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Publié par Pierre de Taille

Atlantico : Comment sont perçues les élites en France ? Faut-il craindre de voir les têtes de ceux qui ont réussi plantées sur des piques comme nous avons pu le voir au cours de notre histoire ? Les Français ont-ils une spécificité dans la façon de percevoir leurs élites ?

Jean-François Kahn : Les Français ont un rapport à la réussite qui est ambivalent, voire ambigu. Si l’on regarde l’affaire Depardieu, ce n’est ni le fait qu’il ait réussi, ni le fait qu’il ait de l’argent qui lui est reproché. Ce ne sont d’ailleurs pas les Français qui lui font des reproches. A l’origine, c’est simplement le Premier ministre qui dénonce son attitude – et non pas le personnage. Le tout a pris une tournure bien tragique dès lors que Gérard Depardieu a demandé à se faire retirer la nationalité, manifestant ainsi une volonté de renier l’Etat et la Nation.

Pourtant, la personnalité de Gérard Depardieu est très appréciée. Et là, nous avons quelque chose de typiquement Français : un mec beau parleur, rebelle, qui se permet de pousser des coups de gueule pour toutes sortes de raisons, qui se rend à Cuba et fait l’apologie du communisme ou participe à des soirées avec Poutine à Moscou ou encore à Grozny en Tchétchénie. Et je ne parle pas de ses écarts quand, lassé d’attendre dans un avion, il préfère uriner contre la porte ou, quand, après un accident de scooter, ivre mort, il préfère tabasser l’automobiliste. Malgré tout cela, les Français aiment Gérard Depardieu parce qu’il reste un éternel rebelle. Imaginez une telle personnalité dans un pays comme les Etats-Unis.

Même chose pour un Bernard Tapie : un homme d’affaires qui a fait de la prison et a été impliqué dans une multitude de scandales et qui se retrouve à racheter La Provence. En Amérique, si un entrepreneur aussi controversé cherchait à racheter le New York Times, l’opinion serait littéralement outrée. En France, on valide.

Par contre, d'autres types de personnalités, trop propres sur elles, sont littéralement honnies des Français. Un personnage comme Alain Minc, qui fait le tour des médias, des télévisions et des radios, sans une mèche qui dépasse, pour proposer tout un tas de théories économiques ou politiques – même s’il se trompe tout le temps – est rejeté par tout le monde parce qu’il n’a pas cette image de rebelle !

Eric Anceau : Il y a une spécificité. Nous avons un rapport très particulier aux élites depuis la Révolution française, en raison de notre passion pour l’égalité. Toutes les têtes qui dépassent un petit peu trop, les Français ont tendance à vouloir les égaliser. Les Français ont malgré tout conscience de la nécessité d’être gouvernés, du besoin des élites – j’utilise à dessein le pluriel. Mais en période de crise, ou lorsque les élites se comportent mal, car cela arrive, on assiste à une remise en cause de celles-ci.

Faut-il voir dans cette manière de percevoir les élites un héritage de notre histoire ? Cherche-t-on quelque part à reproduire les exemples du village Gaulois ou de la Révolution ? Le fait de s'en prendre aux élites est-il vraiment une spécificité française ?

Jean-François Kahn : Exactement ! D’ailleurs, Gérard Depardieu colle parfaitement à cette imagerie de l’imaginaire français. Depardieu, c’est celui qui a joué Cyrano et qui a joué Obélix. Forcément, cela ressort sur la manière dont on le perçoit et joue dans le fait qu’on ait tout de même une image positive de lui malgré toutes ses frasques.

Les Français sont fiers de cet héritage révolutionnaire et cherchent à l’entretenir. Nous sommes dans un pays où les rebelles ont systématiquement été magnifiés. Prenez l’exemple de Jean Chouan : sa révolte était déjà opposée au fisc ! Il s’opposait pendant la Révolution à l’impôt sur le sel. Déjà, c’est ce rejet qui est à l’origine d’une légende de rebelle.

Eric Anceau : Le phénomène a toujours existé, du moins à l’époque contemporaine. 1789, 1815, 1830, 1848, 1870, 1940 : à chaque crise majeure avec changement de régime, il y a eu une remise en cause des élites, qu’elles aient été responsables ou non. Les Français leur ont systématiquement imputé les difficultés qu’ils rencontraient à ce moment-là.

L’aristocratie d’Ancien Régime, entre 1787 et 1789, pour maintenir ou accroître ses privilèges, avait eu tendance à se crisper, à s’en prendre à la monarchie, et a ouvert une véritable boîte de Pandore de remise en cause du régime de la monarchie absolue, et par ce réformisme incomplet, a été jetée à bas, car elle était imbue de ses privilèges et critiquée comme telle. Cela dépend donc des périodes, mais à chaque problème, les Français se tournent vers leurs élites pour émettre des critiques.

Nous avons connu de très nombreux changements de régime sur la période contemporaine : de 1789 à nos jours, nous avons connu exactement 18 changements de régime. L’instabilité des régimes en France démontre notre rapport particulier aux élites. A un moment donné, les Français ne supportaient plus leurs élites et les ont jetées à bas. Bien qu’elles ne soient pas entièrement responsables des problèmes, les élites l’étaient en partie. Cela renvoie au problème de la réforme : les élites n’arrivent pas à réformer, et cet échec débouche sur des révolutions. Les élites portent ainsi une part de responsabilité dans les crises, et elles en subissent les conséquences.

Mais les élites sont malgré tout perpétuées au pouvoir depuis 1789, comme de nouveaux ouvrages le montrent. On retrouve sans cesse des avatars des mêmes élites, comme celle de la bourgeoisie au 19ème siècle. Beau de Loménie, un monarchiste, critiquait déjà la montée en puissance de la bourgeoisie au 19ème dans "La Responsabilité des dynasties bourgeoises", il n’en demeure pas moins que ce sont les mêmes familles que l’on retrouve au pouvoir.

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