au souvenir et au constat. On peut tout de même aimer en s’aidant un peu de son esprit plutôt qu’en s’annihilant aux premières complaisances qu’on nous a appris à épancher. On peut bien prendre quelques minutes pour réfléchir, quand on aime ou qu’on hait, se rappeler, user de son expérience, savoir ce qui fait qu’on aime ou qu’on hait, et se demander : pourquoi ? Où est-ce que cela mène ? Au nihilisme de l’amour ? Non : à la pleine conscience de la vérité de l’amour – j’utilise à dessein un terme de développement personnel – ; à cela :
« J’entrevis la possibilité, auprès de saines sécheresses, d’une infinité de lyrismes sans conventions, sans « terminologies », sans mensonges, jaillis de la vie et du moment – je devinai que l’on pouvait s’exalter par soi-même avec ce que l’on avait – une exaltation minutieuse et passionnée, forte de toute sensation, crispée dans la chair même… C’est simple, simple… mais il me sembla que j’avais tout inventé… Vallonges eut un petit rire… — Avec quel enthousiasme je voulais continuer, tout de suite ; je me demandai, en contenant la joie que j’avais à m’interroger, en quoi m’amusaient les flirts que je commençais… Je me souvins avec soin d’avoir, sans arrière-pensée, savouré le matin, dans la petite allée aux glaïeuls, la nuque blonde de cette jolie Fernande, (et encore maintenant quel précieux souvenir)… […] ¬— Ah ! oui – ce fut une « heure de vie ». Ce fut rapide. Mais cela se préparait depuis trois mois. Ah mon cher ! J’étais « perdu » – j’allais profiter de mes dispositions fâcheuses… j’analyserais exprès… » (page 1063)
On peut, oui, jouir à volonté de l’amour après cette révélation ; on peut jouir libre – ce qui manque à tous ceux à qui on a enseigné qu’il ne fallait pas examiner l’amour, que l’amour était meilleur sans raison, que l’amour, en somme, « se souffre ». Mais il faut bien y réfléchir – tu peux, tu dois, réfléchir à tout pour ne pas te gâcher :
« Voici des genres d’amour, voici des genres de littérature, voici des genres d’opinions sociales… goûte à tout. N’aie qu’une préoccupation : faire attention à ce que tu fais. Et fais tout… L’Amour. C’est cela qui t’inquiète le plus en ce moment, n’est-ce pas ? Eh bien, rends-toi d’abord capable d’aimer et d’être aimé… Tu ne l’es pas. Tu n’es pas encore assez précis. Qu’es-tu : un jeune homme de la fin du dix-neuvième siècle faisant partie du plus fragile et du plus inutile et du plus séduisant fragment de la société… Eh bien ! propose-toi d’être « cela » à fond. » (page 1090)
Voilà le plus bel enseignement sur l’amour : être soi-même sans vouloir ressembler à un genre de façon d’aimer.
C’est la synthèse de ce Tinan.
 
 
Est-ce donc de la décadence ? Est-il décadent d’oser écrire de belles choses véritables et suggestives sur l’amour physique, même si c’est un peu cru et peu courtois comme : « Bien que je sache que c’est d’un peu mauvais goût, je ne puis m’empêcher de répéter combien je me plais à tout cela ! Corps mouillés de sueur ! Petites crampes ! Rythme de paresses fatiguées et fureurs des essoufflements ! Efforts des baisers pénétrants ! Frissons d’arrêts ! Parfums des femmes ! ») (page 1126) ? Est-ce décadent encore que d’admettre qu’il entre aussi de la pitié dans l’amour, comme dans : « Plus reconnaissantes des voluptés données, elles vous aiment tout de même bien comme elles peuvent, et l’on a pour elles de la partialité : elles se blottissent comme des enfants, et l’on s’émeut doucement… On a tort peut-être de s’obstiner à croire que l’Amour est différent et sublime ; c’est bien l’Amour que nous ressentons comme cela tandis que nous nous appliquons à composer pour elles des phrases câlines dont elles souriront – nous nous appliquons comme si nous voulions nous excuser de n’aimer pas… » (page 1173) ? On n’a jamais parlé aussi honnêtement d’amour, d’un amour qui ne s’enivre pas de boniment pour une fois, qui ne s’étourdit pas des alcools du préconçu et de l’étourdissement du tout-fait, au point que ce n’est plus un paradoxe que d’écrire cette sagesse : « C’était au moins sincère de tout le sherry qui manquait dans la carafe vide. On aime – que voulez-vous – comme on peut, et c’est déjà très touchant tout de même. Il n’est pas impossible de comprendre à quelles vraies émotions de semblables exaltations correspondent. » (page 1174) Ainsi, ce qui s’était ébruité, éventé, corrompu, parmi les théories d’un symbolisme moral, s’annule et se relève de la force d’une observation sincère qui, sans être une atteinte, sans être l’expression d’une bassesse et du souhait d’une destruction, bâtit au contraire une intériorité solide et qui n’est plus la proie d’un conditionnement : l’Amour apparaît enfin à travers les vains mirages brumeux de l’amour, et, c’est logique, il n’a plus du tout la consistance vaporeuse d’une virginale candeur, on y retrouve enfin, presque curieusement faute d’en avoir l’habitude, un peu de matière et d’expérience au lieu des fantasmagories falotes et des inductions de rêves peu lucides, on goûte pour la première fois aux descriptions de l’amour avec la sensation du réel et non d’une vaguéalité universaliste ; ainsi, on ne courra plus après un fantôme qu’on enseigne à de petits enfants, on ne leur fera plus accroire des spectres, on ne métaphysique plus : on touche.
