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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 10:29

1 - Pouvez-vous nous dresser un bilan de vos deux années de présence comme représentant militaire auprès du Comité militaire de l’Union européenne (CMUE)?

Après ces deux années passées à Bruxelles, j’ai le sentiment d’avoir lutté pour maintenir la flamme de la défense européenne, parfois face à l’adversité. En tout cas je repars avec la conviction renforcée qu’une défense européenne relève bien de notre intérêt commun. Son développement sera le support d’un esprit de défense dont l’affermissement est indispensable, d’une part pour entretenir la volonté de construire la maison Europe et, d’autre part, pour rendre cette Union crédible et dotée des instruments pour répondre aux crises de son voisinage ou bien défendre ses intérêts. Autrement dit, la défense européenne est à la fois une condition de l’approfondissement de l’Union européenne et, surtout, une condition pour que nos valeurs, nos intérêts et notre modèle de société demeurent une référence dans le monde multipolaire de demain.

C’est à ce titre que j’ai appuyé et apporté un soutien constant aux structures institutionnelles de la PSDC : le CMUE et son président, l’état-major de l’Union européenne (EMUE), l’agence européenne de défense (AED) et la direction de planification et de gestion des crises (CMPD).

Ces deux années m’ont aussi permis de mieux identifier les obstacles sur la voie de notre Europe de la défense. Il est sans doute urgent de réconcilier les autorités politiques en Europe, également les opinions publiques, autour d’une vision commune d’une Europe capable d’agir avec l’intégralité de ses instruments, y compris militaires. Une Europe ayant la volonté et l’ambition de compter sur la scène internationale, condition à mon sens de sa survie.

Face à l’importance de l’enjeu, je reste optimiste. Je garde la certitude que nos intérêts communs de long terme auront raison in fine, de toutes les arguties déployées pour freiner l’émergence de notre Europe de la défense.

2 - La Politiquede Sécurité et de Défense Commune (PSDC) apparait actuellement comme une politique essentiellement civile. Selon vous comment faire progresser la PSDC militaire ?

J’identifie trois voies de progrès dans le domaine de la PSDC :

Ø La voie institutionnelle : la mise en place des structures permettant de tirer tout le bénéfice des dispositions du traité de Lisbonne doit être une priorité. A ce titre, une attention particulière doit être portée au renforcement du service européen pour l’action extérieure (SEAE), dont tous les rouages doivent être bien en ligne afin de lui permettre de développer son action de manière cohérente. Pour les aspects militaires, l’amélioration des capacités de conception, de préparation et de conduite des opérations est la condition sine qua non de son efficacité. Cette vision, beaucoup de nos alliés la partagent. Elle s’est exprimée avec force dans le cadre de l’initiative "Weimar + 2" en septembre 2011. Certes, les avancées sont encore modestes. Ainsi, le Centre d’opérations (“OpsCenter“) fonctionne, à l’heure actuelle, uniquement dans le cadre de l’approche globale de l’UE développée dans la Corne de l’Afrique. Ce n’est qu’un premier pas, j’en suis persuadé. Outre l’évolution des structures, l’optimisation des procédures de gestion de crises est aussi un moyen de progrès pour la voie institutionnelle. C’est tout l’intérêt du travail conduit actuellement par le Général de Kermabon et qui permettra d’améliorer la réactivité de l’action européenne.

Ø La voie des opérations : les opérations de l’UE, telles qu’ATALANTA ou EUTM Somalia, dont le succès est salué, doivent être maintenues. Il faudrait cependant encourager, quand c’est nécessaire, le lancement de nouvelles missions civiles et opérations militaires de la PSDC. En effet, en agissant pour répondre aux crises on renforcera la perception du bien commun et l’envie d’agir plus encore. Les théâtres sont nombreux autour de nous où le déploiement d’une mission, en "approche globale" incluant un volet militaire, servirait la paix et la sécurité en Europe. Les opérations constituent l’argument le plus sûr pour convaincre nos opinions publiques qu’un instrument militaire européen de la PSDC est utile et à portée de nos moyens et ressources. C’est le chemin pour renforcer l’esprit de défense.

Ø Le domaine capacitaire : depuis les grands projets industriels jusqu’à la plus modeste action de formation commune, la voie capacitaire reste essentielle pour développer la défense européenne et doit être explorée conjointement par l’EMUE et l’AED. Dans cette période de crise qui impacte tous les budgets de la défense, la mutualisation et le partage capacitaire (“pooling and sharing“) s’imposent naturellement à tous. Y a-t-il d’autres idées pour mieux utiliser collectivement les ressources consacrées à la défense qui restent, somme toute, considérables? Les intérêts industriels représentent un enjeu majeur pour les Etats membres et le maintien d’un esprit de défense. Parce que c’est un ensemble qui porte nos intérêts communs et notre destin, je soutiens que l’UE est la seule enceinte multinationale où les Etats membres peuvent envisager des abandons de souveraineté dans le domaine capacitaire.

Par ailleurs, c’est le développement de capacités de défense "en commun" qui permettra de doter l’Europe des outils dont elle a besoin pour agir en pleine autonomie stratégique.

3 - Vous avez déjà employé l’expression de "conscience européenne responsable". Pouvez-vous nous préciser votre pensée ?

J’ai utilisé cette expression dans le cadre du Sommet de Chicago, qui s’est déroulé les 20 et 21 mai 2012. Il s’agit de faire prendre conscience aux Européens de la nécessité de mettre en place un outil de défense performant. L’avenir de l’OTAN réside dans des Alliés européens plus responsables, plus consistants dans leurs contributions militaires et, par voie de conséquence, ayant une meilleure perception de l’impératif d’un outil de défense efficient. Pour développer cette conscience, il faut d’abord agir dans le cadre de notre communauté de destin politique qu’est l’Union européenne, on y revient. Même si les Américains soutiennent maintenant largement cette vision, seuls les Européens peuvent se prendre en main et répondre aux attentes de la communauté internationale et des opinions publiques.

Cependant, pour des raisons que tout le monde connait et qui sont exclusivement politiques, la relation entre l’UE et l’OTAN est limitée au minimum. C’est navrant ! Alors que les crises actuelles rendent si évidente leur complémentarité ! Cette relation OTAN-UE est prise en otage, d’un coté comme de l’autre. Si l’OTAN demeure une organisation militaire, robuste, crédible et dissuasive, consacrée à la préservation de la paix dans la zone Atlantique, l’Union européenne, organisation politique, économique et de sécurité s’affirme lentement comme la seule à posséder la gamme complète des instruments d’une véritable "approche globale" des crises. Aujourd’hui, toutes les voix s’accordent pour appeler à une coopération plus approfondie de l’UE et l’OTAN, en opérations comme dans le domaine capacitaire.

4 - En guise de conclusion ?

En matière de défense, le monde veut plus d’Europe, l’Amérique veut plus d’Europe. Notre Alliance atlantique n’aura d’avenir assuré et sera d’autant plus équilibrée que s’il y a des Européens plus responsables en son sein. Il faut en convaincre les membres de notre Union et stimuler leur esprit de défense par une vision et une ambition européennes reformulées. OTAN et défense européenne sont imbriquées, on n’aura pas l’une sans l’autre et il n’y a pas d’alternative sauf à se résigner au déclin stratégique. La crise ne doit pas occulter les enjeux de long terme.

C’est avec une grande tristesse que je m’apprête à quitter le navire, mais avec une foi renouvelée qui continuera à faire de moi un apôtre de la cause européenne.

 

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