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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 14:00

La rupture la plus décisive du président Hollande avec le candidat Hollande n’est pas celle que l’on croit. Qu’il ait en grande part renoncé aux promesses de ses discours électoraux sur les questions sociales, c’est une évidence qui, toutefois, reste cohérente avec ses convictions économiques, plus libérales que socialistes. En revanche, sa présidence fait le choix du pouvoir personnel, à rebours d’une nécessaire refondation démocratique de la République.

Tous ceux qui ont en mémoire la lente reconstruction de la gauche, discréditée et divisée, aux débuts de la Cinquième République, se souviennent encore de la ligne de partage tracée par celui qui finira par l’incarner, François Mitterrand : « Entre de Gaulle et les républicains il y a d’abord, il y aura toujours le coup d’État. » Faudra-t-il ajouter, cinquante ans précisément après cette mise en garde du Coup d’État permanent (Plon, 1964), ce post-scriptum : « Entre Hollande et les démocrates, il y a désormais le pouvoir personnel » ?
Tout comme la présence, aussi visible que subliminale, d’une tapisserie évoquant les amours du roi de Perse et de sa nouvelle favorite, image qui annonçait la répudiation prochaine de l’ancienne (lire ici cette trouvaille d’un confrère), c’est sans doute l’événement le moins discuté et pourtant le plus manifeste de la dernière conférence de presse présidentielle : l’affirmation définitive du pouvoir sans partage d’un homme seul qui décide et tranche, fixe les priorités et impose les choix, efface le Gouvernement et ignore le Parlement. Une accentuation présidentialiste qu’annonçaient déjà les vœux élyséens du 31 décembre 2013, où légiférer n’était plus qu’une formalité – « Une loi sera votée » (lire ici) – tandis que les ordonnances détrônaient la délibération parlementaire (lire là). Les différences de personnalités n’empêchent pas la similitude essentielle : à l’instar de la présidence sarkozyste, la présidence hollandaise se décline à la première personne du singulier.
Aux jours du deuxième anniversaire du discours du Bourget prononcé le 22 janvier 2012, tournant d’une campagne électorale soudain soucieuse des travailleurs et lucide sur leur adversaire anonyme – « la finance » –, il est logique de souligner combien la politique économique imposée à son gouvernement par François Hollande est à l’opposé de ses refrains électoraux. Tandis qu’elle est applaudie par le Medef, qui n’en espérait pas tant d’un pouvoir supposé de gauche, des économistes dont la lucidité n’exclut pas le pragmatisme, à l’instar de l’Américain Paul Krugman (lire là), avouent leur sidération devant cette volte-face dont Christian Salmon a, ici même, magnifiquement montré ce qu’elle avait de désastreux et de désespérant.
Mais ce constat, et la légitime critique qui en découle (largement documentée sur Mediapart, par exemple ici et ), ne sauraient exclure une part de sincérité et de conviction chez le second président socialiste de la Cinquième République. Son apparent tournant n’a rien à voir avec celui de la rigueur auquel s’était rangé son prédécesseur, François Mitterrand, en 1983, après un débat intense et, surtout, une orientation contraire. Dès le début de son quinquennat, sans aucune pression des événements – ce qui justifie le reproche d’une « étrange capitulation » énoncé par Laurent Mauduit (lire ici) –, François Hollande a choisi ce chemin d’une politique de l’offre qui se traduit par des cadeaux copieux aux entreprises plutôt que par une relance du pouvoir d’achat des salariés.
En confirmant et en accentuant ce choix, sans ambages ni précautions, il affirme sa cohérence personnelle, quelque peu occultée pendant sa décennie de premier secrétaire du PS et durant une campagne électorale gauchie par nécessité. Celle d’un libéral en économie qui croit aux vertus du marché, de sa main invisible et de ses ajustements spontanés, bien plus qu’aux exigences régulatrices de la puissance publique. D’un libéral rationnellement convaincu que cette politique, aussi douloureuse soit-elle pour ceux qui la subissent, est la seule à pouvoir conduire au retour de l’emploi et de la croissance. Et, du coup, persuadé qu’en maintenant ce cap, il en récoltera les fruits pour être réélu en 2017.
