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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 15:02

A l’heure d’une l'actualité où des drames récents font polémique et nous questionnent sur la qualité des pratiques soignantes, et où l’environnement économique semble de plus en plus contraint, il apparaît évident aujourd’hui que la préservation d’un système de santé équitable en France repose sur la capacité du corps médical à assumer pleinement ses responsabilités d’acteur central, garant de l’éthique et de la qualité de ses pratiques.

Mais l’enjeu véritable est surtout celui d’une indépendance renouvelée des médecins dans la pertinence de leurs prescriptions thérapeutiques et dans la qualité de leur formation médicale, initiale (à la faculté) comme continue (formation médicale continue - FMC). Celles-ci doivent avant tout viser à préserver l’intérêt des patients et l’intégrité du système de protection sociale. 

Une industrie pharmaceutique indispensable mais qui doit rester dans son rôle

Bien qu’indispensable à la recherche et au développement de nouvelles molécules, l’industrie pharmaceutique investit beaucoup d’argent dans la formation continue des médecins et des internes, en France comme ailleurs. Aux Etats-Unis par exemple, sur un budget total de 11 milliards de dollars consacré à la promotion et au marketing, 3 milliards sont dépensés pour délivrer de l’information aux médecins, incluant notamment les sessions de FMC.

De nombreuses études, essentiellement nord-américaines et canadiennes, montrent pourtant que les interactions entre l’industrie pharmaceutique et le corps médical peuvent modifier le comportement de ce dernier[1], notamment concernant les décisions thérapeutiques. Les médecins reconnaissent très peu cette influence commerciale et pensent que leurs collègues sont plus susceptibles d’être influencés qu’eux-mêmes. Les étudiants en médecine sont également concernés très tôt (parfois même en 1er cycle) avec des réactions qui diffèrent peu de celles de leurs aînés. L’apport de la sociologie et des sciences du comportement a permis d’éclairer avec acuité ces phénomènes « d’influence » induits par les techniques de marketing de l’industrie pharmaceutique, qui provoqueraient une « dette subconsciente » et un sentiment de devoir de réciprocité[2].

Une formation médicale continue obligatoire mais sans moyens

La FMC des praticiens en exercice, très peu subventionnée par l’Etat bien qu’étant une obligation professionnelle, doit donc aujourd’hui relever plusieurs défis. Rappelons d’abord qu’elle est indispensable puisqu’au moins la moitié des connaissances médicales, sur lesquelles nous fondons nos diagnostics et nos actes thérapeutiques, est caduque au bout de 5 ans ! De plus, une grande partie de cette FMC reste financée par l’industrie pharmaceutique, sans que les sociétés savantes, les organismes de tutelle et de représentation professionnelle y trouvent à redire ! Il est pourtant quelquefois difficile de distinguer ce qui relève de l’information médicale indépendante et de l’argument marketing… En motivant l’ensemble des professionnels de santé à s’investir dans de nouvelles modalités d’évaluation des pratiques désormais intégrées au travail clinique, les autorité de santé (et notamment l’HAS) ont démontré qu’il était possible au corps médical de « s’auto-former » dans le cadre d’une démarche intelligente, collective, évaluable, peu coûteuse, indépendante, et éthique puisque visant en priorité un bénéfice médical pour les patients et une amélioration organisationnelle pour les établissements de santé.

Une pédagogie non stigmatisante à renforcer dès le début des études médicales

Ces importants éléments de clarification laissent donc à penser que ces pratiques «déviantes » ne pourront se discuter en termes éthiques qu’une fois les outils de compréhension diffusés à tous les professionnels de la santé, ainsi que des moyens adéquats mis à leur disposition… Ce qui est loin d’être le cas en France ! Il apparaît donc prioritaire de sensibiliser les professionnels de santé sur ces risques de perte d’indépendance mais aussi de leur donner les clés de lecture indispensables pour les éviter ou les surmonter.

Pour les étudiants en médecine, l’enjeu est également majeur. Dans un environnement social, économique et professionnel complexe, où les pratiques et les comportements des acteurs de santé sont de plus en plus scrutés et jugés, il serait légitime d’évaluer l’exposition et la perception des étudiants en médecine par rapport à l’industrie pharmaceutique, notamment au sein des services hospitaliers. Il serait également utile de leur apporter, par le biais d’interventions pédagogiques adaptées, les clés de lecture indispensables à une conduite maîtrisée de leurs pratiques professionnelles et à l’indépendance de leur raisonnement face à l’information médicale qu’ils reçoivent. Les difficultés rencontrées pour faire inclure la lecture critique d’articles médicaux dans le cursus universitaire ont été à cet égard assez révélatrices de nos lacunes, récemment soulevées dans un rapport parlementaire[3] plutôt critique quant à la formation des médecins en France. Les universités américaines et canadiennes ont d’ailleurs pris la mesure de la situation et, « motivées » fortement par leurs propres étudiants[4], ont initié de nombreuses réunions d’information médicale qui ont permis l’adoption de politiques de régulation et de codes de conduite modifiant sensiblement les interactions entre médecins hospitaliers, étudiants en médecine et industrie pharmaceutique[5]                                                                                          

L’indépendance malmenée des médecins en France

L’indépendance malmenée des médecins en France pourrait être ainsi corrigée, au moins partiellement, par l’évaluation systématique des pratiques professionnelles (dans les cabinets, les cliniques privées, et les centres hospitaliers), par une FMC indépendante et en réseau, et par la mise en place de programmes pédagogiques novateurs au sein des facultés de médecine françaises. L’implication sans ambigüité des sociétés savantes, des syndicats et des organismes de tutelle est dès lors indispensable. La réforme de la politique du médicament devient également inévitable pour que les dérives et les conflits d’intérêts, observés dans l’affaire du Médiator, ne se reproduisent plus.

Aujourd’hui, plutôt que de stigmatiser inutilement tel ou tel, il s’agit d’être responsable et de changer la « norme sociale acceptable» qui prévaut (bénéfices majeurs pour les actionnaires de l’industrie pharmaceutique et gestion comptable de la santé par les pouvoirs publics) en recentrant  les pratiques professionnelles et les décisions politiques sur un seul enjeu éthique: celui d’un système de soins équitable et solidaire dédié à l’intérêt médical des patients.

L’indépendance réelle des médecins sera de pouvoir refuser des prescriptions inutiles malgré les sollicitations des visiteurs médicaux, autant que d’exiger des tutelles les moyens de se former et de pouvoir soigner correctement tous les patients. C’est pour cela que la santé ne doit devenir ni une marchandise globalisée, ni une variable d’ajustement économique des dépenses publiques. Elle est un droit inaliénable dont chaque médecin doit se sentir acteur.

 


[1]  Campbell E.G. Doctors and drug companies-scrutinizing influential relationships. New England Journal of Medicine 2007; 357(18):1796-7

[2] The scientific basis of influence and reciprocity: a symposium. AAMC (American Association of Medical Colleges) 2007

[3] Rapport « Lemorton » d’information par la Commission des Affaires culturelles, familiales et sociales en conclusion des travaux de la mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la sécurité sociale. « Prescription, consommation et fiscalité des médicaments ». Avril 2008 -Mme Catherine Lemorton, Députée

[4] www.pharmfree.org

[5] Vote récent aux Etats-Unis de la loi « Sunshine Act »

 

Jérôme Larché est Praticien Hospitalier

jlarche@club-internet.fr


 

 

 

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