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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 11:56
Une étude du Cevipof publiée par Le Monde met en avant les facteurs qui fragilisent, selon le Français, la démocratie. Entre l'impuissance économique des gouvernements, la déconnexion des élites par rapport au réel et la perte de souveraineté, le constat est cinglant pour les dirigeants.
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Une étude du Cevipof publiée par Le Monde met en avant les facteurs qui fragilisent, selon le Français, la démocratie. Entre l'impuissance économique des gouvernements, la déconnexion des élites par rapport au réel et la perte de souveraineté, le constat est cinglant pour les dirigeants.

Atlantico : Selon une étude du CEVIPOF, relayée par Le Monde (ici), les facteurs qui selon les Français fragilisent la démocratie en France sont "l'impuissance des gouvernements à apporter des solutions à la crise économique" (50 %) et "la déconnexion des élites par rapport aux problèmes quotidiens des Français" (47%). 41% d'entre eux considèrent également que l'appartenance de la France à l'Union européenne "tend plutôt à affaiblir la démocratie en France". Comment interpréter ce diagnostic ? Sur quels éléments concrets est-il permis de l'appuyer ?  

Éric Verhaeghe : Peut-être que ce diagnostic s'inspire d'une simple observation de la réalité. La crise date de 1975. On pourrait s'amuser à faire une anthologie des Premiers ministres qui ont affirmé qu'ils allaient la combattre. Bientôt, la moitié des Français sera née avec cette crise, et aura entendu chaque matin en ouvrant la radio ou la télévision que le gouvernement combattait la crise. Tout ça pour quel résultat ? Pour une aggravation constante pour des raisons qu'il faudra un jour tirer au clair. Mais... quand Jacques Delors décide de promouvoir l'acte unique européen en 1986, il donne le coup d'envoi à une construction communautaire dont le centre de gravité se situe en Allemagne.

Depuis 1986, la France court après les transpositions de directives qui sont pour la plupart conçues au bénéfice de l'Allemagne. On entend aujourd'hui des gens très sérieux faire semblant de ne pas voir que le triomphe de l'Allemagne est d'abord dû au traité de Maastricht, qui a stérilisé la concurrence industrielle en Europe. Bref, une fois de plus, les Français, qui forment un très grand peuple, ont la lucidité de voir ce à quoi leurs élites tournent ostensiblement le dos.

Gil Mihaely : Si la démocratie française ne fonctionne pas bien c’est tout d’abord à cause de la culture politique française. Depuis 1958, la logique sur laquelle nos institutions sont fondées est la suivante : sacrifions la représentativité pour renforcer la gouvernabilité. Le résultat : nous avons des présidents constitutionnellement puissants, jouissant très souvent d’une majorité quasi automatique dans les deux chambres. Or, malgré cette situation, les gouvernements n’arrivent pas à appliquer les politiques qui les ont fait élire… ni Chirac en 2005, si Sarkozy en 2007-2008, et encore moins Hollande en 2012-2013 ne sont arrivés à mettre en œuvre leurs programmes. Pourquoi ? à cause des blocages plus ou moins opaques.

Si dans une démocratie parlementaire le chef de l’État met de l’eau dans son vin pour trouver un compromis avec les parties qui forment sa coalition et donc face à des élus légitimes, en France aujourd’hui les compromis sont arrachés par des manifs (donc par 50.000 personnes selon la préfecture, 5 millions selon les organisateurs…) et organisations syndicales peu représentatives. Ainsi, trop de Français ne sont pas représentés tandis que d’autres sont sur-représentés… Il faudrait retrouver un nouvel équilibre où le poids des élus et la représentativité des chambres sont plus importants.  

Denis Payre : Je ne suis pas surpris par ces données. Quand vous avez un président de la République qui vous dit qu'il va inverser la courbe du chômage mais qui n'y arrive pas, quand cela fait 30 ans que l'on connait un chômage de masse et que les politiques prétendent s'en occuper, on comprend que les Français réagissent comme cela. Notre classe politique est dominée par deux types de profils. Il y a les politiques de carrière qui sont dans des logiques de réélection et non plus de service de l'intérêt général. Ils prennent donc le moins de risque possible, évitent les vrais sujets et ne disent pas la vérité qui est que, si le pays ne fonctionne pas, c'est parce qu'il a un État omniprésent et qui ne cesse de grossir.

