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31 décembre 2013 2 31 /12 /décembre /2013 22:48

En mars 2013, Michel Rocard a livré à Atlantico sa vision de la gauche dans une Europe en crise. Il réaffirme ses convictions sociales-démocrates et analyse les premiers mois de la présidence de François Hollande.

Atlantico : La construction européenne qui devait voir l’émergence d’une Europe sociale et politique a été en grande partie l’œuvre d’hommes de gauche. Aujourd’hui, l’Union européenne traverse une grave crise qui est en partie liée à la dérégulation financière. Quel est la part de responsabilité de la gauche, notamment de la gauche dite réaliste, dans cette situation ?

Michel Rocard : La part de responsabilité de la gauche est presque nulle. La dérégulation financière n'est pas européenne, mais mondiale. Elle commence aux États-Unis et a comme point d'appui principal la Grande-Bretagne. C'est une mode liée à une école de pensée : l'école économique de Chicago qui a produit la doctrine du monétarisme. Cette doctrine enseignait que puisque le marché est auto-régulateur, moins l'État s'en mêle et mieux l'économie se porte. Les dirigeants des pays européens n'y sont pour rien et les sociaux-démocrates encore moins. Nous avons subi les offensives de dérégulations, de déréglementations et de privatisations sans que l'Europe ne les décide vraiment. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'elle les a acceptées. C'était un mouvement culturel qui est venu du monde des affaires et de la pensée et qui a rallié la fonction publique, certains sociaux-démocrates compris. Mais qui dit social-démocrate, dit régulateur. Le mot même définit une méfiance devant les principes que je viens de rappeler.

Jacques Delors, dont vous avez été proche politiquement et idéologiquement, a été le président de la Commission européenne le plus influent. Il est à l’origine de l’Acte unique qui consacre la libre circulation des hommes, des biens et des capitaux. La gauche n'a-t-elle pas, malgré tout, une part de responsabilité dans les excès de l’Europe néo-libérale ? S’est-elle convertie au néo-libéralisme ou a-t-elle pâti d’un rapport de force défavorable ?

Je ne vois guère de responsabilité des sociaux-démocrates dans cette affaire, mise à part celle de Tony Blair qui est probablement le social-démocrate qui a donné son accord le plus explicite à la dérégulation. Le monétarisme crée l'entrée dans le chômage durable dans les années 1980 et la réouverture de crises économiques successives dans les années 90. Grâce à Roosevelt et à la séparation des banques d'affaires et de dépôts, nous avions passé 70 ans sans crise financière mondiale. La conséquence de la dérégulation, c'est une crise tous les cinq ans.  

L'invention est américaine, le ralliement anglais puis mondial à travers des institutions comme la Banque mondiale, l'OMC et le FMI. Aucun des pays scandinaves n'a réellement versé dans cette idéologie, contrairement à l'Italie de Berlusconi ou l'Espagne de José-Maria Aznar. En France, le gaullisme était une idéologie régulatrice et c'est la présidence de Nicolas Sarkozy qui marque une rupture avec cette tradition.

La social-démocratie n'a pas pu anticiper les conséquences de la montée de cette idéologie, mais n'a pas été complice. L'Acte unique est le dernier coup d'éclat du capitalisme régulé. Il crée un seul marché, mais ce marché n'est pas encore dérégulé. Il va l'être très progressivement. Aussi bien la France que l'Allemagne arrivent à une dérégulation complète de leur marché quelques années après l'Acte unique lui-même.

Dans une interview au Monde, vous en appelez à une Europe keynésienne de la relance. François Hollande a-t-il capitulé sans lutter sur la question du traité budgétaire européen ?

François Hollande a obtenu un petit complément qui est un rappel du fait que l'on a besoin de croissance. La France est gravement endettée tandis que l'Allemagne l'est moins et est meilleure que nous sur le plan industriel. Cette situation comparative donne un espèce de "commandement" à l'Allemagne. Au nom de cet avantage comparatif, l'Allemagne veut imposer ses règles à toute l'Europe. Or, l’Allemagne est allée moins vite que d'autres pour comprendre que nous changions de monde et qu'il fallait retrouver une régulation des marchés.

Elle est en train de le comprendre maintenant, car en poussant à des politiques de récession par excès de rigueur dans la diminution de la dépense publique, elle vend moins à ses partenaires européens. Il y a donc désormais une demande nouvelle de régulation qui passera par la négociation d'un nouveau traité européen et par une réflexion sur les limites des politiques de ralentissement des dépenses publiques qui ne doivent pas aller jusqu'à nous conduire à la récession. C'est d'ailleurs ce que disent les plus grands économistes actuels comme le Prix Nobel Joseph Stiglitz.

L'Europe est-elle en mal de grands hommes ?

Je ne crois pas. Nous sommes surtout en mal d'une pensée moderne sur l'économie qui abandonne les règles fausses. C'est un mensonge de dire que le marché est auto-équilibrant. La preuve, la crise que nous venons de vivre et l'excès de chômage. Il faut retrouver la force de la régulation qu'on avait durant les Trente glorieuses. Ce qui nous manque, c'est un consensus dans lequel des hommes de talent pourraient exercer leurs compétences. Il faut d'abord commencer par penser autrement.
.../...  

Voir la suite de cet entretien sur http://www.atlantico.fr/decryptage/social-liberalisme-est-logiciel-pensee-gauche-hollandaise-conviction-ou-defaut-michel-rocard-607390.html#MsTVt5IiouHdTB0Y.99  

Voir également : Retour sur les fondements théoriques du "social-libéralisme" - Crise, renouveau et limites de la social-démocratie, par Jean Lojkine

 

 

 

 

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