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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 00:47

Regards-citoyens.com propose à ses lecteurs de prendre connaissance de l'analyse, sous un angle marxiste, des origines de la Première Guerre Mondiale proposées par Carl Pépin.

 

(Article rédigé en fonction des analyses de Jacques Droz dans :
Les causes de la Première Guerre mondiale. Essai d’historiographie
(collection « Points-Histoire », Paris, Éditions du Seuil, 1997, 207 pages).

 

« Chaque période historique possède ses lois propres » (Karl Marx)

 

Introduction

Ceux qui lisent l’histoire et qui sont mis au fait d’un événement historique se questionnent souvent sur la ou les causes de ce dernier. On cherche à savoir quel fut l’élément déclencheur ou les raisons immédiates qui provoquèrent une série d’événements. Mais a-t-on idée de s’interroger plutôt sur le contexte créant un climat typique pour démarrer un ou des événements ? Le contexte et les circonstances globales qui conduisent les faits à se produire peuvent se définir comme étant ses origines. Tout comme les causes, les origines s’interprètent de plusieurs façons selon les thèses et les manières de penser les événements historiques. Il était donc important d’établir cette distinction entre causes et origines avant d’aborder l’objet de cet article.

L’objet en question s’attarde sur les origines de la guerre de 1914-1918, mais vu selon la théorie de Karl Marx, dont Lénine fut le représentant le plus fidèle pendant le conflit. Pourquoi la théorie marxiste ? Comme l’écrivait l’historien français Jacques Droz, il importait de considérer les origines de la guerre par la voie marxiste du capitalisme international afin de changer des méthodes traditionnelles cherchant plutôt les origines du conflit sur les fondations des histoires nationales (1). Autrement dit, pourquoi ne par chercher à comprendre les origines de la guerre en expliquant cette dernière par un agencement de relations économiques (et politiques par le fait même) qui auraient entraîné, par la concurrence sur les marchés internationaux de l’époque, des tensions entre les grandes puissances ? Comme le veut la théorie marxiste, la guerre de 1914-1918 pourrait ainsi s’expliquer dans un cadre où les règles et des lois suivent un processus aboutissant inévitablement à une conflagration générale. Donc, la guerre ne serait nullement un produit du hasard et des intrigues politiques, mais de quelque chose qui suit un cycle « calculé », avec conscience ou non, avant 1914.

Le point de vue de Lénine

Selon Lénine, la guerre n’était en fait que le résultat de l’inégal développement des économies mondiales, d’une lutte pour les marchés et du choc des impérialismes. Pour appuyer ses thèses, Lénine dénonçait les buts de guerre « hypocrites » des grandes puissances : la France voulant détruire le militarisme allemand, l’Allemagne désireuse de mettre fin au régime réactionnaire des Tsars, etc. Lénine affirmait que les véritables enjeux de cette guerre étaient plutôt de s’emparer des territoires voisins, de masquer d’éventuelles révolutions par l’envoi au front de millions de paysans et d’ouvriers, de ruiner l’ennemi, etc. (2). Sous un autre angle, il était question du choc des impérialismes. Quand Lénine écrivait en 1916 son ouvrage Impérialisme, Stade suprême du Capitalisme, il voulait mettre en lumière le fait que l’accumulation de richesses augmente la puissance et que cette même puissance se frotte inévitablement à une semblable, d’où une guerre est à prévoir si aucune entente n’est trouvée. Bref, la guerre est simple selon Lénine. Il s’agit, suite à plusieurs décennies de capitalisme, d’une accumulation de tensions et de rivalités à bases économiques et non de la méchanceté de tel ou tel homme d’État. Qui en est victime au bout du compte ? Le prolétariat ouvrier et paysan.

Prolétariat contre capitalisme/impérialisme, selon les historiens Lasswell, Jerussalimski et Freymond

« Les gouvernements d’Europe occidentale ne peuvent jamais être parfaitement sûrs qu’un prolétariat conscient de ses intérêts de classe ne réponde à l’appel du clairon » (3). Sur cette citation de l’historien américain Lasswell, son homologue soviétique Jerussalimski (en 1951) rappelait que Lénine a vu juste dans le caractère impérialiste de la guerre et que l’on pouvait s’attendre à un revirement de la part des classes opprimées contre l’État. Selon la théorie marxiste, le prolétariat ouvrier et paysan n’avait pas à s’impliquer, s’il eut fait valoir ses droits, dans un conflit où seuls les intérêts capitalistes et impérialistes étaient en jeu. On mentionne à nouveau le choc des impérialismes dans les enjeux d’avant 1914. Cependant, l’historien français Freymond apporte des objections aux thèses de Lasswell et de Jerussalimski. Le prolétariat ne fut pas impliqué entièrement dans une guerre où les caractères impérialistes et capitalistes avaient cours uniquement. Son principal argument réside dans le fait que l’Angleterre et les États-Unis étaient parvenus avant 1914 à des accords pour concilier leurs intérêts et éviter du coup une accumulation de tensions. Bien que ces deux pays aient pu s’entendre par la voie diplomatique, la théorie marxiste pense que l’Allemagne n’avait d’autre choix que le recours à la guerre afin de faire valoir sa place dans le monde.

