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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 10:17

Invité de l'émission Des paroles et des actes sur France 2, François Fillon s'est défini comme "l'homme de la vérité" citant le général de Gaulle tout en reconnaissant "ne pas lui arriver à la semelle". Face à la crise économique, sociale et politique qui se poursuit depuis 2009, l'Europe semble justement en panne d'hommes d’État.

Atlantico : Face à la crise économique, sociale et politique qui se poursuit depuis 2009, les dirigeants européens semblent totalement impuissants. Au-delà de ses problèmes structurels, l’Europe souffre-t-elle d’une pénurie d’hommes d’État ?

Philippe Braud : Je ne crois pas du tout que l’on puisse considérer les dirigeants européens comme impuissants face à la crise actuelle. Ce qui nourrit cette illusion dans l’opinion publique c’est la lenteur de leur temps de réaction. Elle est normale puisque le fonctionnement de l’Union européenne exige beaucoup de concertations pour tenir compte des situations nationales des 27 Etats (ou des 14 dans la zone euro) : celles-ci sont tellement différentes aussi bien sur le plan économique que politique. Paradoxalement, cette lenteur présente au moins un avantage majeur. En provoquant une aggravation temporaire de la crise, elle facilite la nécessaire évolution des mentalités.

Il a fallu que l’Italie se rapproche du gouffre pour que Mario Monti puisse succéder à Berlusconi et commencer la remise en ordre du pays. La démonstration de l’impossibilité du statu quo est, en démocratie, le seul vrai levier qui puisse faire accepter les douloureuses réformes de fond qui jettent les bases d’une authentique sortie de crise. Quant à la qualité de la classe politique européenne, c’est-à-dire aussi bien les dirigeants des États que les membres les plus importants de la Commission, on peut en toute franchise la trouver très honorable, même s’il existe des exceptions fâcheuses.

Christian Delporte : Que des dirigeants politiques paraissent dépassés par l’ampleur et la complexité de la crise, ce n’est pas nouveau. Quand est survenue la crise de 1929, et même lorsqu’elle s’est affirmée au début des années 1930, aucun n’en a mesuré le caractère exceptionnel et tous ont appliqué les mêmes recettes orthodoxes et inefficaces. Hoover, aux États-Unis, expliquait que la prospérité était "au coin de la rue", Tardieu croyait la France à l’abri et annonçait une "politique de prospérité", Brüning menait en Allemagne un plan d’austérité absurde, le travailliste Mc Donald ne faisait pas mieux en Grande-Bretagne… Bref, aveugles, sourds, sûrs d’eux-mêmes, ils étaient incapables de sortir de leurs schémas, car tous pensaient la même chose au même moment. C’est le problème aujourd’hui. Les dirigeants actuels ne sont ni meilleurs ni pires que leurs prédécesseurs (ils sont même mieux formés à l’économie), mais ils pensent tous pareil. L’homme d’État est notamment celui qui, par sa vision et sa lucidité, est capable de transgresser les conformismes ambiants.

Qu’est-ce qui distingue justement un homme politique de haut rang d’un homme d’État ?

Philippe Braud : La qualité "d’homme d'État" (quelque soit le sexe naturellement) suppose la capacité de tenir un cap au service d’une vision, mais aussi celle d’arracher des résultats majeurs et durables. Il existe des manières très différentes d’entrer dans ce club très fermé. On retient davantage le style flamboyant d’un Richelieu, d’un de Gaulle ou d’un Churchill. Mais la ténacité tranquille et la justesse de vision d’un Mazarin, d’un Adenauer ou même d’un Pompidou (si injustement sous-estimé) leur méritent aussi ce qualificatif. Les uns auront volontiers pratiqué un mode de gouvernement à la hussarde, les autres un sens tactique achevé. Mais, en dernière analyse, ce qui consacre, c’est le jugement a posteriori de l’Histoire appuyé sur une analyse froide des résultats.

Christian Delporte : Il est d’abord un homme politique comme les autres, capable, pour parvenir au pouvoir, de se plier aux mêmes compromis ou combinaisons. Un homme d’État n’est pas un saint, mais un homme qui croit à son destin et fait en sorte de pouvoir l’accomplir. C’est ensuite, en dominant les circonstances, que l’homme politique se révèle homme d’État. Comment ? En faisant valoir, à la faveur des événements, des qualités qui sortent de l’ordinaire. J’en citerai trois.

