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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 13:14

Hommes politiques, syndicats, entreprises, etc. La légitimité du pouvoir en France devient de plus en plus ébréchée. Mais tout n'est pas perdu, l'histoire nous enseigne qu'il existe de nombreuses voies pour s'ériger contre des élites que l'on désavoue. A condition que l'angoisse de la paupérisation engendre de la révolte plutôt que de la dépression.

Atlantico : La fracture entre les élites et les Français paraît de plus en plus imposante. Le désaveu des politiques est-il si important que le laissent croire les différentes enquêtes d'opinion ? Ce désaveu ne concerne-t-il que les politiques ou touche-t-il d'autres corps comme les syndicats ? 

Jérôme Sainte-Marie : Actuellement, les citoyens valident les enquêtes d’opinion non seulement par leur vote, mais aussi par leur non-vote : que plus de la moitié d’entre eux considère que la démocratie fonctionne mal en France trouve une illustration dans la montée régulière de l’abstention. On l’oublie parfois, mais les partis politiques et les élus avaient suscité la confiance, avant le grand effondrement du début des années 1990. Ce qui a provoqué l’installation durable et profonde de la défiance n’est autre que le chômage de masse, et l’impuissance des gouvernants à le contrer. L’ensemble des institutions liées au monde du travail s’en est aussi trouvé affecté, et aujourd’hui à peine plus d’un tiers des Français expriment leur confiance dans les syndicats. Eux-aussi paient la "crise de résultats".

Jean-François Kahn : Les Français remettent en cause les élites actuelles. Ils aspirent donc à un renouvellement de ces dernières. Ça fait 40 ans, 50 ans, que l'on a les mêmes politiques, les mêmes philosophes, les mêmes journalistes, les mêmes industriels... Si on veut que la France bouge, il faut qu'elle se rénove. Les Français n'ont peut-être pas tout à fait tort, si on évoque deux moments assez extraordinaires de l'histoire de France. En 1789 quand une grande partie des officiers sont partis, il a fallu les remplacer par des sous-lieutenants, des capitaines... c'est ce qui a permis à la France de conquérir l'Europe avec les armées napoléoniennes. De la même façon, en 1945, le fait que beaucoup d'élites avaient collaboré a entraîné un profond renouvellement, suivi des Trente glorieuses.

Qui sont les élites politiques d'aujourd'hui ? Copé ? Désir ? Moscovici ? Qui d'autres ? Rien ! Le choix qu'on nous promet pour 2017 est le suivant : François Hollande cinq ans en arrière, ou bien Sarkozy 10 ans en arrière, ou encore Copé 25 ans en arrière. Pourquoi on ne nous représente pas Chirac ou Giscard au point où nous en sommes ? Mais cela ne concerne pas uniquement les politiques. La situation est similaires dans les médias. Cela fait 30 ans que l'on entend les mêmes, Alain Minc, Bernard-Henry Levy, etc.

André Bercoff : D’abord, les élites ne savent plus elles-mêmes à quel saint se vouer et à quelle bouée s’accrocher : tout se passe comme si leur seule préoccupation est de sauvegarder leur poste, leur statut et les prébendes qui leur sont attachées. Ils se savent sur le Titanic mais comme ils sont en cabine de luxe, les remous leur sont encore lointains. Il est clair que le désaveu touche toutes les élites, et pas seulement les politiques : syndicats, médias, juges et économistes sont aussi touchés. La légitimité du pouvoir, en France comme ailleurs, devient de plus en plus ébréchée. C’est dire que les rapports des citoyens et de leurs gouvernants sont en train de changer profondément et que là aussi de nouvelles bases sont à créer, inventer ou rétablir. Il y va de l’équilibre d’une nation. Et il est plus que temps de réapprendre et de ré-enseigner l’éthique du collectif.

Pour dire "stop" aux élites, les Français peuvent encore passer par la voie politique. Mais, avec un PS et une UMP en perte de vitesse, quel autre choix que le FN se présente aux citoyens ?

Jérôme Sainte-Marie : D’un côté les institutions politiques fonctionnent bien, puisque les alternances au sommet de l’Etat se déroulent sans heurt, mais d’un autre, il y a l’impression d’un défaut d’alternative. Dès lors, les gouvernants sombrent de plus en plus rapidement dans une impopularité de plus en plus profonde, sans que l’opposition principale, aujourd’hui l’UMP, ne paraisse en profiter. C’est ainsi que seuls un quart des Français jugent que si le parti de Jean-François Copé était au pouvoir il ferait mieux que la gauche. 

