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Publié par ERASME

« La force de la cité ne réside ni dans ses remparts, ni dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses citoyens. »

Thucydide, historien, homme politique, stratège grec (environ – 460 av. J.-C. ;  environ – 400 av. J.-C.),

in "Histoire de la guerre du Péloponnèse".

***

La guerre en Ukraine pourrait-elle changer de nature ? Depuis le début octobre, la confrontation prend un tour inédit. La Russie tente de compenser ses déboires tactiques dans le Donbass et sur les rives sud du Dniepr, comme l’extension progressive du conflit à la Crimée, par une escalade stratégique pluri-domaines. Les annexions des territoires occupés, la mobilisation partielle, les bombardements des villes et des installations critiques ukrainiennes ou encore les efforts pour desserrer l’étreinte des sanctions économiques se déploient, sur fond d’intimidation nucléaire accrue.

Une escalade verbale accompagne également le risque croissant d’une frappe nucléaire tactique russe. On annonce exclure le bluff, on dit craindre une apocalypse, on affirme la nature que prendrait, comme celle que ne prendrait pas, une riposte occidentale. Cette escalade verbale met en lumière nombre d’échappées inquiétantes et/ou incongrues, altérant le principe d’ambiguïté au cœur de la grammaire de la Dissuasion. 

*

Cette bascule du conflit ukrainien illustre le retournement géopolitique d’un monde où le Dominium Occidentalis est contesté, défié par l’affirmation de puissance des Etats, affirmation de puissance à la fois permanente, résurgente, reformulée, sur d’anciens comme sur de nouveaux champs de friction, sinon de confrontation.

Ce retournement heurte d’autant plus l’Europe que ce continent avait bâti un projet politique inédit. Un projet que les Pères fondateurs dressaient sur les décombres d’un conflit mondial, sur la promesse d’un « plus jamais ça », sur la proscription de la Guerre via l’interdépendance du Marché, sur le postulat de l’anachronisme de la Puissance, renvoyée aux oubliettes de l’Histoire par les bienfaits conjugués de la démocratie, de la prospérité et de la cohésion sociale.

Cette illusion de Fin de l’Histoire posait d’ailleurs un lien de causalité intrinsèque entre prospérité et démocratie. Elle cautionnait ainsi, tout autant le recours croissant au gaz russe, que le commerce amplifié avec la Chine. 

Porteur d’un monde kantien, lovée à l’abri du protectorat d’un « Benevolent Hegemon », l’Union Européenne se montrait donc, encore naguère, soucieuse de tisser des interdépendances économiques avec la Russie, la Chine et d’autres puissances « autocratiques », pour assurer sa prospérité comme pour insuffler un cercle vertueux vers la démocratie, via l’état de droit et l’économie de marché. Avec le choc géopolitique du 24 févier 2022, elle butte désormais sur la nature hobbesienne intrinsèque à l’échiquier international, lorsqu’aucun « Léviathan » ne veut/ ne peut plus le réguler. Elle constate de surcroit, avec trouble, qu’elle a progressivement découplé sa sécurité (atlantique) et sa prospérité (euro-asiatique), pour reprendre l’analyse d’Olivier Schmitt, citée par Josep Borrel dans son adresse sur la politique étrangère de l’UE, le 10 octobre dernier.

*

La bascule du 24 février appelle donc à un changement de grille de lecture du jeu des puissances, pour appréhender un monde où les occidentaux passent des guerres « choisies » aux guerres « subies », au préjudice de leur liberté d’action. Une grille de lecture à repenser, en troquant le triptyque classique et séquentiel paix-crise-guerre pour un prisme compétition-contestation-confrontation. C’est à la lumière de ce prisme que le CEMA envisage la lecture du monde, un prisme qui rend compte de la simultanéité comme de l’intensité des interactions de puissance, de l’intrication comme de l’extension du domaine des questions stratégiques.

Cette exigence de nouvelle grille de lecture des rapports de puissance, dans un monde en quête d’un équilibre inédit, devra bien entendu s’accompagner d’un questionnement sur notre posture stratégique, sur notre modèle d’armée, et sur la nécessité de les adapter, notamment pour mieux pouvoir « gagner la guerre avant la guerre ». La future Loi de programmation militaire 2024-2030 pourra y contribuer.  

Par ailleurs, cette exigence de nouvelle grille de lecture stratégique devra vraisemblablement questionner nos alliances, à l’heure ou l’OTAN se renforce à la faveur de la guerre en Ukraine et ou l’autonomie stratégique européenne semble osciller entre « état de mort cérébrale » et regain. Les avancées sur le volet défense restent en effet bien humbles, mais l’affirmation est plus tangible en matière de normes, de commerce, d’industrie, d’énergie. Le chemin de la conversion de nos partenaires d’Europe centrale et orientale pourrait-il passer par l’assurance que l’autonomie stratégique européenne constitue, non pas une faille pour l’Alliance atlantique, mais bien une garantie de sécurité et de défense supplémentaire ?  

Enfin, cette exigence de nouvelle grille de lecture stratégique ne démonétise pas, bien au contraire, ce qui constitue la clef de voute de toute sécurité collective : la mobilisation et la résilience de la Nation. Le travail de sape de la désinformation, les menaces hybrides, le risque pandémique, le retour de la guerre de longue et de haute intensité à nos portes ou encore les nuages sombres qui s’amoncellent sur l’économie… Autant de crises qui affectent des sociétés démocratiques morcelées et défiantes. A une telle heure, savoir « emporter la Nation », et dans la durée, pour reprendre les termes du député Jean-Michel Jacques lors des dernières Assises du Cnam, s’apparente à une « ardente obligation » !

Général Paul Césari, Rédacteur en chef de Geostrategia

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