Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 15:05

Le sommet défense du Conseil européen : Entre Politique européenne de sécurité et de défense et politique du plus petit commun dénominateur, par André Dumoulin[1]  

 

Nous y voilà. Après plusieurs années sans sommets des chefs d’Etats et de gouvernement sur la thématique « sécurité-défense », le sujet revient sur la table. La fenêtre d’opportunité était bien là. D’une part, les questions de défense n’ont plus été à l’agenda depuis cinq ans. D’autre part, la crise économique et bancaire a des effets délétères sur l’économie de défense et sur la base industrielle et technologique de défense (BITD). Ensuite, plusieurs Conseils européens sur d’autres thématiques eurent lieu entre fin 2012 et l’automne 2013, ce qui permet de consacrer celui de ce mois de décembre, entre autres, à ce sujet particulier, car l’actualité du moment bousculera le timing[2]. Enfin, le traité de Lisbonne permet au Conseil d’avoir un rôle d’orientation politique en matière de défense ; ce qu’il s’est autorisé à faire, sous l’influence de certaines capitales souhaitant aller de l’avant en matière de PSDC.

 

Cependant, entre les espérances et la réalité, l’espace reste des plus larges. La déception est en grande partie là. Et pourtant, on ne peut pas dire que la matière fut inconsistante ou légère.

 

Deux documents institutionnels furent déposés officiellement en juillet et octobre: celui de la Commission et celui de l’Agence européenne de défense, à partir du mandat inscrit dans les conclusions du sommet de décembre 2012. À ce processus de négociations tout en amont, s’ajoutèrent bon nombre de documents, rapports, avis et autres focus papers qui furent rédigés en analysant et en proposant des recommandations autour des thèmes retenus, mais également au-delà. Qu’il s’agisse de réactions médiatiques de certaines autorités politiques et militaires œuvrant dans les institutions européennes. Qu’il s’agisse de rapports, avis, conclusions et recommandations de l’IESUE, du Parlement européen, de la conférence interparlementaire sur la PSDC, du Conseil économique et social européen, de parlements nationaux, de groupes de pression, de centres de recherche et autres think tanks, de groupes politiques, mais aussi provenant directement de certaines capitales. Qu’il s’agisse encore de publications en revues spécialement éditées et des conférences organisées pour enrichir le débat de décembre prochain. Qu’il s’agisse enfin d’analyses des journalistes spécialisés.

 

Autour du mandat, on perçoit la place qui est prise par les aspects capacitaires au détriment des propositions des « doctrinaires » souhaitant que l’on aborde une actualisation de la Stratégie européenne de sécurité et que l’on rédige un Livre blanc européen ou des « institutionnels » suppliant que l’on engage les Battlegroups et que l’on crée un véritable quartier général européen. Les temps ne sont pas encore mûrs et certains pays verrouillent ces avancées « stratégiques ». Le moment est aux petits pas prudents et au renouvellement du poids des Etats par rapport à toutes audaces fédéralistes européennes. Oui, il y a bel et bien réticences de certains États à améliorer le fonctionnement, les moyens et les ambitions de la PSDC.


Oui, des tensions existent entre partenaires à propos du protectionnisme industriel en matière de défense.


Oui l’on ne donne toujours pas à l’Agence européenne de défense, les moyens de ses ambitions.


Oui, la politique de visibilité de l’UE en matière PSDC doit être complètement revue et on attend toujours un eurobaromètre spécial défense pour harmoniser politiques de communication UE et nationales avec la perception des citoyens nationaux et européens[3].


Oui, l’UE n’a pas de culture stratégique.


Oui, le repositionnement de la France dans le franco-britannique et la difficulté à jouer « comme avant » avec l’Allemagne complexifient le paysage militaire européen entre ceux qui « comptent » mais aussi sur l’importance des petits Etats européens, dont la Belgique, a bien doser et répartir ses coopérations militaires.


Oui, le traité de Lisbonne contient tous les éléments juridiques pour une Europe de la sécurité-défense ambitieuse mais les articles concernés ne sont toujours pas appliqués.


Les lignes de force probables et raisonnablement attendues lors du sommet reposeront ainsi sur quelques éléments concrets en termes de partage capacitaire correspondant au niveau de solidarité voulu et/ou accepté par les chefs d’État et de gouvernement. Il s’agira également de réfléchir aux capacités critiques à détenir (cyberdéfense, communications, ravitaillement en vol, avions de transport, navires hôpitaux, drones, etc.). La prise en compte des propositions de la Commission sera également un signal d’ouverture tout autant que l’application du principe de réalité qui est d’aller « chercher l’argent où il se trouve plus abondement ». L’objectif est de mieux utiliser les moyens financiers (qui n’augmenteront pas) via la mutualisation et le partage capacitaire ; deux mots-phares existant déjà dans….la stratégie européenne de sécurité de 2003 !

 

Nous percevons combien les réticences de certains Etats à soutenir la PSDC et la réassurance recherchée par certains Etats dans l’OTAN, (sur fond d’impossibilité de dupliquer les moyens) favoriseront les impulsions à la carte, les initiatives bilatérales ou multilatérales regroupant quelques États qui s’y sont préparés : franco-allemand ; franco-britannique ; Weimar ; Weimar + (franco-germano-italo-hispano-polonais) ; Višegrad + ; Benelux…. C’est probablement par ce biais que les Etats joueront de la visibilité européiste tout en contrôlant le processus. La question autour du partage des tâches, des rôles et des missions entre Européens et Américains devra, au final, être pris sérieusement en compte au vu du basculement américain partiel vers le Pacifique. Les responsabilités européennes sont là mais souvent l’UE est aux abonnés prudents.

 

Et à la question de savoir si le Conseil de décembre accouchera « d’une souris », sera un « simple soufflé vite dégonflé » aboutissant au plus petit commun dénominateur ou, au contraire, créera les conditions d’une prise de conscience avec de futures avancées « stratégiques » au profit d’une PSDC passant de l’adolescence à l’âge adulte, la réponse semble être pessimiste, même si la clause de rendez-vous donnera quelques espérances futures  vers…. de nouvelles « audaces toujours mesurées ».


Source : La libre Belgique (édition datée du 18 décembre 2013) 



[1] Attaché à l’Institut royal supérieur de défense et chargé de cours ULg. N’engage pas les institutions de référence.

[2] La discussion sur la PSDC ne devrait pas durer plus de…45 minutes jeudi 19 décembre, sachant que le document final amendable circule depuis le mois de novembre.

[3]Cf. André Dumoulin, Delphine Deschaux-Beaume et Sylvain Paile (Dir.), Politiques de communication, médias et défense. L’OTAN et la PSDC : visibilité en Belgique et chez ses voisins, Peter Lang, Bruxelles, 2013; André Dumoulin et Philippe Manigart (Dir.), Opinions publiques et Politique européenne de sécurité et de défense commune : acteurs, positions, évolutions, Bruylant, Bruxelles, 2010.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Penser pour agir !

" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime !
 "
 

(Voltaire)

 

" L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller

jusqu'au bout de sa pensée "

(Léon Blum)

 

"La démocratie est d'abord un état d'esprit"

(Pierre Mendès France)  

 

 

Recherche

Catégories