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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 12:45

Le 18 novembre 2011, le ministre de l'intérieur Claude Guéant a célébré en Seine-Saint-Denis le 40e anniversaire de la création de la première BAC, brigade anti-criminalité, et décoré à cette occasion plusieurs de ses membres. Des journalistes ont vu dans cette cérémonie impromptue une réponse à l'écho qu'a eu mon ouvrage La Force de l'ordre et le ministre a semblé leur donner raison en déclarant, lors de sa conférence : "Ce n'est pas parce quelqu'un qui se targue d'être un chercheur livre un ouvrage que tout ce qu'il écrit est exact et que ça doit devenir un ouvrage de référence."

Je passe sur le caractère un peu désobligeant de la première partie de la phrase pour en retenir plutôt la seconde, y voyant la volonté d'engager un débat public. Il est rare que les travaux de sciences sociales soient ainsi discutés, même sous cette forme relativement sommaire, au plus haut niveau de l'Etat, et je ne voudrais donc pas me dérober à cette invite. L'enquête que j'ai conduite dans la région parisienne sur les pratiques policières et la politique sécuritaire s'inscrit dans un programme scientifique auquel a été décernée la plus haute distinction du Conseil européen de la recherche. Avec l'équipe d'anthropologues, sociologues et politistes qui y collaborent, nous essayons de comprendre le fonctionnement des institutions, la manière dont elles traitent leur public, l'influence qu'exercent sur elles les évolutions des politiques et des législations, les problèmes pratiques aussi bien qu'éthiques qui se posent à leurs professionnels.

Ces institutions sont la police, la justice, la prison, les services sociaux et la santé mentale. Elles ont en commun d'être celles auxquelles certaines catégories de la population ont très souvent affaire, notamment les milieux populaires, les minorités, les immigrés. Notre méthode est ethnographique, reposant sur l'observation prolongée du quotidien et des petits faits qui le constituent. Il s'agit donc d'une anthropologie de l'Etat et de ses agents. Pour ce qui est du volet concernant les forces de l'ordre, l'intérêt particulier réside dans le fait que, si les sociologues ont mené en France des travaux remarquables sur la police, l'observation dans la durée de l'activité des patrouilles de sécurité publique dans les banlieues n'avait jamais été réalisée.

Or, depuis trois décennies, tous les désordres urbains graves, y compris les émeutes de 2005 après la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois et de 2007 à la suite du décès de deux jeunes à Villiers-le-Bel, ont résulté d'interactions violentes avec ces unités. Décrire et comprendre ce qui se passe au quotidien peut donc éclairer ce dont on ne parle habituellement que lors de ces drames. Il est tout à l'honneur du commissaire qui m'a autorisé à mener cette étude dans sa circonscription d'en avoir pris la responsabilité, dans une période où les portes de l'institution policière, furtivement entrouvertes à la recherche, se refermaient déjà. Désormais, comme j'en ai fait l'expérience, ce type d'enquête est interdit par le ministère.

Que révèle donc ce travail d'observation conduit pendant quinze mois au sein d'un commissariat, et plus particulièrement au sein d'une BAC ? Le fait le plus inattendu est l'inaction, et donc l'ennui qui en découle. Alors que le discours médiatique et politique surexpose la délinquance et alors que les séries et les films nous présentent des policiers intervenant à un rythme haletant pour réprimer les criminels, le travail des patrouilles est avant tout fait d'attente d'appels improbables et de circulation au hasard dans les cités. Le "flagrant délit", pour lequel les bac ont été créées, reste un événement rare : un membre de celle que j'étudiais m'a indiqué qu'il n'avait arrêté sur le fait qu'un cambrioleur en sept ans. Il n'y aurait du reste peut-être pas à s'en plaindre si les policiers n'étaient pas tenus, sous la pression d'une "politique du chiffre" dont beaucoup d'entre eux déplorent les effets, de réaliser des objectifs quantifiés d'interpellations qu'ils ne parviennent pas à atteindre. Ils sont alors conduits à faire ce qui est pour eux le plus facile et le moins valorisant : arrêter des étrangers en situation irrégulière et des usagers de cannabis au lieu de s'attaquer aux vrais problèmes de délinquance et de criminalité. Interpeller les sans-papiers les conduit à effectuer des contrôles d'identité en fonction de l'apparence physique, autrement dit à opérer des discriminations. Interpeller des consommateurs de haschich les amène à réaliser des fouilles au corps humiliantes, en se focalisant sur les jeunes des cités plutôt que des classes moyennes. Actes illégaux d'un côté, inutiles vexations de l'autre.

On est loin du métier que les policiers imaginaient en y entrant. Le harcèlement d'une partie de la population est ainsi devenu la règle. Il est pratiqué sans discernement : sur la seule considération de leur couleur de peau ou de leur lieu de résidence, l'étudiant qui rentre de l'université, le travailleur qui a fini sa journée, l'éducateur qui accompagne des adolescents en difficulté sont traités comme autant de suspects. Ainsi, alors que la majorité des Français n'a pratiquement jamais à se soumettre à une vérification d'identité, c'est le lot presque quotidien d'une minorité qui se voit exposée au tutoiement et aux brimades, parfois aux insultes et aux menaces, voire aux brutalités. Loin de servir à protéger l'ordre public – qu'elles mettent au contraire en danger par les tensions qu'elles suscitent – ces pratiques ne servent qu'à imposer un ordre social inégal.

Dans ce renoncement aux principes républicains, les politiques ont une lourde responsabilité. La rhétorique de la guerre et le discours de division que le gouvernement banalise contribuent à produire et à légitimer l'hostilité des forces de l'ordre à l'encontre des personnes d'origine immigrée et des habitants des quartiers. L'impunité dont bénéficient les violences policières et la suppression de l'instance indépendante chargée de la déontologie de la sécurité favorisent les pratiques les moins orthodoxes, tels les châtiments pour l'exemple et les expéditions punitives. Un ancien responsable départemental m'expliquait que, souvent, les BAC allaient "produire plus de dégâts sur le terrain que régler de problèmes". Nombre de gardiens de la paix prennent leurs distances avec ces unités spéciales, soit qu'ils refusent de les intégrer, soit qu'ils décident de les quitter, parce que, me disait l'un d'eux, "on va trop au conflit". Les témoignages reçus depuis la sortie de mon livre, y compris de la part de syndicats, me font espérer qu'il aura ainsi permis de faire entendre des préoccupations partagées au sein de la police.

La recherche en sciences sociales peut rendre visible ce qu'on a renoncé à voir et intelligible ce qu'on a du mal à comprendre. En l'occurrence, elle révèle une exception sécuritaire, c'est-à-dire des pratiques d'exception à l'encontre de certains territoires et de certaines populations sous l'effet des politiques sécuritaires. Mon livre n'est pas une dénonciation des forces de l'ordre. Il montre ce qu'elles font et pourquoi elles le font. Il décrit plutôt qu'il ne juge, il analyse plutôt qu'il ne stigmatise. Les réalités que je rapporte sont de ces vérités que, comme l'écrivait Michel Foucault peu avant sa mort, il faut prendre le risque de dire – mais qu'il faut aussi avoir le courage d'entendre.

 

Didier Fassin est professeur à l'Institut d'étude avancée de Princeton et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris


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