Qu’il s’agisse d’une illusion, comme l’argumentent aussi bien des modérés (à Roosevelt 2012 et chez Nouvelle Donne) que des radicaux (les Economistes atterrés ou leFront de gauche), ne signifie pas pour autant qu’elle relève d’une trahison intime. Stéphane Alliès, en exhumant La Troisième alliance (Fayard, 1984), livre signé Max Gallo mais largement écrit par François Hollande (lire ici son article), et les Pinçon-Charlot (Michel et Monique), en feuilletant La Gauche bouge (JC Lattès, 1985), manifeste épuisé des « trans-courants », pour leur dernier livre, La violence des riches(Zones, 2013), ont montré que la véritable constance de François Hollande se situait dans ce crédo plus social-libéral que social-démocrate.
En revanche, sur le terrain démocratique, celui de la pratique du pouvoir, des institutions et de leur évolution, du présidentialisme et de ses contraintes, nous assistons à un véritable tête à queue. Libéral en économie, François Hollande ne l’est pas politiquement. Et l’on sent bien que c’est là que gît la sourde tension qui traverse l’actuel pouvoir et sa majorité parlementaire. Quand Jean-Marc Ayrault lâche auMonde : « Dans nos institutions, c’est le président qui fixe les orientations » (lire ici son interview) ou quand Christain Eckert, rapporteur (PS) du budget à l’Assemblée nationale, lance à Mediapart : « Le chef de l’État n’est pas le seul maître à bord » (voir là notre entretien), le premier fait le constat de ce qui l’entrave et le second proteste contre ce qui le jugule.
Les institutions sont plus fortes que les hommes
S’exprimant depuis deux pouvoirs, l’exécutif et le législatif, qui devraient s’équilibrer et s’enrichir mutuellement au lieu d’être soumis à la volonté d’un seul homme qui se les arroge tous, ces socialistes, Ayrault et Eckert, tous deux de culture foncièrement parlementaire, tentent d’amoindrir le choc de la dérive essentielle dont ils sont les témoins et, sauf à rompre, les acteurs : le président décide et, quand il a décidé, fût-ce à rebours des promesses, engagements et programmes, tout son camp est sommé de suivre. Porté par une génération, la sienne, qui avait été le témoin blessé des dérives présidentialistes du mitterrandisme et qui s’est ensuite affirmée dans la dénonciation des dérives hyperprésidentialistes du sarkozysme, François Hollande en vient à incarner à l’Élysée l’ultime renoncement socialiste : sur le terrain des institutions, du pouvoir et de son exercice, de la démocratie et de sa vitalité.
Les institutions sont plus fortes que les hommes, surtout ces institutions-là, celles d’un présidentialisme déséquilibré, aux contre-pouvoirs faibles dans un environnement démocratique lui-même fragile, et dès lors si confortables dans leur illusion de puissance et de superbe pour celui qui est à leur tête. Si, par intérêt ou par paresse, les hommes ne sont pas déterminés à leur résister en suscitant la dynamique qui permettra de les changer, elles les dévorent tout cru, quoi qu’ils en aient et quoi qu’ils en disent. Oublieux de leurs critiques dans l’opposition, quand ils s’inquiétaient de ses dégâts illustrés par l’omnipotence sarkozyste, les socialistes semblent avoir été avalés par la machine infernale qu’ils avaient contribué à mettre en place sous Jacques Chirac, Lionel Jospin étant premier ministre : le quinquennat suivi, funeste inversion du calendrier oblige, d’élections législatives transformant la majorité parlementaire en légion présidentielle.
C’est pourquoi, malgré l’évidente différence des personnages, aussi bien de caractère que d’itinéraire, les formes politiques, us et coutumes, de ce quinquennat ressemblent à celles du précédent, jusqu’à l’irruption du privé dans le public. Seul maître à bord, le président semble en campagne électorale permanente, obligé de sortir de nouvelles annonces comme autant de lapins d’un chapeau sans fond, forcé de donner le la d’un orchestre médiatique suspendu à l’agenda présidentiel plutôt que curieux des actions gouvernementales, effaçant sans cesse ses traces par un mouvement incessant où la politique s’épuise et s’égare, se vidant de son sens et perdant de sa force. Les efforts des communicants pour redresser les courbes de popularité ne changeront rien au désastre essentiel : le renoncement d’un pouvoir élu à gauche sur le terrain démocratique dont l’exigence a toujours été le point de rassemblement des gauches, dans leur diversité, sous la Cinquième République.
