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Publié par ERASME

Eu égard à la très grande qualité de l'article que M. Ahmed Ounaës a bien voulu faire paraître dans l'édition d'avril 2011 de la revue Défense nationale, Regards-citoyens.com a souhaité mettre à la disposition de ses lecteurs quelques extraits de cet article, qui portent sur un examen des causes profondes des soulèvements populaires dans le monde arabe ainsi que sur les questions et impératifs qu'emporte la démocratisation en cours de la scène arabe.

 

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Les causes profondes

L'Egypte (1952), la Tunisie (1957), la Lybie (1969) et le Yémen (1962-1970) ont connu au siècle dernier des révolutions, aboli la monarchie et entrepris des politiques de développement économique et social sans réussir à construire la démocratie. Les révolutions du XXIème siècle se sont imposées en raison de l'échec des régimes qui, tout en marquant quelques avancées sur le plan économique, ont réprimé les droits et les libertés du citoyen, détourné ou dilapidé les ressources de l'Etat et menti au peuple. L'expérience de l'échec est une composante essentielle de l'aspiration démocratique. Dans tous ces pays, les soulèvements populaires sont plus que des protestations ponctuelles, ils ont le souffle d'une véritable révolution, résistent à des répressions féroces et mobilisent les forces à l'échelle nationale répondant ainsi à des motivations profondes, partagées et mûries de longue date. le fait que l'onde de choc partie de tunisie ait aussitôt atteint les sociétés du Maghreb et du Machrek trahit l'ampleur de la tare historique accumulée dans l'ensemble de la région. La grande guerre israélo-arabe n'en est pas la seule cause. La dégradation morale et le retard culturel de la majorité des dirigeants l'expliquent bien conformément à l'analyse largement effectuée par ailleurs dans les études qui se sont multipliées au lendemain de la chute de l'Union soviétique. cet épisode qui a marqué la transition fulgurante de la scène européenne a encore mieux accusé l'immobilisme du monde arabe. la longue parenthèse despotique qu'il a subie n'a fait qu'exacerber la nécessité historique de l'aggiornamento.

L'exception arabe n'est pas un vain mot. La revendication démocratique manifeste l'accession à un standard économique et social assez élevé pour poser non le problème économique mais le problème moral et politique. En dépit d'une élévation générale du niveau de vie, le blocage du système politique trahit un incroyable aveuglement : les dirigeants, apparemment, ne voient pas que le trucage des élections, l'extension de la corruption, la justice aux ordres, les médias stipendiés, le culte de la personnalité ruinent la confiance dans l'Etat et nourrissent la haine et le rejet. tel est pourtant le standard général des fausses présidences républicaines qui courent depuis vingt ans, trente ans, quarante ans de pouvoir et qui en, redemandent. Le rejet, désormais, peut s'effectuer par la révolution populaire comme il peut passer par des révolutions de palais où le rôle de l'armée, direct ou indirect, reste déterminant. les révolutions présentes ont abouti par l'effet conjugué du facteur populaire et du facteur militaire. En outre, les chaînes de télévision, les réseaux Internet et les téléphones portables ont développé une capacité de mobilisation imparable déjouant les censures, esquissant une nouvelle génération de révolutions postmodernes.

Quant au fond, deux facetrus en particulier distinguent les régimes secoués par les violences : la défaillance éthique et la confusion des pouvoirs. L'Etat assume une fonction d'exemplarité ; autant le respect des valeurs renforce l'institution et diffuse les anticorps symboliques qui le prémunissent, autant la chute des valeurs, à son niveau, ruine ses fondements et rompt le lien qui unit les citoyens dans la sacralité qu'il représente. Or, les témoignages abondent sur la misère morale des plus hauts dirigeants : la cupidité, l'hypocrisie, la prévarication au plus haut niveau de l'Etat expliquent le discrédit des institutions et les méthodes d'intimidation dont ils font preuve pour s'nerichir aux dépens du bien public et au mépris de l'honneur. La probité, l'austérité et le désintéressement du président Habib Bourguiba, en son temps, avaient rejailli sur l'Etat tunisien, mais l'exemple n'a guère persuadé son successeur qui s'est empressé de brader les symboles de l'Etat à la recherche du profit pour lui-même, pour sa clientèle et sa parentèle.

La séparation des pouvoirs est la base de l'Etat moderne. Les fausses républiques arabes ont multiplié subterfuges et coups de force pour faire plier le législatif et le judiciaire à la volonté de l'exécutif et permettre l'exercice du pouvoir absolu par un seul homme. Le gouvernement par la terreur et l'intimidation n'est qu'une variante du crime organisé.

La fonction de la révolution est de fixer la norme et de rétablir les valeurs.

Le sursaut révolutionnaire parti de Tunisie est censé remplir cette fonction, refonder les institutions sur le respect des valeurs et hisser l'Etat aux normes de notre temps. La cause est entendue de bout en bout de la Méditerranée et au-delà. Le contraste entre la scène européenne et la scène Sud-méditerranéenne constitue par lui-même un levier puissant.

