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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 10:33

La monnaie unique constitue un rapprochement forcé de deux cultures monétaires antagonistes.

Un des nœuds de la crise de l’euro est lié au mandat de la Banque centrale européenne (BCE). Cette institution, déclarée indépendante des autorités gouvernementales, poursuit inexorablement un mandat de contrôle de l’inflation, dont le seuil de tolérance a été fixé à 2 %. La poulie que la BCE utilise pour maîtriser le niveau d’inflation est son taux d’intérêt directeur, dont les modifications se répercutent dans la structure des taux d’intérêt de toute l’économie.

Bien évidemment, la BCE est aussi interpellée par le niveau d’activité économique de la zone euro. Pourtant, cette préoccupation est secondaire au contrôle de l’inflation. Une des meilleures illustrations de cette réalité est l’ahurissante décision de la BCE d’augmenter son taux directeur à deux reprises au printemps 2011, alors que l’Europe s’effondrait sous la récession et la crise des dettes publiques.

Pourquoi la BCE est-elle tellement contrainte par le contrôle de l’inflation, alors que l’évidence plaiderait pour un assouplissement monétaire comparable à ce que les Etats-Unis et le Japon mettent en œuvre ? La raison tient essentiellement en la crainte (sans doute justifiée) qu’avait l’Allemagne de voir son Deutsche Mark, transformé en euro, faire l’objet de dévaluations successives. Les Allemands ont exigé l’indépendance politique de la BCE afin d’éviter que cette institution devienne le comptoir d’escompte des dettes publiques. Dans ce scénario, la BCE aurait dû régulièrement augmenter la masse monétaire pour répondre aux déficits budgétaires et commerciaux des partenaires plus faibles de la zone euro. A partir du moment où une monnaie n’est plus gagée sur de l’or, il importe qu’une grande rigueur prévale à son impression, puisque seule la confiance en garantit le pouvoir d’achat.

Mais, si ce choix politique était compréhensible en 1999, il ne l’est plus en 2013. C’est que, au-delà de cette exigence politique allemande, il y a autre chose : pour les Allemands, une dette publique doit être financée par l’épargne privée qui doit absolument garder son pouvoir d’achat. Depuis l’inflation de Weimar (1923) et la confiscation de leurs avoirs lors du remplacement du Reichsmark par le Deutsche Mark en 1948, les Allemands exigent une monnaie forte, désinflatée et disciplinante. Outre-Rhin, il n’est donc pas question de rembourser la dette publique par la planche à billets.

A titre comparatif, les Etats-Unis considèrent qu’un endettement public peut se financer par la création monétaire, car cette dernière est opératoire. Pour les Américains, la valeur de la monnaie n’est d’ailleurs qu’un facteur secondaire à la création d’emploi. En un mot, la monnaie allemande se thésaurise, tandis que le dollar est destiné à alimenter la consommation.

Plus profondément, toute la sociologique allemande est bâtie sur la peur de l’inflation, découlant elle-même de l’influence du protestantisme qui a temporalisé la monnaie.

Cet arrière-plan théologique pourrait expliquer pourquoi la dette est, aux yeux des Allemands, malsaine (le même terme allemand signifie "dette" et "faute"). En effet, le capitalisme serait né au XVIe siècle au sein des milieux de confession protestante. C’est l’esprit austère du luthérianisme qui aurait engendré l’économie de marché moderne. Le protestant ne consomme pas sa richesse, et il l’emprunte encore moins. Au contraire du catholicisme qui est fondé sur la repentance, le culte réformé est, pour partie, basé sur la notion de prédestination, ce qui suppose une preuve par le futur, puisqu’il convient de prouver, par le travail, qu’on est à la hauteur de la destinée prévue par Dieu. En ce sens, la réussite matérielle protestante conforte et confirme l’élection divine. On est donc loin du catholicisme qui a entretenu la subordination de la monnaie par rapport aux valeurs spirituelles, rendant la dépréciation monétaire acceptable. Une lointaine trame catholique subordonne la monnaie au pouvoir et suscite une culpabilisation, voire une intolérance, par rapport à la richesse mobilière. C’est ainsi que la monnaie allemande se réévalue, tandis que les monnaies du sud de l’Europe catholique se déprécient ou se dévaluent.

En Allemagne, la monnaie est fondatrice, tandis qu’en France, elle est un outil régalien. Sa dévaluation est le reflet de sa subordination à l’exercice du pouvoir.

Cette résurgence des contextes religieux s’applique au différend monétaire entre les deux principaux partenaires de l’euro, à savoir la France, fille aînée de l’Eglise, et l’Allemagne, patrie de Luther. Au titre d’exemple, le Deutsche Mark a été réévalué de plus de 100 % entre 1971 (fin des accords de Bretton Woods) et 1999 (année de création de l’euro) par rapport au franc français.

Bien sûr, les facteurs religieux ne suffisent aucunement à expliquer totalement les divergences entre l’Allemagne et la France. L’histoire militaire a aussi forgé des altercations monétaires. La France a toujours reproché à l’Allemagne le paiement de dommages excessifs après sa défaite de 1870, tout en n’ayant jamais obtenu de juste compensation pour les guerres de 1914-18 et encore moins de 1940-45. De son côté, l’Allemagne reproche à la France d’avoir conduit le pays à sa ruine de l’hyperinflation de 1923 et au défaut en 1933, en application du Traité de Versailles de 1919.

Cela va même plus loin que la monnaie : les territoires français et allemands ont été délimités par des négociations monétaires : l’Empire allemand fut signé par Bismarck à Versailles en 1870 au prix d’énormes dommages de guerre, tandis que le support européen à la réunification allemande de 1980 fut négocié en échange de l’entrée de l’Allemagne dans la zone euro. Ce n’est donc pas une coïncidence si les deux premières tentatives d’unions monétaires à cours de change fixe (Union monétaire latine de 1965 et Bloc-or de 1933) exclurent l’Allemagne.

Désormais, la monnaie unique constitue un rapprochement forcé de deux cultures monétaires antagonistes. L’euro survit, parce que la France et l’Allemagne y trouvent un avantage temporaire : l’Allemagne a démultiplié son marché intérieur, tandis que la France a bénéficié des conditions d’emprunt allemandes pour sa dette publique. En Allemagne, l’euro a bénéficié au secteur privé, tandis qu’en France, il a permis de consolider le rôle de l’Etat à coût réduit.

Cette réalité est-elle pérenne ? Rien n’est moins sûr. Il faudrait que les économies des deux pays s’alignent davantage et qu’une compréhension mutuelle fonde les équilibres monétaires et budgétaires. Sans ce rapprochement, la monnaie unique servira de révélateur à des dissensions ancestrales. Plus que jamais, la perpétuation de l’euro repose sur le fragile équilibre de l’axe franco-allemand.      

Bruno Colmant est Prof. Dr. à la Louvain School of Management (UCL); membre de l’Académie Royale de Belgique.

Source : http://www.lalibre.be/economie/entreprise-emploi/article/817855/la-guerre-monetaire-franco-alllemande.html

Voir également :

 * L'union bancaire, une mauvaise solution pour un faux problème, par Bruno Moschetto (Le Monde.fr)    

 * Unions, enjeux et interactions monétaires : "Les Unions monétaires en droit international" - Recension d'un ouvrage majeur relatif à la monnaie

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