On s’en voudrait presque, tant cette énumération est navrante, de rappeler les engagements de François Hollande en la matière, aujourd’hui contredits par son exercice élyséen. Voici, par exemple, ce qu’il affirmait en 2006, alors qu’il rodait son ambition présidentielle, dans Devoirs de vérité (Stock, 2006) : « Le véritable changement doit être de l’ordre de la pratique du pouvoir, des modes de décision, des formes de l’action publique – et le renouvellement doit aller jusqu’au bout. (…) Aussi, s’agit-il aujourd’hui non seulement de changer de pouvoir mais de changer le pouvoir. Son exercice, ses rythmes, son usage. » Faisant alors de la démocratie la quatrième priorité (après l’éducation, l’emploi et l’environnement) d’une présidence socialiste, il se proposait de « désacraliser la fonction présidentielle » afin de « rétablir la fonction démocratique » : « Notre objectif, c’est de changer le rapport du pouvoir aux citoyens. »
En 2012, dans son livre de campagne, Changer de destin (Robert Laffont, 2012), il s’engageait à faire vivre la lettre de la Constitution au respect de laquelle doit veiller le Président (article 5) tandis que « le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation » (article 20) et que le Parlement « vote la loi » et « contrôle l’action » du précédent (article 24). « Je rétablirai dans toute sa dimension la fonction de Premier ministre, écrivait-il il y a seulement deux ans. Celui-ci dirige l’action quotidienne et en rend compte devant le Parlement, où il s’appuie sur une majorité issue des élections générales. Je ne me substituerai pas aux ministres, qui exerceront toutes leurs compétences. Il leur reviendra d’annoncer et d’expliquer les décisions de leur département. Le président préside, le gouvernement gouverne, l’administration administre. A quoi bon être un omniprésident si l’on n’est responsable de rien. »
Quant au fameux discours du Bourget, bien avant que le candidat en vienne à désigner la finance comme son adversaire, il commençait par cet enjeu premier : la question démocratique. « Présider la République, c’est refuser que tout procède d’un seul homme, d’un seul raisonnement, d’un seul parti, qui risque d’ailleurs de devenir un clan. Présider la République, c’est élargir les droits du Parlement. » « Présider la République, c’est démocratiser les institutions », insistait-il après s’être engagé à « faire participer les citoyens aux grands débats qui les concernent. » Nous voici bien loin du portrait informé (notamment auprès du principal intéressé) que la journaliste Cécile Amar (lireici notre recension de Jusqu’ici tout va mal, Grasset, 2014) a récemment tracé d’un Hollande président dont « le pouvoir a exacerbé le narcissisme, son extrême confiance en lui, sa certitude qu’il est le meilleur, qu’il sait ce qu’il faut faire, tout le temps » et qui, pour finir, « n’a confiance en personne ».
Des phénomènes morbides les plus variés
Sauf à participer du discrédit général en fermant la porte à tout espoir de changement, le journalisme est en devoir de souligner ce décalage entre les paroles et les actes où s’épanouit la dépression démocratique française dont profitent les droites extrêmes, autoritaires et identitaires. Un devoir d’alerte avant qu’il ne soit trop tard. Car le cynisme politique et le suivisme médiatique qui accompagnent et cautionnent ce présidentialisme accentué, à rebours des anciens engagements, diffusent le poison du renoncement, sinon du reniement. C’est ainsi qu’on a pu récemment entendre, dans l’espace public, une gauche égarée (et masculine) rêver à voix haute d’un président autoritaire, qui affiche fièrement sa glorieuse solitude, voire d’un président viril, dans une vision machiste de la politique dont le pauvre cliché dit l’absence d’imagination(lire ici). Ou, plus essentiellement, la conversion à l’ordre éternel du pouvoir, de son conservatisme et de son immobilisme.
