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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 10:03

Si la catastrophe de Fukushima conduit à un réexamen approfondi de la place du nucléaire en France et dans le monde dans le mix énergétique, il est économiquement, socialement, écologiquement et pour finir politiquement inacceptable de cantonner le débat sur l'énergie aux seules questions de la date de sortie du nucléaire et aux trajectoires pour y arriver.

L'énergie est au cœur de nos modes de vie et de notre quotidien. L'électricité ne représente que 25 % de l'énergie finale que nous consommons en France. Nous avons besoin de pétrole pour nous déplacer et transporter biens et marchandises ; de gaz pour nous chauffer et dans l'industrie. Or toutes nos sources d'énergie posent des problèmes : écologiques et sanitaires avec les émissions de CO2, les autres pollutions engendrées et les risques d'accidents, économiques, avec la croissance du coût de la facture pour le consommateur et pour le producteur, géopolitiques du fait de la dépendance de la France et de l'Europe en matière d'approvisionnement. C'est donc bien l'ensemble de la question énergétique et les arbitrages difficiles à réaliser qui doivent être exposés à nos concitoyens.

Le premier enjeu à leurs yeux est sans doute celui du prix des énergies. Elles vont toutes voir leur coût augmenter. Pour les fossiles du fait des tensions futures d'approvisionnement et du recours de plus en plus massif à des sources plus difficiles à aller chercher. Du fait également de la nécessité de mettre un prix au carbone pour limiter la dérive climatique. Pour l'électricité c'est une conséquence mécanique – même si elle peut paraître paradoxale – des décisions de libéralisation européenne du secteur. Le prix de l'électricité devrait augmenter de 5 % par an pour s'aligner sur le tarif européen moyen. C'est aussi nécessaire si nous voulons que nos opérateurs investissent dans l'appareil de production sans sacrifier à la sécurité et dans les réseaux de transport et de distribution, une nécessité incontournable si l'on veut mieux gérer la pointe de l'électricité et la part croissante d'électricité issue de renouvelables (l'éolien et le solaire) intermittentes. Cette hausse des prix des énergies doit à l'évidence être accompagnée au plan social puisque 3 à 4 millions de ménages sont en situation de précarité énergétique ou de confort thermique insuffisant.

Le deuxième enjeu d'une politique énergétique est de s'atteler au défi de la maîtrise de la demande, levier clef pour la résorption de ces problèmes. Défi économique et financier : les moyens à engager sont considérables et sur une durée longue, sans doute de l'ordre de 500 à 1 000 milliards d'euros dans les décennnies à venir. Défi industriel : dans le domaine du logement les filières ne sont pas encore suffisamment bien organisées, les consommateurs ne savent pas à quel saint se vouer. Dans le domaine du transport, de gros efforts de recherche et développement sont nécessaires pour sortir des véhicules consommant moins de 2 litres au cent kilomètres. Défi social : ce sont des centaines de milliers d'emplois à la clef.

Le troisième enjeu est celui de la gouvernance de l'ensemble. L'eurolibéralisme, appliqué en France avec difficulté sur nos services publics, nous a conduit à une architecture shadok où des monopoles naturels comme le réseau de transport, publics par essence, sont détenus par des entreprises en cours de privatisation. Comment peuvent se faire les arbitrages d'investissement quand certains (ceux du réseau) dépendent d'un prix administré (le Turpe), d'autres d'un prix réglementé, dans une entreprise qui doit rendre compte à des actionnaires privés ? La récente loi NOME a évité de lourdes pénalités à la France mais ne sécurise pas la production nucléaire, qui dans tous les scénarios réalistes va durer encore plusieurs décennies.

Le quatrième enjeu est notre capacité à développer des énergies renouvelables à un coût raisonnable et, pour l'électricité, de manière à ce que leur intermittence soit gérée sans créer de baisse de qualité auprès des usagers et sans recourir massivement au gaz, ce qui nous conduirait à une augmentation du contenu CO2 du kWh, inacceptable du point de vue de la lutte contre le changement climatique.

Enfin, nous devons, dans le cadre de cette lutte, anticiper de probables reports de sources d'énergie. Le développement de transports en commun suppose, dans la majorité des cas, un recours croissant à l'électricité. Les énergies fossiles peuvent aussi être remplacées par l'électricité dans l'industrie.

Pour aucune de ces grandes questions les réponses ne sont faciles. Personne ne peut prétendre savoir aujourd'hui quelle sera notre performance collective en matière de réduction d'énergie, ni ce que sera la vitesse de pénétration des renouvelables. Donnons-nous les moyens d'ouvrir nos marges de manœuvre, de pouvoir décider en toute connaissance de cause la vitesse d'évolution de notre mix électrique. Mais ne confisquons pas ce débat démocratique majeur par des positions symboliques qui n'ont aucun sens quand il est question d'énergie, c'est-à-dire de l'un des cœurs de notre vie commune.

 

Alain Grandjean est économiste.

 

Voir également le volet énergétique du Livre blanc des Ingénieurs et Scientifiques de France : Livre Blanc des Ingénieurs et Scientifiques de France



 

 

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