L’autre profil dominant en politique, ce sont des fonctionnaires, de qualité mais trop nombreux. Sont au pouvoir des gens qui ne connaissent que l'État jacobin centralisateur alors qu'il faudrait un État décentralisé, agile, digital, qui pousse les gens à donner le meilleur d'eux-mêmes. Ils ne connaissent pas l'économie, ce qui est encore plus grave, et ils sont comme une poule devant un couteau face aux problématiques de l'emploi. Ils inventent des solutions technocratiques comme les emplois d'avenir.

Michel Guénaire : Ce diagnostic est intéressant. Pour la première fois, on voit la démocratie liée à un besoin d'efficacité du pouvoir. Elle ne le serait donc pas seulement à un besoin d'écoute du pouvoir. L'impuissance des gouvernants coûte autant à la démocratie que leur déconnexion par rapport aux réalités du pays. La question plus intéressante alors est de savoir si les deux besoins sont attachés l'un à l'autre. En d'autres termes, est-ce qu'un pouvoir qui n'écoute pas est aussi un pouvoir qui n'est pas efficace ? Pour ma part, je l'ai toujours cru. D'abord, seul un pouvoir qui représente justement une société peut résoudre ses difficultés. Ensuite, l'efficacité du pouvoir est un critère attendu de la démocratie. Quant à l'appartenance de la France à l'Europe, elle cumule sûrement les deux défauts : ni efficacité du pouvoir, ni écoute du pouvoir.

Quelles sont les manifestations les plus flagrantes de l'impuissance des gouvernements successifs en matière économique ? En quoi l'attitude du personnel politique à cet égard est-elle dangereuse ?

Éric Verhaeghe : La tarte à la crème sur ce sujet est la lutte contre le chômage. Depuis près de 40 ans, tous les 6 mois, les gouvernements en place annoncent un plan de lutte contre le chômage. Il suffit d'ouvrir les yeux pour mesurer le désastre. Mais d'autres tartes à la crème émergent.

Progressivement, la réduction du déficit sous les 3% prévue par Maastricht devient aussi une vieille lune. Dans la foulée, le "trou" de la sécurité sociale s'est, lui, imposé comme le Graal des ministres sociaux qui se succèdent. Tout cela nourrit le sentiment que la parole politique n'a pas de sens, et qu'au fond la démocratie est un leurre : les gouvernants aboient, la société passe.   

Gil Mihaely : Les réformes de notre système de retraite, de l’administration, de la fiscalité et du marché du travail sont autant des boulets qui pèsent depuis plus de vingt ans sur l’économie. Or, malgré les pouvoirs extraordinaires que leur confère la Cinquième République (il suffit de comparer avec les États-Unis où la cohabitation est presque la règle pour ne pas parler des autres démocraties européennes) la France n’avance que très timidement. 

Michel Guénaire : Le chômage est le fléau de notre société. Les gouvernements qui se sont succédés depuis trente ans n'ont pas réussi à le combattre. Les gens perçoivent qu'ils ont essayé de multiples recettes, qui ont toutes tourné autour de la technique des emplois aidés. L'attitude des hommes politiques porte une part de responsabilité. Ces mesures furent plus des expédients que de véritables réponses. Elles ont révélé de la part des responsables politiques une façon très technocratique ou administrative de gérer le problème. L'économie qui crée de la richesse et de l'emploi est celle que l'on accueille positivement dans un pays, non le système administratif et coûteux d'emplois subventionnés. Bien sûr, il y a par ailleurs le contexte économique qui est très pesant pour les nations occidentales n'ayant pas fait depuis trente ans de véritable effort de renouvellement de leur appareil de production et de leur stratégie à l'exportation. 

Quelles sont les causes de cette impuissance économique imputée au politique ? La "consanguinité" des élites françaises constitue-t-elle un facteur explicatif ?