C’est très sain au contraire, ce n’est point de quoi accuser un artiste de lutter contre le progrès des idées à une heure où les conceptions se sont arrêtées. Vraiment, il faut recommander cet ouvrage aux adolescents plutôt qu’un évaporé La princesse de Clèves ou que les sonnets décorporés de Ronsard. Ce n’est pourtant pas qu’il ne doit pas « y en avoir pour tous les goûts », c’est qu’on peut transmettre un peu mieux le goût de la vérité qu’on ne fait en composant des films où les amants se touchent en tremblant avec des mots de poésie, des pièces où les hommes se suicident de ne pas atteindre à une passade montée en épingle, et des chansons où l’interprète pleure de savoir son sentiment si piètre impossible à partager : ce n’est pas de l’amour, cela, ce n’est du moins, si l’on me le conteste, pas « tout » l’amour, c’est une version très spécifique de l’amour avec caprices et jérémiades, c’est surtout la permission accordée à un sentiment de débonder à une extrémité indécente et malsaine, hystérique, maladive. On peut même encore préférer la passion à la raison sans tolérer des effusions catastrophiquement hyperboliques : est-ce qu’on accepte qu’à table on vous demande le sel en criant et en se pâmant du manque et de la faim ? On peut bien admettre, je crois, si un jour on veut faire de l’amour une chose vraiment humaine et sérieuse, de ne pas le pousser à des excès qui desservent l’individu en comparaison des efforts qu’il entretient pour circonscrire ses actes et ses pensées, pour se comprendre, pour se maîtriser et ainsi pour finir par être pleinement puissant y compris de ce qu’en conscience il choisit de s’abandonner plutôt que victime perpétuellement d’une humeur qu’on lui a interdit d’explorer. Tinan, après avoir souffert de l’éternel préjugé en quoi consiste l’amour, relate non seulement l’inutilité, mais la vanité de pareilles douleurs, et il ne lui semble pas, ni à moi, qu’on doive contraindre tout le monde à commettre de grossières erreurs avant de se perfectionner : pour éviter la cocaïne et parler de ses vices, on n’est pas obligé d’en prendre l’habitude, il existe des témoignages et des études médicales. Tout serait à revivre s’il n’existait pas des livres pour gagner du temps et pour aller à chaque génération un peu au-delà de ses prédécesseurs. Depuis longtemps, on ne fond plus son propre métal pour manger à la fourchette, encore importe-t-il, il est vrai, que ce métal soit d’un bon alliage, robuste et sûr, pour ne pas se commettre toute son existence avec de mauvais couverts.
C’est, pour conclure, ce que je prétends que les « décadents » ont fait : ils ont offert aux hommes des outils plus justes pour cueillir plus opportunément la vie – à quoi j’aspire, à quoi je ne cesse de penser à travers toutes mes « leçons » : enseigner à l’enfant que j’étais du temps que je ne savais pas –, et la société les a rejetés, parce qu’ils ne présentaient pas l’aspect des « bons vieux » aciers dont nous avions tant coutume depuis des siècles pour manger si mal et en nous tordant sans plus nous en apercevoir et les membres et l’esprit.
Post-Scriptum : Parmi mes étonnements – je ne veux pas faire l’artifice de chercher où, dans cet article, je puis après coup signaler ceci –, j’ai pu distinguer par endroits de troublantes similitudes avec le style de Céline, comme dans :
« ¬— « Ah non ! devant sa vraie douleur, à lui, ce que mes idéologies foutaient le camp !
Il avait dix-huit ans, lui, il avait de la veine… j’avais sangloté comme ça aussi, moi, dans le temps… pour Flossie… maintenant c’était plus compliqué, mes larmes… enfin ! » » (page 1145)
À suivre : Dits et contredits, Kraus.