Quel autre choix que le PS ou l’UMP ? Lorsque le mitterrandisme était en crise, il y a eu, lors des régionales de 1992 notamment, l’émergence des Verts qui a été pendant quelques temps perçue comme une alternative à la gauche – se faisait alors sentir l’effet de souffle de l’effondrement du Bloc de l’Est. Cela n’a pas duré, de même que le phénomène Besancenot : rappelons nous quand même qu’il y a juste cinq ans certains commentateurs expliquaient doctement qu’"entre Sarkozy et les trotskystes, il n’y a rien"… Le mouvement d’opinion incarné par Jean-Luc Mélenchon – 11% des suffrages exprimés à l’élection présidentielle – n’a pas dit son dernier mot, mais force est d’admettre que Marine Le Pen constitue aux yeux des Français l’alternative la plus évidente.

Jean-François Kahn : Ce renouvellement a pu passer par le PS et l'UMP. Ce fut le cas à gauche lors du congrès d'Epinay qui a permis de voir émerger un nouveau Parti socialiste et de nouvelles têtes qui ont balayé les anciens caciques de la SFIO. C'est ce qui a permis l'arrivée au pouvoir de la gauche. Mais à leur tour ces élites sont dépassées. Un renouvellement très profond semble aujourd'hui impossible à l'intérieur des partis traditionnels car notre système politique, notre système institutionnel, notre système partisan, notre système électoral, est verrouillé. Le renouvellement des élites suppose la remise en cause de ce système.

Puisqu'on ne leur présente aucune autre alternative, de nombreuses personnes se tournent vers le FN je suis très frappé du nombre de gens qui me disent que si le Front national arrive au pouvoir, ce serait une catastrophe mais qui vont quand même voter pour eux dans le but de donner une leçon aux élites. Ce n'est donc pas un vote d'adhésion. C'est un vote qui veut dire "merde", c'est un vote de crachat, un coup de pied dans la fourmilière. Aucun autre parti en France ne représente ça aujourd'hui. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon aurait pu catalyser cette colère mais son leader s'est sabordé lui-même avec son évolution de plus en plus caractérielle.

André Bercoff : Il serait tout de même assez préoccupant que le FN devienne l’horizon unique et indépassable de la vie politique française. La nature ayant horreur du vide et le PS et l’UMP étant, pour des raisons paradoxalement similaires, en état d’atonie prolongée, il paraît évident que le parti de Marine Le Pen connaîtra au moins les mêmes progressions que la courbe du chômage. Mais les propositions pour le moins hasardeuses de cette formation en matière européenne, économique et étatique feront que beaucoup de Français s’en éloigneront. Reste que, après les municipales et les européennes, vont très vraisemblablement s’opérer des rapprochements, fusions et acquisitions qui verront la naissance, à brève échéance, d’un mouvement qui regroupera de vastes pans de cette société civile et de ces salariés du privé qui sont, en 2013, massivement descendus dans la rue et y ont pris goût. Le glissement de terrain a commencé : sauf à jouer les cartomanciennes, nul n’en peut prédire exactement les contours.

Les mouvements citoyens sont-ils vraiment crédibles ? Peuvent-ils vraiment jouer un rôle alternatif dans le paysage politique français ?

Jérôme Sainte-Marie : Définir un mouvement citoyen n’est pas facile : spontanément, il s’agirait d’un parti politique ! D’ailleurs, prenons l’exemple italien : après des années de berlusconisme entrecoupées de passage au pouvoir de technocrates europhiles, le mouvement "Cinque stelle", fondé en 2009 à partir du blog de Beppe Grillo, a créé l’événement. Nourri de références à l’environnement, à la démocratie participative et à la révolution numérique, il développe un discours anti-parti parfois radical. Cela ne l’a pas empêché de participer aux élections générales de 2013, et s’il a conquis alors 25% des suffrages et fait élire 163 parlementaires, il peine depuis à convaincre. En France, on ne voit pas très bien comment, dans un pays où les pratiques républicaines sont durablement enracinées, un tel phénomène pourrait surgir et, s’il survenait, devenir autre chose qu’une énième force politique. 