Éric Verhaeghe : Je ne mélangerais pas de façon aussi arithmétique les deux sujets. Notre premier problème est que nous avons fondé notre prospérité au sortir de 1945 sur une industrie lourde, polluante et consommatrice de main-d’œuvre. Avec le progrès technologique et le réchauffement climatique, ce modèle-là est mort. Nous n'avons plus besoin d'ouvriers à la chaîne, peu formés et dociles, mais d'ingénieurs et de créateurs originaux et impertinents. Le premier sujet de la crise est celui-là.La responsabilité de nos élites dans ce paysage est de refuser de le comprendre (comme la noblesse de 1788 refusait de comprendre la révolution industrielle en cours), et de s'accrocher au pouvoir et aux vieux schémas comme une moule à son rocher.

Dans les élites, je mets autant le ministre de l'Education qui continue à penser que le problème de l'école se réglera à coups de créations de postes, que l'aile gauche du PS qui veut maintenir un mur de séparation entre l'école et l'entreprise, que les syndicats qui bloquent tout passage dans le monde nouveau ou, en tout cas, le freinent au maximum.

Michel Guénaire : Nous savons bien que la coupure d'une certaine classe politique par rapport à la société réelle a engendré un discours abstrait. On le mesure dans l'économie. Ce que vous jugez être la consanguinité des élites françaises soulève une autre question. C'est celle du conflit d'intérêt, qui n'a pas de lien direct avec la lucidité économique. Cette consanguinité ou l'enfermement des élites sur elles-mêmes est seulement révoltant du point de vue de la nécessaire respiration d'une société du bas vers le haut.

Gil Mihaely : Permettez moi d’évoquer un autre élément : la demande de la part des Français vis-à-vis de l’État est trop grande. Les critiques des élites sont sans doute justifiées mais les citoyens doivent se sentir le devoir d’agir malgré les difficultés, de se débrouiller, de contourner les obstacles. L’innovation ce n’est pas uniquement de brevets de haute technologie ! Ce sont surtout les petites techniques permettant de produire, d’avancer malgré les carences de l’État et des dirigeants. Est-ce que chacun de nous fait le maximum ? N’y a-t-il pas quelques petits points de croissance que l’on peut arracher malgré nos dirigeants ? Avons-nous la niaque, la volonté inébranlable de gagner ? Voilà des questions à méditer.  

 

Quels remèdes concrets peut-on apporter à "l'impuissance des gouvernements à apporter des solutions à la crise économique" ?

Éric Verhaeghe : Comme nous avons toujours fait depuis plus de 2.500 ans, en balayant l'escalier par le haut, au besoin par une rupture brutale.

Michel Guénaire : Il faut justement renouveler la classe politique du bas vers le haut. Que des hommes et des femmes qui exercent des responsabilités et ont une expérience dans la société civile accèdent aux responsabilités politiques, ou soient associés aux responsables politiques classiques ! L'impuissance vient souvent de l'absence de lucidité. La lucidité vient toujours de l'extérieur.

Gil Mihaely : Il faut changer d’institutions et adopter un régime plus représentatif et plus pragmatique capable de produire des compromis démocratiquement légitimes. 

Denis Payre Il faut alléger le code du travail qui fait 3.700 pages et qui est totalement ingérable pour les entrepreneurs, spécialement dans les petites structures. Un tiers des PME sont en sous-effectif. Pourquoi ? Parce que quand un chef d’entreprise signe un CDI, il a la main qui tremble, parce que si ça ne passe pas bien, il faudra qu'il licencie et il sera confronté quasiment à tous les coups à un recours aux prud'hommes. La conséquence ? Une France à deux vitesses avec des jeunes qui enchaînent les jobs précaires. Les pays qui ont résolu ce problème ont conçu une grille toute simple qui consiste à donner des indemnités en fonction de l'ancienneté sans ambiguïté sur les montants. Si on se mettait d'accord sur ce point et que ces PME embauchaient au moins une personne, 300.000 emplois seraient créés, sans coût pour l'État.

Un autre exemple pour combattre cette "impuissance" face à la crise et au chômage : l'apprentissage. Il ne marche pas chez nous pour deux raisons simples. Premièrement, si ça ne se passe pas bien avec l'apprenti, vous ne pouvez pas vous en séparer, ce n'est pas possible. Deuxièmement, vous devez ramener tous les soirs avant 18h. Il s’agit de problèmes souvent simples et concrets mais nos dirigeants politiques sont des théoriciens déconnectés et préoccupés uniquement par leur réélection.

