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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 10:09

Alors que  François Hollande a pris un tournant social-libéral qui contraste avec la campagne présidentielle sur laquelle s'appuie son assise parlementaire, la situation économique semble avoir converti les Français à plus de libéralisme. Une tendance lourde qui correspond à une évolution des valeurs bien plus qu'à de simples questions économiques.

Atlantico : D'après une étude du Cevipof, 59% des Français considèrent que pour faire face aux difficultés économiques de notre pays, l’État doit "faire confiance aux entreprises et leur donner plus de liberté". Historiquement, comment à évoluer le rapport des Français à l'entreprise ? Quelles ont été les grandes phases de cette relation ?

Jawad Mejjad : Avant tout, il faut bien se rendre compte que, même si à notre époque nous avons l'impression que toute la société tourne autour des entreprises, l'entreprise est en fait un concept historiquement assez récent - qui remonte à peine au 19ème siècle. Et telle que nous la connaissons,  avec les théories de l'organisation modernes qui la régissent, depuis le 20ème siècle. Pour ne donner qu'un chiffre, à la fin du 19ème, 80% des gens travaillaient à leur compte tandis que seuls les 20 autres travaillaient pour une entreprise. Aujourd'hui la situation est inverse, et l'entreprise est l'organisation-type de la société dite moderne. Elle en est la charpente.

Question : Pour faire face aux difficultés économiques, pensez-vous qu'il faut... ?

Source : Cevipof

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Les valeurs de la modernité se sont en effet concrétisées progressivement par le biais de l'entreprise et par ce qu'elle a apporté aux citoyens. Il n'est donc pas surprenant que les valeurs de l'entreprise s'affaissent puisque ce sont en premier lieux les valeurs de la modernité elle-même qui s'affaissent. Dans l'antiquité, la gloire était considérée comme l’élément principal de la réussite sociale, faisant ainsi de l'armée la structure-type des sociétés de cette époque. S'en suivit l’Église qui donnait l'accès au salut de l'âme. Enfin, la satisfaction des besoins matériels, en devenant une réalisation sociale centrale, a donné sa place actuelle à l'économie dans la société et au travail celle d'activité centrale du système.

A partir de là, on en arrive à l'évolution du rapport des Français à l'entreprise depuis l'existence de celle-ci. Jusque dans les années 1950-60, l'entreprise est donc associée aux valeurs modernes et apparaît comme étant porteuse du progrès, notamment social. Les entreprises fonctionnaient et fonctionnent d'ailleurs bien souvent sur le postulat « demain sera toujours meilleur ». De là découle toute la gestion et la vision moderne de la société qui repose sur une hausse prévue de l'activité et donc des budgets supplémentaires attribués chaque année. Dans cette partie du siècle, les gens entraient dans une entreprise comme dans une seconde famille et le plus souvent le métier de quelqu'un était considéré comme le premier élément d'identification sociale.

Puis arrivent les grandes crises économiques qui vont mettre fin à cette logique. Celles-ci entrainent des comportements d'entreprises aliénants qui vont dégouter la jeunesse de cette vision du monde. A cela s'ajoute de forts taux de chômage, l'ensemble bloquant l'ascenseur social et poussant à ne plus considérer l'entreprise comme un facteur de progrès. Commencent donc à apparaître les valeurs de la post-modernité, le travail devient un moyen de vivre plutôt que de s'épanouir. A partir des années 2000 le phénomène se renforce, en plus du progrès c'est l'autorité qui va disparaître. Les nouvelles technologies entrainant l'apparition de générations plus compétentes que leurs supérieurs dans certains domaines. Le modèle traditionnel de la courbe d'expérience ne fonctionne plus. On sort de la vision du jeune pris en main par l'ancien pour le former.

D'après un sondage BVA pour le magazine Challenges (voir ici), les Français plébiscitent un tournant libéral dans la souplesse du marché du travail alors que notre pays est historiquement l'un des plus rigides au monde sur la question, privilégiant la protection du travailleur et la sécurité de l'emploi. Comment expliquer cela ? Faut-il y voir une prise de conscience de la situation globale ou le renoncement à un idéal social ?

