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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 10:50

Considérant que son contenu présente un réel intérêt à l'heure où les "épopées" militaires connaissent toutes, sans exception, des issues des plus improbables quand elles ne s'avèrent pas tout simplement dramatiques pour les populations indigènes autant que pour les forces d'occupation / pacification / libération ..., je propose ici la reprise fidèle d'un chapitre (le chapitre III intitulé : L'action d'ensemble) de l'édition de 1919 du livre de Berthe Georges-Gaulis intitulé : La France au Maroc - L'oeuvre du Général Lyautey publié chez Armand Colin.

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" Pacifier et organiser, tout à la fois, mener d'un seul trait cette double direction, la faire une et la poursuivre d'après une même méthode, voilà l'idée maîtresse qui dirigea la pénétration marocaine et provoqua ses résultats rapides.
Jusqu'alrs, tous les conquérants s'étaient heurtés contre le mur berbère. Rome, les dynasties arabes, les premiers Chérifs, le Makhzen avaient usé leurs forces contre ce bloc qu'ils ne pouvaient désagréger. La conquête s'étendait sans laisser aucune trace durable, elle détruisait, elle passait.
L'histoire du vieux Maroc est une longue redite, le vainqueur eut toujours tort et se volatilisa, on ne sait trop comment, sous les rayons brûlants du soleil africain. Cette fois encore, si la formule coloniale courante avait été mise en oeuvre comme elle le fut en Algérie, cinquante ans d'efforts et de combats auraient certainement laissé les clans montagnards en possession paisible de leurs repaires. L'action d'ensemble dissémina la résistance par son double effet.
Conduire d'un même geste l'effort économique et politique, c'était décupler le prestige des armes et lui permettre enfin d'avoir un lendemain. Pour saisir la hardiesse de ce plan, adapté à des circonstances si complexes, il fut feuilleter la grnde presse de 1913, y surprendre l'ironique bienveillance des amis, la haine triomphante des ennemis, et retrouver, chez les uns comme chez les autres, cette conviction, que l'effort possible à mener sur un terrain limité : Haut-Tonkin, Madagascar, confins algéro-marocains, allait se heurter, devant un aussi gros morceau, à toutes les vicissitudes. Cependant, cette audace si vivement attaquée allait venir à bout du plus fameux des nids de guêpes que le vieux monde eût légués à sa descendance.
L'infiltration méthodique procéda par une série d'actes à la fois mesurés et rapides, amorcés d'après un plan nettement défini, accomplis d'un seul trait. Jamais il n'y a d'ébauche, la ligne jetée sur le papier est définitive. - L'action civile et l'action militaire vont du même pas alerte et sûr. Elles ont pour lien la simultanéité.
Conquête militaire et action politique gardent cetet vive allure, ces coups directs et adroits qui tous portent juste et ce même principe plus ou moins apparent : ne jamais tenter ce que l'on n'est pas certain d'accomplir. Préparer soigneusement l'investissement, mais, une fois l'assaut donné, aboutir. Quel que soit le terrain d'influence ou de combat, l'indigène ne doit jamais se sentir le plus fort.
Vaincu par les armes, apprivoisé par la persuasion, ses éléments indécis se rallieront les premiers, le prestige du succès séduira les autres, enfin l'appât de l'association fructueuse en bénéfices tangibles dissipera les dernières résistances.
La conquête s'attachera ainsi, peu à peu, les têtes de clans, l'élite directrice : oulémas de Fez, grands caïds du Sud, chefs des tribus de l'Atlas. Elle créera partout le marché, le contact entre proteteurs et protégés, par l'échange commercial et par le dispensaire indigène. Elle posera ces foyers d'entente jusqu'aux entrées de la dissidence ; mais quelle conviction, quelle énergie pour s'engager à fond sur ce bled incertain où tant d'autres s'étaient égarés après quelques victoires éphémères !
Dès ses premiers pas, l'action conquérante se posait en pacificatrice : ce fut son grand argument contre les remous de la rébellion. Elle organisait sans retard ce qu'elle venait d'acquérir et montrait aux insoumis la zone nouvellement déblayée comme un exemple de ce que peuvent obtenir l'ordre et le travail solidement protégés. Tout ceci est fort bien, à condition que le conquérant s'impose à lui-même une impitoyable discipline et n'ofre aucune prise aux remarques du plus observateur, du plus ironiste et du plus subtil des primitifs. Le Berbère a le sens critique remarquablement aiguisé.