Il faut s'occuper de l'économie réelle avec des gens qui connaissent la réalité. Ces problèmes se résoudront quand on aura des gens qui connaissent les sujets, les détails, qui ont de convictions fortes, qui n’auront pas peur de chercher à surmonter les corporatismes. Cela passera par un changement de fonctionnement de la vie politique qui permettra aux gens de la société civile d'investir le milieu public.

Quelle forme concrète prend la déconnexion des élites du quotidien des Français ? Quel rôles les médias jouent-ils dans ce processus ?

Michel Guénaire : Les élites fonctionnent en circuit fermé. C'est l'appréhension des Français que révèle très bien le sondage auquel vous faites référence. Dans ces élites, il faut d'ailleurs ranger plusieurs professions appartenant tant au secteur public qu'au secteur privé, outre bien sûr les hommes politiques. C'est certainement le phénomène le plus déroutant : ce sont les mêmes que l'on retrouve au cours de leur carrière, tantôt servant l'intérêt général comme haut fonctionnaire ou dirigeant d'entreprise publique, tantôt servant les intérêts privés comme banquier d'affaires ou chef d'entreprise, et qui forment ensemble une sorte d'élite interchangeable, provenant des mêmes écoles et partageant les mêmes codes. Les journalistes, ou une certaine catégorie de journalistes, font partie de ces élites, et, quand ils posent les mêmes questions aux hommes politiques depuis si longtemps, contribuent à la superficialité ambiante.

Éric Verhaeghe : La déconnexion s'opère par ce que j'appelle la réaction nobiliaire. L'élite au pouvoir se crispe sur ses privilèges et impose une pensée unique complètement décadente, en agissant par anathèmes à la manière des vieux ayatollahs. L'anathème à la mode, c'est le populisme. Vous voulez dire que les jeunes qui squattent les halls d'immeubles dans les cités empoisonnent scandaleusement le quotidien de victimes ordinaires? vous êtes populiste. Vous voulez dire que l'euro a dégradé le niveau de vie des Français, ce qui est une évidence? vous êtes populiste. Vous réclamez la transparence sur les dépenses publiques? Vous êtes populiste. Le populisme est l'anathème de niveau 1.

Au niveau 2, on trouve les accusations de "facho" ou le soupçon d'appartenir à l'extrême droite. Au niveau 3, vous êtes forcément antisémite ou ami d'al-Qaïda. Le rôle des médias subventionnés par le pouvoir est d'administrer fidèlement et patiemment ce système de mise des idées sous l'éteignoir. Ecoutez France Inter un matin, et vous comprendrez.

Gil Mihaely : Concrètement, les élus au niveau national, les dirigeants de l’exécutive, la haute fonction publique et les « riches » sont soupçonnés de rouler pour eux même, de profiter du système pour leurs propres intérêts. Les médias véhiculent ce mélange de critiques fondées, jalousie malsaine et passions égalitaristes.

Parallèlement, il faut rappeler les résultats d’une autre enquête publiée par Le Monde : les Français maitrisent mal les questions économiques. Ainsi 42% des personnes sondées ne savaient pas que 100 euros déposés pour un an à 2% d’intérêt rapportent 2 euros… je ne vous parle pas de questions plus compliquées… J’imagine que cela ne les empêche pas d’avoir un avis sur tout et de soupçonner tout le monde d’incompétence…  

Selon un sondage i>Télé, une majorité de Français considèrent, qu'en matière d'intégration, il revient davantage aux étrangers qu'à l'Etat de faire des efforts. Une position totalement ignorée par la feuille de route sur l'intégration qui sera présentée le 11 février par le gouvernement et qui défend une logique inverse en prônant le multiculturalisme. Comment le gouvernement en arrive-t-il à défendre des projets en contradiction frontale avec les attentes de la société ?

Éric Verhaeghe : Sur ce point, il y a une vraie interrogation, qui mérite sans doute un peu de gymnastique. D'un côté, il existe un fort courant "sociétaliste" au sein de la gauche, et singulièrement au sein du parti socialiste, qui s'inspire d'une sorte de post-marxisme petit-bourgeois : selon ces gens, qui sont plutôt nantis, tout est construction sociale, rien n'est universel. La famille est une construction, le genre est une construction, la nation est une construction. Ces gens-là poussent à la roue pour déconstruire une certaine conception du peuple français.