La démocratisation de la scène arabe

[...] La révolution tunisienne est la première brèche réalisée dans le mur Sud-méditerranéen par un soulèvement populaire. le problème de la démocratisation des sociétés arabes est aujourd'hui posé de l'intérieur. Le statu quo est irrémédiablement mis en cause. cependant, pour les pays engagés, la victoire est fragile et le fossé qui les sépare des Etats démocartiques ne saurait être comblé au terme des premières élections : trois ou quatre législatures passeront avant d'asseoir, sur des bases parlementaires, des régimes démocratiques stables et prévisibles.

Pour l'Europe, ce tournant dicte un nouvel axe de la politique arabe. Tant que la Tunisie et l'Egypte, rejoints peut-être par d'autres, maintiendront la stratégie de transition, les politiques de partenariat devront être aménagées de sorte que les pays démocratiquement émergents soient soutenus et prémunis contre les risques de régression et contre les dérives islamistes. Au sein de la Commission européenne, la perception de ce nouvel axe était sensible dès les premiers jours de février, avec la pleine conscience que la transition s'étendra sur plusde dix ans. Il est clair que les précédents européens font partie de l'acquis stratégique de l'Union. Pour les Etats-Unis et pour le G8, l'initiative devra s'inscrire dans la logique de la Déclaration de Sea Island du 9 juin 2004 qui préconise un faisceau de réformes au profit des pays arabes, aux niveaux de l'éducation, du statut de la femme, de la société civile, de l'emploi et de la gouvernance. A l'appui de ce programme, la diplomatie américaine a tenu avec les ministres arabes des sessions périodiques intitulées " Forum pour un avenir commun ", mais qui n'ont fait que durcir le refus en bloc des régimes arabes devant la moindre concession dans le sens démocratique. L'initiative, aujourd'hui, retrouve un certain crédit. Elle pourrait constituer un catalyseur en faveur des transitions susceptibles de se matérialiser par la loi, non par la violence.

La démocratisation du monde arabe pose le problème général de la cohérence de l'ordre régional. Les monarchies et les républiques pétrolières, mises en alertes, s'empressent d'élever leur niveau de défense intérieure. C'est la réponse à court terme. Mais la démocratie pourrait se matérialiser graduellement, en une transition maîtrisée, par le moyen de la réforme et de la loi. L'ouverture politique annoncée par Mohamed VI, roi du Maroc, le 9 mars dernier (cf. Le roi Mohammed VI annonce une réforme constitutionnelle ainsi que Mohamed VI offre au Maroc "une révolution tranquille", par Hélène Sallon (Le Monde.fr) ), témoigne d'une strarégie de libéralisation conséquente commencée en l'an 2000, dès le début de son règne. Quand les dirigeants témoignent d'une culture politique supérieure, la transition démocratique progresse paisiblement. Autrement elle ne saurait tarder, même par la violence, sachant la montée en puissance du facteur populaire et l'appropriation par la jeunesse des outils de mobilisation moderne.

Pas plus que l'exception arabe, l'exception israélienne ne saurait persister dans le nouverau contexte. Les Etats qui prétendent soutenir l'aspiration des peuples arabes au progrès et à la démocratie et qui cautionnent au profit d'israël la politique de discrimination et d'impunité ne pourraient contenir plus longtemps la contradiction. Il est indicatif que tous les pays européens membres du Conseil de sécurité aient décidé de voter le 18 février dernier le projet de résolution du Conseil qui exige d'Israël qu'il arrête toutes ses activités d'implantation de colonies, qualifiées d'illégales, et qu'il " respecte pleinement toutes ses obligations juridiques [conformes] au droit international à cet égard. " Le veto opposé par les Etats-Unis à ce texte, approuvé pourtant par tous les autres membres du Conseil et parrainé par deux tiers des Etats membres des Nations unies, ne pourra être admis aussi passivement dans l'opinion arabe politiquement libérée et par des gouvernements arabes démocratiquement responsables.

 

Au Maghreb, le passage à la gestion rationnelle des ressources déterminera des stratégies plus soucieuses d'équilibres nationaux et régionaux. Les budgets disproportionnés au profit de l'armement céderont devant les priorités du développement, l'apaisement des conflits régionaux et l'alignement des systèmes économiques et juridiques sur les normes internationales.

Plus au fond, la perspective du rapprochement entre la Tunisie et la Lybie, aux complémentarités de plus en plus évidentes, peut connaître une nouvelle actualité. La pression intérieure pourrait élargir le front démocratique, hâter l'intégration économique des cinq pays du Maghreb et porter l'ensemble Sud-méditerranéen à élever les enjeux stratégiques dans la région.

 

Source : http://www.defnat.com/

 

 

 

M. Ahmed Ounaïes est ambassadeur, stratégiste, ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement de transition de Tunisie.

 

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