La méthode appliquée au Maroc, méthode si simple et si claire pour laquelle tout gain de terrain est définitif et déclenche, sans retard, le jeu de l'organisation, unit deux formules contradictoires. Elle les amalgame tout en prenant à chacune la hardiesse ou l'habileté qui les caractérisent. L'action militaire devient politique et, par là, souple et prudente, l'action politique acquiert la force et le prestige de l'action militaire. Ce ne sont plus deux rivales qui cherchent à se nuire, mais deux associées travaillant en véritable accord. Dès 1912, ce fut la grande originalité de l'oeuvre. Une seule tactique, une seule stratégie civile et militaire, voilà ce que l'on retrouve à chaque tournant difficile de ces premières années de Protectorat.
Que de protestations accueillirent cette manière toute nouvelle d'organiser !
C'est que " l'esprit des hommes de gouvernement, à son degré supérieur de puissance et de clarté, est le génie des ensembles. Leur force est là, et, pour ceux qui sont grands, leurs lacunes mêmes, souvent à demi volontaires, viennent de là. Ce qu'on croit qu'ils méconnaissent n'est souvent que ce qu'ils négligent comme contrariant leur vue générale, mais trop secondaire ou trop accidentel, à leurs yeux, pour que la vérité de leur vue d'ensemble en soit altérée (Cf. Etudes et portraits littéraires du XVIIème siècle, par Emile Faguet). "
Le général Lyautey quitta Paris, le 20 janvier 1913, après une grande bataille parlementaire. Il venait d'obtenir le principe de l'emprunt qui devait " liquider le passé tout en préservant l'avenir " et rentrait au Maroc avec des pouvoirs encore plus étendus. C'était la certitude de pouvoir agir dans une indépendance relative. Il venait d'obtenir du pays, fort anxieux déjà de ses destinées immédiates, tout ce que celui-ci pouvait encore donner aux efforts extérieurs. Les promesses de l'emprunt permettaient d'agrandir le programme des grands travaux ; la second phase commençait.
Une importante nouvelle militaire l'accueillit à Casablanca : la prise de la Kasbah du caïd Anflous, dont la défection avait un instant compromis tout l'équilibre du front Sud. la culbute du nid d'aigle réputé imprenable effaçait le récent échec du détachement Massoutier. Celui-ci était resté à peu près seul, au moment critique, en face des dissidents, les contingents indigènes ayant tourné bride.
Aussi, dorénavant, les forces locales ne seront-elles plus utilisées ; les troupes sénégalaises combleront, dans le Sud, l'extrêe pénurie des effectifs métropolitains. Le commandement de la zone frontière était confié au général Brulard. Le partisan mahdiste El Hiba, le vaincu de Marrakech, " l'homme bleu ", l'agent toujours fidèle de l'Allemagne et grand meneur de guerre sainte, se réfugiait à Taroudant, sur le versant Sud de l'Atlas, et le général Lyautey réitérait une fois de plus ses directives : " Quand on devra agir, ce sera toujours par mesures irrésistibles, en ne dispersant pas les efforts, en évitant tout risque, en négligeant les affaires de détail afin de se réserver pour les buts qui en valent la peine, en ne se laissant pas entrainer par des appels intéressés et divergents, en ne perdant jamais de vue les situations générales du Maroc et du pays, en sachant limiter et sérier l'effort. "
Toutes les zones indécises, toutes ces marches frontières, placées sur les premières ondulations des grands contreforts de l'Atlas, continuaient à vivre sous la progression lente et mesurée de la conquête militaire. Le général Brulard montrait aux populations flottantes du Sous les troupes d'occupation. Il promenait ses colones d'un bout à l'autre de son secteur, ce léger rideau de figurants tenait en respect les masses hostiles, le prestige des armes françaises étant considérable.
De temps à autre, les Glaoua, nos grands vassaux du Sud, lançaient leur harkas contre les harkas d'El Hiba. En 1913, comme en 1918, il ne pouvait être question, pour nous, d'en finir d'un seul coup, nos ressources étant strictement limitées. Temporiser, maintenir à notre profit une situation indécise, élargir progressivement " la tâche d'huile " et poursuivre adroitement la marche, telles étaient les règles du jeu.
Au Tadla, toute l'action se bornait à maintenir la couverture protectrice de la Chaouïa ; derrière l'échelonnement du frêle cordon militaire, la grande zone des cultures prenait son plein essor.
Dans la région de Meknès, l'agitation chronique se reformait et deux tribus très belliqueuses qui sont aujourd'hui nos meilleurs auxiliaires, les Beni M'Guild et les Beni M'Tir, nous harcelaient sans répit. Un cercle d'investissement s'organisait contre leurs attaques ; le colonel Henrys - l'un des officiers les plus experts en politique indigène - allait obtenir l'apisemen d'un centre en perpétuel bouillonnement et rallier au Protectorat des partisans de choix.