***
« Moi – je suis en train de « me détruire ». Tout le long des pages griffonnées ce sont les mêmes désespoirs qui reviennent, et les mêmes espoirs. – Je me secoue pour « lâcher tout cela », et je ne peux pas, je ne peux pas – je sanglote toutes les nuits dans mon oreiller chiffonné…
« C’est fini – c’est fini ! »
Et le lendemain :
« Je l’adore je l’adore ! »…
Ah ! cela n’est pas varié !
Je relis toutes ces pages. Vraiment – ce n’est pas parce qu’il s’agit de moi – mais c’est à dégoûter à jamais de la sentimentalité…
Qu’est-ce que je veux ? – Je ne sais pas.
Où est-ce que je vais ? – Je ne sais pas.
Je sais que je me suis trompé – qu’elle n’est pas « celle que je croyais » – j’ai même à son service, les jours de réaction, toute une collection d’épithètes méchantes… et injustes…
Mais le lendemain, cela me reprend :
… Je ne peux pas. Je ne peux pas…
Je suis une pauvre loque ballottée…
Il y a des phrases d’un égoïsme touchant :
« Ah ! si elle était morte avant que je la revoie ! »
Je songeais aussi au suicide, périodiquement.
« Mourir ! Ah mourir ! »
Mais je ne mourais pas. Cela dura… ! Il y a pourtant une bien jolie phrase de Dowson : « It is so much easier to die for the woman you love than to live with her.”
(Jeune homme qui me liras peut-être – j’étale devant toi mon ridicule d’alors, ma faiblesse, ma sottise… Il faut m’en savoir gré…
Je me montre à toi comme j’étais, sans style – je touche du doigt la disproportion grotesque entre mon rêve gonflé, mon rêve vide, mon rêve faux – et la réalité où je me désespère de ne pas pouvoir le faire entrer… Ce n’est pas la réalité qui a tort – c’est mon Rêve, c’est mon imprudence – toi, ne sois pas imprudent…
Cette petite Florence, un peu jolie, un peu gaie, un peu sensuelle, et qui voulait bien être gentille pour moi, je l’ai « collée » sur un piédestal de mauvais goût – elle « n’y fait pas bien » – alors je sanglote, je m’indigne, j’ironise et je menace les cieux… je suis un pauvre imbécile.
Ne fais pas comme moi.
Ce n’est pas de ma faute – on ne m’avait pas prévenu. J’ai cru que c’était cela l’amour. J’ai même été très fier de me faire si mal aux nerfs… et, parce que « la Réalité n’était pas la sœur du Rêve », j’ai pris des airs de génie méconnu… devant les glaces.
Il m’a fallu quatre mois de tortures pour découvrir que l’on s’était fichu de moi – et que je m’étais fichu de moi – et que pour fabriquer de l’Amour, il ne suffisait pas, comme cela, de deux jeunes échantillons de sexe différent et de beaucoup d’imagination…
Pour aimer, il faut être un peu plus prêt que cela… Sinon, on risque de ne plus pouvoir aimer jamais – je l’ai échappé belle !
C’est pour cela que je laisse dans mon livre ce chapitre ennuyeux et terne : si un seul enfant, frère de celui que je fus, peut être préservé par ces lignes de la maladie qui a failli me tuer le cœur, je n’aurais pas été inutile.
Encore ceci : Si tu ne peux pas – si malgré toi, faible de ton immense désir de tendresse que la « famille » n’aura pas satisfait, ni rien, tu es pris dans le tourbillon d’un faux amour sans cause, pour te ressaisir, pour te dépêtrer, fais ce que je n’ai pas fait :
Va voir des filles.
Sans cela tu n’échapperas pas à ce que je raconte dans ces pages : ta puberté deviendra de la sentimentalité – ta chair te chatouillera et tu croiras que c’est ton âme – tout cela « se portera au cerveau », tu ne sauras plus… alors… alors !
Va voir des filles.
Tu es très jeune, cela ne te dégoûtera pas trop. Aie pour elles, si tu peux, de la tendresse. Souffre déjà pour elles, si tu peux, de ton mieux, cela vaut mieux… et prends seulement quelques soins d’« hygiène »…
Tout ceci n’est pas poétique ! Je n’y peux rien – je ne connais pas d’autre remède…
Je n’en ai pas voulu pour moi. Avant Florence, j’avais connu des jeunes personnes… – Oh ! de « basses catégories » je sais bien, et avec « des corsets élimés »… qu’elles enlevaient – je t’ai déjà parlé de la petite Blanche-Marcelle…
Je n’ai plus voulu alors… je L’AIMAIS trop (ah malheur !) j’ai voulu rester « digne d’elle » – cela ne m’a pas réussi… et n’importe quelle fillette fiévreuse me l’eût fait oublier bien vite…
J’ai cru, malgré que je me débattis, au Rêve… à l’amour à vingt ans…
N’y crois pas – c’est de la blague. » (pages 1081-1083)
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