Une réserve toutefois : la crise sociale actuelle est sans précédent, le pessimisme des Français d’une noirceur inédite, et la crédibilité des gouvernants atteinte comme jamais. On sait aussi que certains blogs, exprimant des idées plus ou moins absurdes et des valeurs plus ou moins acceptables, trouvent aujourd’hui un large écho, notamment parmi les jeunes précarisés. On peine cependant à y discerner un "mouvement social". Disons-le franchement : nous sommes largement dans l’inconnu.

  

Jean-François Kahn : Je ne crois pas. A quoi consiste les mouvements citoyens ? On le voit bien avec le cas d'Édouard Martin qui était le chef de file de la lutte syndicale à Florange et qui a fini par gagner le PS et deviendra un cacique du parti comme d'autres avant lui, notamment certains leaders de mouvements étudiants. Le pire cacique du Parti socialiste aujourd'hui c'est Harlem Désir qui vient lui-même d'un mouvement citoyen : SOS Racisme.

C'est la même chose à droite avec Christian Jacob. Le président du groupe UMP à l'Assemblée nationale a notamment été président des Jeunes agriculteurs et aujourd'hui il est devenu la caricature même du politicien dans ce qu'il a de pire. L'intégration de nouvelles forces dans la vie politique n'est pas la solution. La solution réside en la transformation du système institutionnel.

André Bercoff : Un mouvement citoyen est crédibilisé à partir du moment qu’il existe. De la Manif pour tous aux Bonnets rouges en passant par les Pigeons, les Poussins et autres Asphyxiés, des dizaines de passions différentes ont, littéralement, dit leurs mots. Toute la question est de savoir si ces énergies vont se conjuguer en grammaire politique ou pas. L’alternance existe : elle n’est plus dans les partis ni dans les syndicats, mais dans les mouvements, y compris idéologiques et communautaires. Le paysage français est de plus en plus fragmenté et les forces centrifuges travaillent sec. La demande est forte, mais l’offre nouvelle encore dans les limbes.

La grève des élections ou d'autres moyens politiques peuvent-ils s'avérer efficaces pour se faire entendre et interpeller les élites ?

Jérôme Sainte-Marie : Six Français sur dix ne jugeant pas utile de se déplacer pour les élections européennes – c’était le cas en 2009 -, est-ce que cela constitue une "grève des élections" ? Je n’en suis pas certain, et s’il y a progression du vote blanc, c’est surtout lorsqu’il y a second tour, et c’est essentiellement le fait d’électeurs FN du premier tour. Un faible taux de participation n’est pas en soi perturbant pour le système politique, l’exemple américain est parlant. De plus, la grande contestation des années 1970 en Europe occidentale s’était accompagnée d’un retour massif des citoyens vers les urnes, ce qui avait autrement inquiété les élites d’alors ! Pour l’heure, comme l’a montré un ouvrage récent, la Lutte des âges, de Hakim el Karoui, la montée de l’abstention laisse le pouvoir électoral aux retraités, ce qui n’est pas précisément révolutionnaire.

Jean-François Kahn : Si on parle de l'abstention, les partis politiques s'en foutent complètement ! La seule chose qu'ils retiennent c'est le pourcentage qu'ils ont fait aux élections. Vous les entendez commenter les chiffres qu'ils ont fait par rapport aux inscrits ? Jamais ! Ils se basent par rapport aux votants. Ça ne me semble pas être une véritable solution.

De toute façon, tout le système aujourd'hui est fondé sur la bipolarisation. Si on casse cela, un appel d'air sera créé et permettra l'émergence de nouvelles têtes. Pour le reste, il faut faire ce que Chirac a fait en remettant en cause ce qu'était l'UDR et en créant le RPR ou Mitterrand avec le Congrès d'Epinay. Il faut absolument que les vieilles structures vermoulues explosent. L'idéal est qu'apparaisse une force neuve de l'extérieur qui contribue à cette explosion.  Même le FN ne peut être considéré comme une force neuve puisqu'il existe depuis 40 ans.