Sur la Moulouya, jusqu'aux avancées orientales, toujours ardemment disputées, le réseau des postes tressait des mailles nouvelles. C'était bien là le noeud de la pacification marocaine, le trait d'union entre deux fragments d'un même territoire qu'avait autrefois sectionné un partage maladroit. Il fallait avoir combattu longuement sur les confins oranais pour connaître les données du problème. Le général Lyautey le connaissait sous son double aspect, et son plan de pacification marocaine tenait compte de toutes ses modalités.
La progression des armes partout assurée, le principe de l'emprunt admis, il devenait possible d'attaquer de front l'oeuvre économique. Tous l'attendaient, tous la réclamaient, les services du Protectorat fonctionnaient, l'heure de l'éclosion complète était venue.
Celà signifiait-il que Paris arrêtait ses attaques ? Non, très certainement.
[...]
Dans toutes nos actions militaires, c'est l'oeuvre individuelle qui toujours apparait, c'est elle que l'on retrouve avec sa ferme empreinte, son indéfinissable originalité, ses résultats durables. Oeuvre individuelle et désintéressée, qui fera bon marché du profit immédiat, voilà ce qui partout la caractérise.
Au Maroc, les questions vitales se posaient toutes à la fois, il était imposssible d'en écarter aucune. L'organisation esquissée dès les premiers instants avait assumé de lourdes charges en promettant d'agir sans retard. Cet engagement liait le Protectorat et, déjà, l'échéance était là.
Les entraves des traités s'aplanissaient quelque peu, le gouvernement allemand venait d'adhérer aux conventions internationales du 30 mars 1912, qui plaçaient le Maroc sous la tutelle française. Le texte du traité franco-espagnol était mis sous les yeux de la Commission des Affaires étrangères et le rapporteur du traité, M. Noulens, faisait l'historique de nos relations avec l'Espagne depuis 1900 (cf. Bulletin de l'Afrique française, février 1913). Il rappelait les accords de 1902 et 1904 conclus entre la France et l'Espagne, la convention de 1904 signée avec l'Angleterre, convention qui réglait les litiges soulevés par les questions égyptiennes et marocaines. Le rapporteur, résumant l'ensemble des évènements survenus au Maroc depuis 1904, en montrait toutes les répercussions possibles sur nos rapports avec l'Espagne.
M. Jonnart, alors ministre des Affaires étrangères, exposait à son tour la situation si spéciale du Haut Résident français qui, bien qu'investi de la représentation diplomatique du Sultan, pour tout ce qui concernait l'empire chérifien, devait cependant traiter, en chaque circonstance, d'égal à égal avec le résident espagnol. Celui-ci était - théoriquement - seul maître dans sa zone d'influence et d'action. En réalité, c'est à peine s'il arrivait tout juste à s'y maintenir, en ne se hasardant pas au-delà des limites de quelques postes tenus par ses soldats.
Cette anomalie du Maroc, réparti en deux sphères d'influence de dimension et d'activité si disproportionnées, apparaissait, vue de Paris, un cs à peu près insoluble ; les discussions parlementaires n'y pouvaient rien changer. Par contre, sur place, devant la logique des faits, ces débats oratoires semblaient tout académiques et sans rapport direct avec la réalité. Entre la politique coloniale et la politique métropolitaine, mille interprétations opposées s'interposent et l'optique diffère totalement. Pour agir au loin, il est indispensable de s'abstraire des jugements hâtifs ou contradictoires qui s'abattent en fule sur chaque oeuvre, à peine est-elle commencée.
Pour s'organiser en grand et relier - quels que soient l'époque et le lieu - ce qui fut à ce qui doit être, ne faut-il pas oublier les discussions extérieures, se créer une ambiance spéciale, favorable à l'action, seule riposte effective à toutes les attaques ? C'est la rapidité même de cette action qui permit d'obtenir du Maroc, dans un délai si court, la mise en mouvement de l'ensemble.
Le général Lyautey avait dit en quittant Paris : " Les cinq premiers mois du Protectorat ont été consacrés au déblaiement, nous avons déblayé très loin. de Fez à Marrakech, la paix française, base du développement matériel et social du Maroc, s'impose par la victoire à qui ne l'accepte pas. A présent, il faut construire. "

... / ....

Pour la deuxième partie de cet article : La place centrale de " l'action d'ensemble " dans l'oeuvre du Général Lyautey au Maroc : une leçon utile à tirer de l'Histoire ! - Deuxième partie -







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