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Publié par Jean Poche

Alors que le sommet européen s'est clôturé vendredi, l'Allemagne est toujours aussi intransigeante sur les efforts de rigueur budgétaire. Malgré la montée de la contestation de l'austérité, la relative bonne santé économique de Berlin empêche les autres pays de faire céder Angela Merkel.

Atlantico : Le sommet européen s'est clôturé ce vendredi sur fond de tension entre les partisans d'une relance économique et ceux d'une rigueur budgétaire. L’Allemagne semble toujours intransigeante, alors même que l'austérité qu'elle prône est accusée d'être responsable du chômage dans les pays du sud. En quoi l'Allemagne va trop loin ?

Jacques Sapir :Il est insensé d'exiger d'un pays de 10 millions d'habitants, où le chômage a atteint 26% de la population active, de supprimer 150 000 postes de fonctionnaires en deux ans. Une telle demande est la preuve que la Troïka, et derrière elle le gouvernement allemand, ont perdu l'esprit et le sens commun. La situation de la Grèce est tragique, car chaque effort supplémentaire que l'on exige d'elle ne fait que l'enfoncer un peu plus dans une crise qui aggrave ses finances publiques, et donc la rend chaque jour un peu plus insolvable. 

En janvier dernier, il manquait déjà 246 millions d'euros pour que le budget soit en équilibre (en excluant bien entendu la charge des intérêts sur la dette). Il a manqué plus de 300 millions en février, et il en manquera encore plus en mars. La politique d'austérité non seulement provoque une chute mécanique des recettes basées sur l'économie (la TVA) mais elle entraîne aussi une insolvabilité grandissante de la population.C'est ce que l'on voit aujourd'hui. Une population réduite à la misère ne paye plus ses impôts. Les entreprises elles-mêmes sortent du circuit monétaire et passent dans une économie de troc. C'est exactement ce que l'on avait observé en 1995-1998 en Russie. On sait comment cela a fini.

Thomas Klau : Je ne sais pas si on peut le dire comme cela. Ce serait trop schématique de dire qu’il y a un d’un côté des gouvernements qui seraient à 100% pour l’austérité comme l’Allemagne et d’autres seraient entièrement contre comme la France. Je crois que la réalité est plus nuancée que cela.

Je pense que si l’on prend les positions de la Bundesbank par exemple, qui ne sont pas celles du gouvernement allemand, elles sont bien trop rigides parce qu’elles ignorent une partie essentielle de la réalité politique et économique mais aussi les risques d’une politique d’austérité poussée à l’extrême.

Si vous prenez la position du gouvernement allemand, je crois qu’il faut distinguer la communication qui reste à la défense vigoureuse de ce principe d’austérité, de la politique concrète qui est souvent beaucoup plus flexible que la rhétorique choisie ne pourrait le laisser supposer.

L’Allemagne défend plus vigoureusement le principe de l’austérité que d’autres pays membres de la zone euro. François Hollande et Jean-Marc Ayrault affirment eux aussi en effet régulièrement leur attachement à une réduction des déficits publics et à une réduction de la dette. L’Allemagne a quant à elle acceptée pour sa part au Sommet européen que le Portugal puisse disposer de plus de temps pour consolider ses finances publiques. Il y a donc dans les faits une flexibilité du gouvernement qui est beaucoup plus grande que ce qui était le cas en décembre 2011 par exemple.

L’Allemagne essaie d’aller trop loin trop vite. Le gouvernement allemand a raison d’insister sur le fait que vivre à crédit ne peut être un modèle d’existence, un modèle de gestion de l’existence efficace et stable ni pour le citoyen individuel ni pour l’Etat. La question de l’équilibrage des recettes et des dépenses se pose avec force. Et l’Allemagne a tort de continuer de sous-estimer le danger d’asphyxie de l’économie suite à une cure de rigueur trop violente.

Pascal Ordonneau : Notre voisin aurait mené depuis 10 années la politique qu’il fallait ? Sur fond de sacrifices consentis par sa population ; sacrifice de l’avenir du pays, en ne réagissant pas à un effondrement démographique dramatique. Sacrifice de souveraineté : Berlin, combien de divisions ?

Bien fait, dit-on ? Les autres n’avaient qu’à faire comme elle et s’engager dans des politiques de dévaluations internes massives, réduisant à rien les sacrifices des Allemands ! L’Allemagne va trop loin car elle s’attribue des mérites douteux.