L’avarice allemande seule responsable ?

À contre-courant, l’historien français Raymond Aron ne fait pas retomber la faute de la guerre sur le capitalisme industriel. Il s’agirait en fait de « l’avarice millénaire » (ex. : tensions dans les Balkans, vieille rivalité franco-allemande, etc.) qui serait responsable du conflit à dimension mondiale. Toujours selon Aron, les peuples d’Europe n’auraient pas été conduits à la guerre s’ils avaient adopté la rationalité économique (4). Autrement dit, la guerre est un produit de longue date et « normal ». Tout comme les guerres européennes précédentes, cette guerre de 1914 s’insère dans un cadre similaire, mais avec la particularité que les hommes d’État découvrirent trop tard la dimension industrielle qu’aillait prendre le conflit. Certes, Aron est à contre-courant si l’on prend sa thèse dans une perspective marxiste, mais ce dernier ne nie pas l’influence de l’économie sur la guerre. Il considère que l’économie est un petit morceau du casse-tête posé par les origines du conflit de 1914.

La guerre capitaliste et impérialiste vue par Hallgarten

Au début des années soixante, à la même époque que Aron, l’historien Hallgarten tenta de revenir à la théorie marxiste sur les origines de la guerre. Il voulait redéfinir, dans un premier temps, la part du facteur économique dans les décisions politiques. Hallgarten voulait montrer les liens unissant les milieux d’affaires aux politiciens, de sorte que le pouvoir politique subit l’influence directe du capitalisme. De plus, l’historien évoqua ce que j’appelle les « rongeurs de pouvoir », c’est-à-dire tous les milieux de la presse écrite, des ligues militaires et politiques (les pangermanistes par exemple), des étudiants, etc. L’influence de ceux-ci se traduit souvent par les accusations qui leur sont portées d’avoir empoisonné la vie politique, les problèmes étatiques et redonner de l’eau au moulin des idées impérialistes. Comme l’écrit Hallgarten: « (…) la préservation de la paix dépendait de plus en plus de la détermination résolue chez les dirigeants de sacrifier leur réputation de patriotes sur l’autel de l’humanité. » (5)

Conclusion

« (…) le développement de l’impérialisme multiplie en fait les rencontres concurrentielles et les heurts d’intérêts que ne peuvent dissimuler que de passagers compromis » (6). Voilà la théorie marxiste : la guerre comme résultat d’un mariage entre le capitalisme et l’impérialisme, auquel le prolétariat est entraîné dans une sorte de « ménage à trois explosif ». Il faut certes apporter des nuances. Dans cet essai d’historiographie, la théorie marxiste en est une parmi d’autres pouvant apporter des réponses aux origines de la Première Guerre Mondiale. J’aurais sans doute pu utiliser des sources un peu plus variées pour cet exposé, mais l’ouvrage de Jacques Droz est un livre d’historiographie synthétisant très bien les différentes opinions sur le contexte d’avant-guerre.

Somme toute, la guerre, dans l’analyse marxiste, aurait-elle pu être évitée ou du moins localisée ? Si l’on se fie aux dires de Karl Marx avec ses lois historiques, la guerre aurait, techniquement, pu être évitée en effet. Le philosophe pensait que le capitalisme et l’impérialisme s’inséraient dans un cadre ajusté en fonction de lois spécifiques de l’époque. À ces lois, les hommes devraient s’adapter en conséquence. Par contre, il faut prendre également en considération les intérêts nationaux, les intrigues diplomatiques, le jeu des alliances, etc., pour définir l’attitude des hommes dans les origines du conflit. Pour tout cela, les historiens s’aventurent en terrain glissant quand ils veulent trouver les réponses exactes aux origines de la guerre de 1914-1918. Rien n’est « coulé dans le béton » comme l’on dit…

 

Notes :

1 – Jacques Droz, Les causes de la Première Guerre mondiale. Essai d’historiographie, Paris, Éditions du Seuil, 1997, page 42.
2 - Idem., page 43.
3 - Ibid., page 46.
4 - Ibid., page 47.
5 - Ibid., page 48.
6 - Ibid., page 50.

 

© Anovi 

 

Source : http://grande-guerre.org/?p=446

 

Voir également : Autopsie d'un désastre, par Erice Branca (lespectacledumonde.fr)  

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