D'un autre côté, le gouvernement a un intérêt objectif à cliver sur des questions de société, surtout avant les élections, pour récupérer son électorat désespéré par le naufrage économique en cours. L'union de ces deux phénomènes pousse à ces mesures dont l'objectif est de durcir les termes du débat public. C'est un jeu dangereux, car il fait le bonheur des extrêmes, et la majorité le paiera cher et longtemps.  

Gil Mihaely : Tout d’abord ce texte stipule clairement qu’il ne s’agit pas de multiculturalisme. On peut ne pas partager ce constat mais il faut le souligner quand même. Ensuite, ils ont été élus et c’est leur droit ! On peut penser que c’est bête (c’est d’ailleurs mon avis). Sur le fond, nos gouvernants, presque impuissants quand il s’agit de l’économie, retrouvent une capacité d’action quand il s’agit des questions comme l’intégration. C’est donc la dessus qu’ils peuvent avoir un bilan positif et donc cela devient politiquement vital d’avancer sur ces sujets.  

Michel Guénaire : Votre question est pertinente. Le gouvernement donne le sentiment de vouloir des réformes au nom de ses convictions, ce qui est sans doute bien, ou de la majorité électorale qui a élu le président de la République, ce qui est encore certainement bien, non de l'opinion des Français au moment où la réforme est proposée, ce qui ne va pas. Le corps social français est fragile. Il faut un travail d'explication et de conviction avant de proposer une réforme, surtout dans le domaine des réformes de société.

Quelles solutions concrètes peut-on apporter à "la déconnexion des élites par rapport aux problèmes quotidiens des Français" ? Comment résoudre le divorce entre les élites et les Français ?

Denis Payre : Pour résoudre cette impuissance, il faut dé-professionnaliser la politique. La politique doit être un passage de courte durée : on apporte une expérience de la société civile avant d'y retourner. On propose par exemple de ne pas faire plus de deux mandats successifs et quatre mandats dans une vie, ce qui est déjà beaucoup. Les fonctionnaires, même s'ils sont de qualité, sont trop nombreux. Ils représentent quasiment 50% du Parlement alors qu'ils ne pèsent que 10% des travailleurs. Il faudrait ainsi qu'un fonctionnaire élu démissionne. C'est d'ailleurs ce qui se passe dans d'autres pays d'Europe.En un mot, il faut faire respirer la vie politique.

Michel Guénaire : Notre société doit redevenir républicaine. Je ne crois qu'à la règle de la circulation des élites. L'origine de la formation d'une classe dominante fonctionnant sur elle-même est la mondialisation économique qui a privilégié des contacts, des complicités et donc des passerelles, entre responsables des Etats et acteurs privés. Il faut une charge de renouvellement dans la désignation des responsables du pays, celle-ci ne peut provenir que de la société civile comme je le crois avec tous les adhérents de SOCIETECIVILE2017.

Quels événements et attitudes des dirigeants français ont pu laisser s'installer l'idée que l'Europe affaiblissait la démocratie ?

Michel Guénaire : Je le disais à l'instant. L'Europe n'écoute pas ses peuples. Les dirigeants français ont laissé faire une construction européenne très imbue de ses règles, jugeant que par la seule force de ses règles elle s'imposerait aux peuples, mais ces règles ont construit une maison opaque. L'Europe n'est pas démocratique, parce qu'elle ne dit pas où elle va.

Éric Verhaeghe : Incontestablement, l'affaire du traité de 2005 a constitué un préjudice majeur. Le fait de passer par la loi, après un échec au référendum se paiera longtemps. Ce jour-là, Jacques Chirac a allègrement carbonisé l'idée d'une Europe démocratique en France. Dans la foulée de ce geste, des affaires comme la TVA sur les centres équestres, ou la gestion de l'euro par la BCE ne font que nourrir le sentiment d'une Europe hostile à la démocratie en France.  

Gil Mihaely : Le fait d'avancer sans légitimité démocratique suffisante !  