André Bercoff : Les absents ont toujours tort : les abstentionnistes également. On a vu, en 1968, ce qu’a donné le slogan : "Élections, piège à cons". Mais mettre tous les cinq ans son bulletin dans l’urne ne suffit pas. Il urge que les Français se manifestent comme ils l’ont déjà fait, sans oublier évidemment la force démocratique nouvelle de l’expression par Internet et par les réseaux sociaux. Avec Twitter et Facebook, incontestablement, la donne a changé. Pour de bon.

L'autre voie pour dire "stop" aux élites serait celle de la révolte. Quelle forme pourrait prendre cette révolte en France ?

Jérôme Sainte-Marie : Je ne suis pas sûr du tout que l’on soit dans un moment où l’on veuille dire "stop" aux "élites" - lesquelles, d’ailleurs ? Celles du pouvoir politique, de l’argent, de la technocratie, de la culture, ou de quoi d’autre encore ? L’angoisse de la paupérisation, sa réalité aussi, engendre moins de la révolte qu’une forme de dépression. Sans débouché politique, c’est l’anomie sociale qui menace. Cela peut prendre des formes multiples, délinquance, isolement individuel, et divers comportements suicidaires, qui modifieront notre façon de vivre en société, mais sans rien changer aux structures de celle-ci. C’est pour moi, à ce stade, le scénario le plus probable.

Jean-François Kahn : Toute révolte se dresse contre les élites. En 1789, les Français ne se sont pas révoltés contre les élites mais ça les a balayées. Après Napoléon III, quand la République s'est installée, tout le personnel de l'Empire a dû être remplacé et la France a connu 25 ou 30 ans d'expansion inouïe. Cela a été possible uniquement grâce à un renouvellement considérable.

Peut-être que le renouvellement passe donc par une forme de révolution. Cela ne veut pas dire qu'il faille forcément passer par des mouvements violents. Ce que l'on appelle, dans l'histoire, la "Glorieuse révolution",  la deuxième révolution anglaise de 1688 – 1689 qui renversa Jacques II, n'a fait qu'un seul blessé. Ça a été le départ de l'explosion économique et sociale de l'Angleterre.

Aujourd'hui, l'atmosphère ne me semble pas propice à une révolution mais sait-on jamais : le propre d'une révolution est qu'on ne s'y attend pas. A partir du moment où l'on annonce une révolution, elle ne survient pas, parce qu'on s'y prépare et qu'on fait en sorte qu'elle ne survienne pas. Ce qui provoque une révolution n'est jamais une aspiration à quelque chose de plus, c'est une réaction à quelque chose de moins : une régression de trop.

André Bercoff : Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, la France n’a jamais fait de réformes qu’à la suite d’un grand chambardement. Nous y sommes. Ce ne sera pas le peace and love de 68 mais des heurts plus durs, plus tranchés, parce qu’ils touchent à la fois l’économique et le social, les communautés et les identités. Ces révoltes pourront-elles s’unir ou au contraire s’affronter ? Telle est la question. Mais il ne fait aucun doute que, comme l’écrivait Ivan Illitch, quand dans une société, le taux de frustration a largement dépassé le taux de production, le choc est inéluctable. La forme qu’il prendra est beaucoup moins précise.

La grève fiscale est-elle une option crédible ?

Jean-François Kahn : Oui, d'autant qu'il y a une révolte fiscale en ce moment. Ce qui va dans ce sens est que les mouvement révolutionnaires en France ont eu une origine fiscale. C'est ce qui s'est passé sous Louis XIV avec la révolte des Bonnets rouges. Ce qu'on oublie de préciser c'est que Louis XIV en a fait pendre 1500 ! La répression était absolument épouvantable.

Mais la révolte fiscale ne suffit pas pour déboucher sur une révolution. Il faut quelque chose de plus vaste, qui s'adresse plus à l'esprit, qui porte quelque chose de plus humaniste. 1789 fut la rencontre entre l'esprit des Lumières et le mécontentement fiscal. 

André Bercoff : 50 % des Français ne payent pas d’impôts directs. La fiscalité est devenue une telle jungle d’une telle absurdité, que, pour qu’une grève soit envisageable et efficace, il faudrait que la moitié de la population se mette d’accord là-dessus. Ce qui paraît, pour le moment, peu probable. Mais pas, un jour, impossible.


Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/francais-dire-stop-aux-elites-sans-passer-fn-jerome-sainte-marie-andre-bercoff-jean-francois-kahn-938308.html#OyZvIAfI5xrmbVrl.99

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