Dans cette décadence où la politique n’est plus que survie et habileté, François Hollande, comme François Mitterrand ou Jacques Chirac avant lui, se sauvera peut-être, tant ces institutions sont construites autour du salut d’un seul, fût-ce au détriment des siens. Mais, à coup sûr, la gauche s’y perdra. La gauche, son histoire et sa mémoire, ses héritages et ses repères. La gauche comme mouvement du bas vers le haut, comme déplacement et invention, à l’envers des verticalités réactionnaires et des hiérarchies conservatrices. La gauche, du moins, comme expression des impatiences et des vitalités de la société, dans le souci du plus grand nombre, et non pas comme conversion aux vulgates qui légitiment le règne des possédants, avec son lot d’injustices criantes et d’inégalités augmentées.
Du bonapartisme au présidentialisme, le césarisme français est une affaire de droite, taillé sur mesure pour son personnel politique ou, sinon, accélérant la conversion droitière de la gauche. C’est en ce sens que la question démocratique est essentielle, détenant la clé des exigences sociales et des solutions économiques. Car la gauche, son peuple, ses électeurs, la gauche entendue comme la défense des intérêts de ceux qui produisent les richesses mais n’en sont pas les principaux bénéficiaires, de ceux aussi qui sont les moins protégés et les plus fragiles, n’a que cette arme, la démocratie, son extension, son approfondissement, dans sa lutte inégale contre les intérêts en place, cet adversaire sans visage, disait au Bourget le Hollande candidat, qui « sous nos yeux, en vingt ans, a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies ».
« Cette emprise – celle de la finance –, insistait-il, est devenue un empire. » Et, dès lors, pour le renverser, dans une stratégie du faible au fort, pas d’autre voie qu’une large dynamique démocratique ouvrant les possibles, mobilisant les énergies, inventant les solutions : « Il n’y a jamais, je dis bien jamais, une seule solution possible, quelle que soit la gravité de la situation. L’Histoire n’est pas l’addition de fatalités successives, elle nous enseigne qu’il y a toujours plusieurs chemins. La voie que je vous propose, c’est le redressement dans la justice, c’est l’espérance dans la promesse républicaine. » C’est ce que proclamait François Hollande, deux ans avant de prétendre l’inverse en décidant seul, sans débat avec sa majorité, d’une orientation politique qu’elle est sommée d’avaliser sans broncher lors d’un vote engageant la responsabilité du gouvernement. Un gouvernement dont la plupart des membres ont découvert en même temps que n’importe quel citoyen leur nouvelle feuille de route, conforme jusqu’au zèle à la seule politique économique mise en œuvre depuis trente ans et dont nous ne cessons de payer le prix.
Pierre Mendès France dont le relatif libéralisme économique s’accompagnait d’un fort libéralisme politique, refusant toute réduction de la volonté populaire au pouvoir d’un seul, s’inquiétait de l’avènement durable de cette « tyrannie douce » qu’évoquait avec préscience Tocqueville, celle où « les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent ». Pour la gauche dont se réclame le Parti socialiste – même si certains lui dénient désormais cette appartenance –, s’engager plus avant sur cette voie du bon plaisir d’un seul, continuer à démobiliser collectivement les siens, persister à désespérer ceux qui ont cru au changement, c’est la voie assurée de la débâcle. La politique ayant horreur du vide, ce renoncement démocratique laisse aux droites extrêmes de la démagogie, du mensonge et de l’imposture, bien plutôt qu’à la gauche radicale, le terrain de l’agitation et de la colère au nom des libertés et des injustices alors même qu’elles ne sont en rien les héritières des audaces et des inventions républicaines qu’au contraire, elles ont toujours combattu.
« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître » : cet ancien constat d’Antonio Gramsci est devenu une citation banale. Mais on oublie trop souvent la phrase qui suit, dans les Cahiers de prison que tenait ce communiste italien enfermé jusqu’à sa mort sous le fascisme : « Pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés. » Nous y sommes, et nous les regardons proliférer, ces monstruosités, entre sidération et impuissance. Pas plus que la crise économique, la confusion, la bassesse et la torpeur qui caractérisent aujourd’hui notre vie publique ne sont une fatalité. Elles sont le fruit d’un pouvoir qui, décidément, accompagne la mort de l’ancien plutôt qu’il n’aide le neuf à naître. Parce qu’en s’épuisant et en se nécrosant dans le pouvoir d’un seul, il renonce au seul levier à sa disposition : la libération des énergies démocratiques.

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