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Publié par ERASME

« La guerre est un caméléon qui change de nature à chaque engagement. »

Carl Von Clausewitz, général et stratégiste prussien (1780-1831), in « De la guerre ».

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L’armée russe, présentée comme une menace clé pour la sécurité et l’intégrité territoriale de l’Europe n’est-elle qu’un « tigre de papier », pour reprendre la métaphore avec laquelle Mao Zedong qualifiait l’« impérialisme américain » sur un plan stratégique, dans les années cinquante ? 

Avec la reprise de vastes pans de territoires occupées, grâce à l’offensive de septembre, l’armée ukrainienne, certes équipée, formée, conseillée, informée de l’extérieur, met en lumière les limites, les carences sinon les tares des troupes de Moscou. Une armée russe qui s’avère sur-étendue sur un vaste front, diminuée par de lourdes pertes, bornée par les limites de ses capacités, de ses méthodes opératives, de sa préparation, minée par la corruption, au figuré et au propre, de son moral comme de nombre de ses cadres et personnels. 

L’échec stratégique russe ne s’illustre pas que sur le champ de bataille où l’on tente de combler les pertes en enrôlant des soudards et des taulards, mais plus largement sur le plan géopolitique. Non seulement l’OTAN se renforce et s’élargit, les Européens affichent leur solidarité et leur volonté de réarmement, mais de premiers craquellements se font jour sur l’échiquier international comme sur la scène intérieure russe.  On peut en effet noter des inflexions dans le soutien explicite, tacite comme dans la neutralité affichée vis-à-vis de l’agression russe en Ukraine. Les récentes attitudes ou déclarations chinoise, indienne, turque ou encore des pays « clients » d’Asie Centrale, sont assez éloquentes à ces divers titres. Et l’opinion comme les élites russes semblent également peu à peu sortir de l’apathie prudente dans laquelle les maintenait un pouvoir prompt à réprimer toute velléité d’opposition.

La tournure prise par la guerre sur le terrain semble toutefois éloigner la perspective d’un cessez-le-feu, avec d’un côté l’euphorie d’avancées payées au prix d’un courage remarquable, et de l’autre le sévère camouflet ressenti par un colosse dont la puissance est foulée aux pieds. Avec le risque, non seulement que la lutte ne s’étende à d’autres domaines, et c’est déjà notamment le cas avec l’économie/ l’énergie, mais également celui d’une montée aux extrêmes. Les toutes dernières annonces russes de référendums (ante-annexion) dans les régions occupées et celle d’une mobilisation militaire partielle se conjuguent pour exacerber un conflit placé d’emblée sous l’ombre portée de l’intimidation nucléaire.

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Ce retour de la guerre dite de haute intensité est-elle le prélude d’une rupture stratégique inédite ou faut-il le considérer comme un nouvel avatar de l’éternelle reformulation de la conflictualité ?

Il y a trente ans s’ouvrait un nouveau cycle stratégique, avec la fin de la Guerre Froide, avec la Guerre du Golfe, qui marquaient l’entrée dans le moment de l’ « hyper-puissance » américaine et de la suprématie militaire occidentale. Trente ans d’expéditions armées menées face à des menaces asymétriques, sous couvert d’une supériorité opérationnelle (peux ou prou) incontestée comme d’une caution (en règle générale) des instances de sécurité collective. 

Retraits successifs sans succès politique d’Afghanistan ou encore du Mali, prolifération des technologies militaires et duales permise par la mondialisation des échanges, rattrapage / réémergence économique de pays du Sud, contestation de l’ordre international et recours désinhibé à la force, extension du domaine de la conflictualité (le cyber, les perceptions, l’espace…), exacerbation de la rivalité sino-américaine… Autant de signes d’un monde en mutation stratégique, que l’invasion de l’Ukraine et le retour de la guerre « régulière » sur le continent européen semblent souligner.

Cette situation interpelle donc les pays occidentaux, l’Europe, la France, en les incitant à éclairer le futur, à réinitialiser leur boussole stratégique, à consentir et à mettre en œuvre voies et moyens nécessaires pour s’y adapter, au mieux de leurs intérêts.

Pour notre pays en particulier, comme pour l’Europe, il s’agit de s’interroger sur la volonté à peser dans le monde qui vient. Il s’agit ensuite de s’interroger sur les menaces, et sur le besoin associé d’un nouvel et durable arbitrage entre « Le beurre et les canons », sur la nature des « canons » ou capacités militaires à privilégier, sans oublier l’aptitude à durer, les « boulets des canons ». Il s’agit également de s’interroger sur la force de caractère et de résilience collectives nécessaires face aux tempêtes géostratégiques, pour des sociétés vieillissantes à la démographie déclinante. L’hiver à venir, avec une possible crise énergétique-économique-politique, pourrait constituer un véritable « stress-test » sociétal, mais également pour la solidarité européenne.  

A divers titres, la nouvelle donne géopolitique, dont devrait accoucher la guerre en Ukraine, est donc lourde de risques de marginalisation et/ou de minorisation stratégiques pour la France, pour l’Europe.

Rupture stratégique inédite ou nouvel avatar de l’éternelle reformulation de la conflictualité, la guerre, qu’elle qu’en soit l’intensité et/ou le domaine, restera une dialectique de volontés, prêtes à utiliser jusqu’à la puissance militaire, la force armée, pour régler leur rivalité !

Général Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia.

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