Comment concrètement redonner foi aux Français en l'Europe ?

Éric Verhaeghe : Je pense que les Français ont foi dans l'Europe, mais pas dans la construction européenne telle qu'elle est. Historiquement les Français ont toujours porté un projet continental. Rappelez-vous Brenn qui envahit Rome et va jusqu'en Grèce. Tout cela ne date pas de l'épopée napoléonienne, donc. Le projet européen aujourd'hui est très différent de notre projet à nous. C'est un projet germanique, avec une division internationale du travail qui profite à la Prusse.

Du jour où nous avons sottement accepté que Berlin redevienne capitale de l'Allemagne, nous savions que nous mettions le doigt dans un engrenage qui nous a déjà valu trois guerres en 150 ans. Il faut donc changer la donne du projet communautaire : changer les traités pour que l'euro ne dépasse pas la parité avec le dollar, ce qui libérera notre énergie industrielle, accepter la Turquie dans l'Union pour contre-balancer le poids de l'Allemagne, et préparer l'élargissement de l'Europe à la Méditerranée, qui est notre bassin naturel de prospérité.  

Gil Mihaely : Il faut faire en sorte qu’ils soient impliqués politiquement, c'est-à-dire que l’Europe se fasse selon ce qu’ils votent.

Denis Payre : Redonner foi aux Français en l'Europe passe par un changement des dirigeants français qui passent leur temps à utiliser l'Union européenne comme un bouc émissaire. C'est la faute de l'Europe, de Merkel, de l'euro. Bien entendu, il y a des problèmes en Europe. Il faut par exemple lutter contre la concurrence fiscale excessive entre les États. L'Europe est imparfaite et il faut travailler à l'améliorer en trouvant un fonctionnement institutionnel, qui permette de fonctionner efficacement.

Il faut aussi lutter contre la multiplication des règlements. Certains sont justifiés, d'autres moins, mais cette sur-administration de Bruxelles est un problème. Là encore, il faut des gens différents qui vont lutter contre les excès de normes. Nos dirigeants politiques français sont des champions de l’excès de norme, ils ne sont pas bien placés pour résoudre ces problèmes.

L'Europe est bloquée parce que la France l'est également avec des gens incapables de réformer le pays. La France a toujours été le moteur de la construction Européenne, elle est actuellement incapable de se réformer, comment pourrait-elle aider l’Europe à se réformer ? Pour réformer l'Europe, il faut changer les politiques en France et également changer les politiques français que l'on envoie à Bruxelles.

Michel Guénaire : L'Europe, qui est un magnifique projet, doit être un projet incarné politiquement. J'ai repris ici même (Atlantico, interview du 17 décembre 2013) une proposition que je formule dans mon dernier livre (Le retour des Etats, Grasset, 2013), en faveur d'un nouveau Conseil européen de six membres et non plus de vingt-huit. L'Allemagne et la France en seraient deux membres permanents, les quatre autres seraient des membres tournants. J'ai dit que cette recomposition donnerait une responsabilité, non pas un avantage, aux Allemands et aux Français, outre qu'elle permettrait aux autres de mieux exister par rapport au fameux couple franco-allemand. Cette proposition répondrait au double besoin dont je parlais plus haut : le besoin d'efficacité et le besoin d'écoute exprimés par les Français, qui n'attendent que la satisfaction de ces deux besoins pour redevenir des Européens convaincus. Ce serait un déclic. Le commencement d'une nouvelle ambition européenne.

Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/menaces-democratie-pistes-pour-redonner-confiance-michel-guenaire-eric-verhaeghe-denis-payre-gil-mihaely-976034.html?page=0,2

 

Michel Guénaire est avocat et essayiste, président de SOCIETECIVILE2017.

 

Denis Payre est le cofondateur de Business Objects et fondateur de Kiala. Il a lancé le mouvement politique "Nous, citoyens".

 

Éric Verhaeghe est l'ancien Président de l'APEC (l'Association pour l'emploi des cadres) et auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr. Diplômé de l'ENA (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un DEA d'histoire à l'université Paris-I.

 

Gil Mihaely est historien et journaliste. Il est actuellement éditeur et directeur de Causeur.

 

 

 

 

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