L’Allemagne a réussi grâce à ses voisins. Grâce à l’euro que ses concitoyens vouent aux gémonies. Grâce à un marché considérable qu’elle a intelligemment mis au service de ses sacrifices ! Grâce aux non-dépenses militaires, sociales, éducatives. L’Allemagne va trop loin parce qu’elle s’enfonce dans une autosatisfaction à court terme qui tourne en mépris pour ceux qui l’entourent.

La Banque centrale européenne a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour l'ensemble de la zone euro avec une contraction de l'activité de 0,5% en 2013. La croissance française quant à elle devrait être de seulement 0,1% au premier trimestre selon la Banque de France. Seule l'Allemagne semble tirer son épingle du jeu en se révèlant plus forte. A ce titre, est-il vraiment possible de l'arrêter ? A quelles conditions peut-elle accepter un assouplissement des efforts de rigueur et d'austérité ?

Jacques Sapir : La seule manière d'empêcher l'Allemagne de poursuivre sa politique, si l'on entend rester au sein de la zone euro, serait de lui faire la guerre et de l'envahir. Voilà d'ailleurs un beau paradoxe. L'euro, présenté comme le ciment de l'Europe, rend les tensions en son sein incontrôlables. En fait, la crise actuelle va s'approfondir dans les prochaines mois. En octobre dernier j'avais indiqué sur mon carnet RussEurope que la France ne connaîtrait pas une croissance de 0,8% en 2013 comme annoncé, et que le déficit serait de 3,7% au minimum. C'était les chiffres que donnaient les modèles une fois le "multiplicateur des dépenses publiques", soit le lien entre l'austérité fiscale et budgétaire et la croissance, ré-évalué de manière réaliste. Le président de la République vient de reconnaître ces chiffres lors de son dernier voyage à Dijon.

La crise va donc s'amplifier non seulement en 2013, mais aussi en 2014. Hors la guerre, il y a deux solutions. Soit l'Allemagne accepte tout ce qu'elle refuse, les eurobonds mais aussi des transferts à hauteur de 8%-10% de son PIB vers les pays d'Europe du Sud, soit il faut dissoudre la zone euro. Comme l'Allemagne, en vérité, ne peut se permettre de tels transferts, et comme personne ne veut de la guerre en Europe, la seule solution raisonnable est de mettre fin à l'Euro. Mais il faut agir vite car le temps n'attend pas. Nos autorités risquent d'être confrontées à des torrents de haine contre l'Allemagne, qui rendront toute solution raisonnable à terme impossible.

Thomas Klau : Il est clair que le fait que l’Allemagne s’en sorte globalement mieux que ses partenaires de la zone euro renforce le sentiment que ce qui a marché en Allemagne – une cure de réformes sévères, une cure d’austérité sociale puis un redémarrage de la machine à exportations – devrait marcher dans d’autres pays membres. On peut donc transposer ce que les Allemands perçoivent comme une cure d’amaigrissement à d’autres pays sans grandes modifications.

Cela dit à Berlin il y a une prise de conscience renforcée que si on serre la ceinture trop vite et trop fort, on peut asphyxier le patient.

Ce qui pourrait créer une situation dangereuse pour les pays en question mais aussi pour l’Allemagne. Le pays a déjàaccepté une série d’assouplissements successifs. Il suffit de s’intéresser au cas de la Grèce. Les positions du gouvernement allemand depuis décembre 2011 ont été progressivement assouplies. A quel moment le pays sera-t-il prêt à consentir à des assouplissements supplémentaires, cela dépend des circonstances. La première de ces circonstances est l’évolution de l’économie réelle dans les pays concernés, et dans un second temps l’évolution du corps politique tel qu’il s’articule lors d’élections.

Pascal Ordonneau : L’agressivité actuelle de l’Allemagne, son "inflexibilité", ne sont-ils pas magnifiés par la préparation des élections de septembre ? Ne faut-il pas voir dans cette position l’amorce d’une Europe politique où "Républicains", les nordistes sous la férule allemande, seront obsédés d’équilibre budgétaire, de moins d’Etat, de liberté d’entreprendre par opposition aux "Démocrates" sudistes, rêvant de "nouvelles frontières", de croissance sociale et de protection des faibles contre les aléas de la conjoncture et de la société ?

Dans ces conditions, un assouplissement de la politique allemande est un vœu pieux. On ne change pas les politiques qui gagnent ! Et il y a la revanche des Ossis. Et puis quoi assouplir ? L’Allemagne n’est pas sortie d’un endettement d’Etat considérable ! L’industrie allemande est fortement concentrée dans deux ou trois secteurs, dont l’automobile … dépendant massivement de l’exportation. Une relance par les salaires ? On en entend parler…dans un pays qui ne connait pas le salaire minimum. Dans un pays qui voit accourir des salariés européens prêts à tout accepter pour pouvoir travailler.