Je crois qu'il s'agit d'acceptation. Il faut traditionnellement choisir entre la tragédie et la comédie, or dans le cas présent, il faut choisir entre croire encore que les choses ne doivent pas changer ou au contraire accepter d'intégrer le fait que l'entreprise n'est pas cette seconde famille, qu'elle n'est pas là pour nous protéger. Inutile donc de se battre pour garder un modèle qui est faux. On sait aujourd'hui que la précarité existe pour tous, CDI compris, que personne n'est à l'abri. Cette logique amène à se dire qu'il ne faut plus se sacrifier pour l'entreprise, qu'il ne faut pas faire carrière en se disant que l'on en tirera des bénéfices dans plusieurs années. Il s'agit désormais de profiter de l'immédiat, de maintenant et de ce que ce maintenant peut nous apporter. Il faut être opportuniste et profiter du système en maximisant son intérêt propre. Chacun faisant cela pour que le bonheur général augmente.

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)

 Source : Ipsos

Les Français sont-ils en train de se convertir à une forme de libéralisme dans l'entreprise ? Peut-on considérer qu'il s'agisse d'un virage idéologique profond ou simplement d'une adaptation en attente de la reprise ?

La post-modernité n'est pas un virage idéologique, c'est un changement de modèle social profond avec nouvelles valeurs dans lesquelles le travail fera partie d'un ensemble d'activités qui vont construire la personne. L'économie n'est plus perçue que comme un poids et va probablement reprendre progressivement une place plus limitée dans cette société postmoderne.

D'après une étude OpinionWay, 69% des Français pensent que si notre peuple faisait preuve de plus "d'esprit d'entreprise" cela ferait du bien au pays. Plus surprenant encore, 57% de nos concitoyens considèrent qu'ajouter "esprit d'entreprise" à "liberté, égalité, fraternité" serait une bonne chose. Qu'est-ce que cela dit de l'état d'esprit actuel du pays vis-à-vis de l'entreprise ? N'y a-t-il pas là un paradoxe avec la perte d'importance de l'entreprise dans la vie des Français ?

L'esprit d'entreprise justement correspond au libéralisme quotidien puisqu'il représente un modèle dans lequel chacun se prend en charge. L'idée qui se cache derrière est que l'employé n'est plus un simple rouage d'une entité qui aliène mais bien une personne qui se responsabilise à titre personnel, pour que l'ensemble composé de ces individualités puisse fonctionner de manière optimale. Cela ne veut pas dire qu'il faut que chacun se fasse entrepreneur et devienne très riche ; il s 'agit d'un retour à une vision moins désenchantée de la société dans laquelle l'esprit d'entreprise ne se borne justement pas à l'entreprise, il concerne toutes les parties de la vie. En fait, chacun devient entrepreneur de sa propre vie.

.../...
Voir la suite de cet article : http://www.atlantico.fr/rdv/politico-scanner/social-liberal-non-ou-social-democrate-pendant-temps-francais-changent-rapport-entreprise-jawad-mejjad-953783.html#dfXmtf1XSYwxE77v.99

Jawad Mejjad est docteur en sociologie, chercheur au CEAQ-La SORBONNE, enseignant et responsable pédagogique au CNAM  et Directeur Administratif et Financier.

Ses réflexions et ses recherches portent principalement sur les valeurs et les structures d’organisation de la société, avec une focalisation sur l’entreprise, à l’aune de la postmodernité.

Il a publié Le rire dans l’entreprise, chez l’Harmattan, en 2010.

Voir également :

 * Retour sur images : Le social-libéralisme est-il le logiciel de pensée de la gauche hollandaise par conviction ou par défaut ? Entretien avec Michel Rocard (Atlantico.fr)

 * Retour sur les fondements théoriques du "social-libéralisme" - Crise, renouveau et limites de la social-démocratie, par Jean Lojkine


 

 

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