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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 09:19

Un an après la faillite de Lehman Brothers qui fut près de provoquer l'effondrement du capitalisme mondialisé, les principales institutions financières américaines annoncent des résultats et des bonus record, tandis que leurs homologues européennes se bousculent pour rembourser aux Etats les dotations en capital et les prêts d'urgence mis en place pour les sauver. Simultanément, l'indice Dow Jones a dépassé la barrière des 10 000 points, franchie pour la première fois en mars 1999, au coeur de la spéculation sur les nouvelles technologies.

Pendant le boom bancaire et financier, la crise économique continue. Chômage au-delà de 10 % de la population active dans les pays développés. Emballement des faillites d'entreprises et de ménages surendettés. Explosion des dettes (95 % du produit intérieur brut aux Etats-Unis et 80 % dans l'Union européenne) et des déficits publics (10 % du PIB aux Etats-Unis, 6,5 % dans l'UE). Transformation des banques centrales en gigantesques hedge funds, à l'image de la Réserve fédérale américaine (Fed), dont le bilan s'est dilaté jusqu'à représenter 40 % du PIB américain et compte désormais trois cinquièmes d'actifs toxiques. Divergence entre les pays émergents et le monde développé (7,5 % de croissance contre 1,5 %).

La reprise qui se dessine est donc insoutenable à terme. Elle repose tout entière sur le restockage des entreprises et la poursuite de politiques de soutien public à un niveau jamais atteint en temps de paix. Elle réédite les erreurs commises après 2001 en reconstituant deux bulles spéculatives sur les marchés d'actions et les dettes des Etats. Elle relance le modèle économique qui a conduit au krach sans résorber les déséquilibres structurels de la mondialisation. Or la dégradation des finances publiques et des banques centrales dans les pays développés laisse le capitalisme sans défense en cas de nouveau choc.

La mobilisation exceptionnelle de la politique économique à partir de l'automne 2008 a réussi in extremis à sauvegarder les banques, à enrayer la déflation et à contenir le protectionnisme. Force est de constater que les stratégies de sortie de crise sont en passe d'échouer pour quatre raisons.

  1. La non-coordination des politiques économiques. Les ripostes à la brutale déflation par la dette ont été conduites par les Etats. Or la sortie de crise supposerait d'accorder les stratégies entre les grands pôles mondiaux : priorité à l'économie réelle au détriment de la finance aux Etats-Unis, à la croissance et à l'emploi dans l'UE, à la création d'un Etat-providence et à la consommation intérieure en Chine. Malheureusement, la reprise est tirée par l'euphorie de Wall Street aux Etats-Unis, bridée par la surévaluation de l'euro en Europe, dirigée vers l'investissement manufacturier et l'exportation par Pékin au mépris des surcapacités existantes et du risque croissant de protectionnisme face à l'augmentation des parts de marché chinoises.

  2. L'absence de modification du modèle économique des banques. Le secteur bancaire n'a jamais présenté de dysfonctionnements et de risques aussi élevés : configuration oligopolistique à la suite du mouvement de concentration et de restructuration ; forte profitabilité du fait des taux zéro ; activité orientée vers le financement des Etats et les marchés au détriment du crédit aux entreprises et aux ménages ; réassurance illimitée par la puissance publique.

  3. Le refus du G20 de se saisir du système monétaire. Le monopole du dollar comme devise internationale en dépit de l'affaiblissement durable de l'économie américaine, la non-convertibilité et la sous-évaluation chronique du yuan, la surévaluation permanente de l'euro ont fortement contribué aux déséquilibres des échanges et des paiements mondiaux. Or le repositionnement des économies s'opère par le jeu des seules devises, à travers la dévaluation compétitive du dollar et de la livre ainsi que la défense des parités sous-évaluées des monnaies émergentes, faisant de la zone euro la variable d'ajustement de la reprise. 

  4. Les lacunes dans la gouvernance de la mondialisation. Le G20 marque un progrès décisif dans la réassurance politique d'un capitalisme devenu universel. Encore doit-il réformer le système financier et le modèle économique de la mondialisation, y compris en ce qui concerne les monnaies et les matières premières, et ne pas se contenter de mimer les rituels vides de sens et de décision du G8. Afin d'éviter la renaissance du protectionnisme, un lien clair doit être effectué entre la régulation du capitalisme, les négociations commerciales conduites au sein de l'Organisation mondiale du commerce et les enjeux environnementaux. Enfin, le gouvernement économique européen est retourné dans les limbes depuis octobre 2008, ce qui limite drastiquement la capacité de l'UE à déployer une stratégie cohérente de sortie de crise.

La mondialisation n'affronte pas une crise financière, mais une grande crise économique qui est aussi une révolution. Elle clôt l'ère postkeynésienne, dominée par la montée en puissance des marchés au détriment des Etats, par la déréglementation et l'innovation financière, par l'ouverture accélérée des frontières. Elle marque la fin de la suprématie absolue des Etats-Unis sur l'économie mondiale. Elle met un terme au monopole de l'Occident sur le capitalisme, du fait de la montée du Sud - désormais majoritaire dans la production mondiale - mais aussi de la perte de confiance dans la capacité du Nord à en assurer la régulation.

Ce n'est qu'en refusant le retour à l'économie de bulles, en coordonnant la normalisation progressive de leurs politiques économiques, en rénovant leurs institutions et leurs modèles économiques, que les Etats-Unis et l'UE pourront s'orienter vers une sortie de crise durable et retrouver une légitimité pour réformer un capitalisme universel dont ils ont perdu la maîtrise.

Nicolas Baverez est économiste et historien.

Nicolas Baverez et Nouriel Roubini devaient confronter leurs analyses, jeudi 29 octobre, lors de la première édition des Dîners de l'Atlantique organisée à Paris par l'agence Marquardt & amp, L'International Herald Tribune et Le Monde, sous la présidence d'Eric Woerth, ministre du budget.

Nb : Cet article a été publié dans l'édition du quotidien Le Monde en date du 30 octobre 2009.

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