L'Institut de la finance internationale, qui représente les bailleurs de fonds privés de la Grèce, appelle à moins d'austérité et plus de souplesse pour le pays. De même, les 27 chefs d'Etat et de gouvernement ont été accueillis par plus de 10 000 manifestants contre l'austérité. L'Allemagne est-elle plus isolée que jamais ? Le rapport de force est-il en train de s'inverser en Europe ?

Jacques Sapir : La solution aujourd'hui n'est pas seulement moins d'austérité et plus de souplesse. Il y a peu de différence entre une mort rapide et une longue agonie. Il faut changer radicalement le cap de la politique. Mais, de cela, jamais l'Allemagne ne voudra. Elle a ses raisons, qu'il faut écouter. L'Allemagne, pays vieillissant, cherche à préserver la valeur patrimoniale de sa monnaie. De ce point de vue, elle se moque comme d'une guigne d'être isolée. Les institutions européennes la protègent. Nous devons admettre que ce qui est bon pour l'Allemagne ne peut l'être pour la France et d'autres pays.

Encore une fois, cela n'implique pas une guerre, si nous savons prendre les devants et dissoudre la zone euro pour mettre en oeuvre des politiques économiques différentes. Mais il faut savoir que si nous cherchons à faire cohabiter dans une monnaie unique des politiques nécessairement divergentes du fait de la divergence de nos structures économiques et de notre démographie, nous finirons par avoir dans un premier temps la guerre civile dans notre pays et dans un deuxième temps une nouvelle guerre inter-européenne où des pays, dont la France, chercheront par la force à imposer à l'Allemagne ce qu'elle n'a pas voulu consentir de son plein gré.

Thomas Klau : Je ne crois pas qu’il y aura de changement radical dans la politique. On continue d’avancer dans le chemin d’un rééquilibrage de la politique d’austérité avec des mesures de relance ciblées sur le soutien de l’activité, notamment sur la réinsertion dans le monde du travail de chômeurs. Ce rééquilibrage politique va-t-il suffisamment vite et suffisamment loin ? Non, je ne le pense pas. Je crois qu’on reste très en-deçà de ce qu’il faudrait faire.

La meilleure manière pour les partenaires de l’Allemagne de convaincre le gouvernement et le corps politique allemand qu’il faut rééquilibrer le resserrage de ceinture avec des mesures de soutiens d’activité est de mener des politiques de réductions du train de vie crédibles. Plus le travail de resserrage de ceinture sera pénible, plus facile il sera de trouver à Berlin du soutien pour une politique de rééquilibrage qui permettent d’adoucir en partie les effets douloureux de l’opération de resserrage.

Pascal Ordonneau : A l’instant, c’est un rapport de faiblesse qui s’installe, gros des extrémismes anti-démocratiques que l’Allemagne connaît trop bien. Danemark, Flandre, Pays-Bas, en sont divisés et, si proche des Allemands, la Hongrie bascule. Les désespoirs européens sont au risque de se résoudre en replis locaux : dans combien de temps une Catalogne indépendante ? Et la Flandre et la Wallonie ? Quand l’Ecosse? L’Italie n’est-elle pas au bord de l’éclatement entre un nord qui ne veut plus payer et un sud exsangue ?

L’Allemagne, incontournable, ne peut pas s’isoler. L’Europe est un nain politique et un espace économique déglingué. Le sujet est donc, de plus en plus, celui d’une Europe des ambitions civiques et sociales. L’Allemagne a tiré des Européens les fruits de sa rigueur. Ses dirigeants savent que le déni d’Europe ouvrirait la voie à la dislocation de l’idée européenne. Ils savent aussi que le simplisme "nord" contre "sud" est un aventurisme. Cette conviction s’installe au moment où les institutions de l’Europe, trop longtemps silencieuses, commencent à donner de la voix. C’est à ce rapport-là que les Européens, les Allemands compris et peut-être en tête, vont s’attacher.

Les propos de cette interview ont été recueillis séparément.

Source (et information sur la biographie des personnalités interrogées) : http://www.atlantico.fr/decryptage/comment-convaincre-allemagne-qu-elle-entraine-europe-mauvaise-voie-et-est-seulement-possible-jacques-sapir-thomas-klau-pascal-or-670213.html#LDIZxvQUZ4f4SSTP.99

 

 

 

 

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