D’abord, une vision politique panoramique et diachronique. Parce qu’il est capable d’inscrire son pays dans la longue durée, celle qui relie l’histoire et le futur de la communauté nationale, parce qu’il est en mesure de comprendre comment ce pays se situe dans un monde en mouvement, l’homme d’État est à même de fournir les solutions qui projettent le pays dans l’avenir. Comme l’écrivait déjà au XIXe siècle le théologien James Freeman Clarke, l’homme politique pense à la prochaine élection, là où l’homme d’État songe à la prochaine génération.

Cette vision repose ensuite sur une conviction forte, elle-même fondée sur des valeurs claires qui s’expriment par l’action, le courage, la responsabilité. L’homme d’État, disait de Gaulle, est celui qui est "capable de prendre des risques". Cela ne signifie pas seulement résister aux pressions intérieures ou extérieures, aux groupes d’influence ou aux mouvements de l’opinion, révélés par les sondages, mais aussi savoir rejeter les pressions venues de son propre camp.

Enfin, dernier trait essentiel, l’homme d’État doit avoir le sens du destin collectif : être guidé, en toute circonstance, par l’intérêt commun, évaluer ses décisions à l’aune de la cohésion sociale et des valeurs profondes sur lesquelles elle s’établit. Cela ne veut pas dire céder au consensus mou, mais savoir rassembler, entraîner, dynamiser en ayant le souci de ne jamais diviser la communauté nationale. Visionnaire, sachant prendre de la distance, maîtrisant la complexité du monde, percevant l’intérêt commun, l’homme d’État doit aussi être lucide, c’est-à-dire savoir réajuster sa politique en fonction de l’évolution des circonstances, et non de son avenir personnel.

Qui pourraient être le général de Gaulle ou le Winston Churchill d’aujourd’hui ? Existe-t-il encore des hommes politiques de cette dimension ?

Philippe Braud : Il ne faut pas se tromper d’époque. Autant de Gaulle et Churchill étaient les dirigeants qu’exigeaient la résistance indomptable au fléau du nazisme, ou, s’agissant de la France, le sursaut contre la faillite des institutions de la IVe République en 1958, autant la crise que connaît aujourd’hui l’Union européenne risquerait d’être aggravée par ce type de personnalités. Le gouvernement d’un ensemble aussi vaste, et aussi neuf dans sa conception, que l’UE, n’a pas besoin de "grands hommes." Au contraire. Adulés chez eux, ils risqueraient de susciter des blocages supplémentaires dans les autres pays.

L’Union européenne ne peut se gouverner que comme un système de concertation politique permanent, avec des dirigeants compétents et intègres qui savent jouer collectif. Ce qui nous manque bien davantage aujourd’hui ce sont des intellectuels d’exception capables de penser à très haut niveau la trajectoire passée et le destin exceptionnel de l’entité européenne ; capables aussi de contribuer à la construction d’un rêve commun qui transcende les exigences de la politique au quotidien. Difficile ! Les intellectuels, comme l’a montré Schumpeter, sont trop souvent portés à multiplier les obstacles ou les embarras.

Christian Delporte : Ce sont les circonstances qui ont transformé de Gaulle ou Churchill en hommes d’État. Jusqu’en 1939, l’image du politicien dilettante, peu fiable, et même indécis collait à la peau de Churchill. Sans la guerre, aurait-il laissé l’empreinte de l’homme d’État ? Sans la crise algérienne de 1958, de Gaulle serait sans doute resté le retraité de Colombey, et, pour les livres d’histoire, l’homme du 18 juin. Pour qu’il y ait des hommes providentiels, il faut qu’intervienne la "providence", autrement dit que se noue un contexte exceptionnel qui les porte au pouvoir. Par ailleurs, c’est l’exercice du pouvoir qui forge les hommes d’État. On ne l’est pas a priori. Le cas typique est celui d’Helmut Kohl, longtemps moqué dans son propre camp, et qui s’est révélé à la faveur de la chute du mur de Berlin et de la réunification.

Le problème des hommes politiques actuels, c’est leur incapacité à prendre de la distance. "Le politicien suit le peuple, alors que le peuple suit l’homme d’État", disait Nixon. Leur projet se confond avec une batterie de réponses pratiques ou techniques censées satisfaire l’urgence des questions de l’opinion. Le dirigeant subit les événements, répond aux émotions mais demeure incapable de définir la société telle qu’il l’imagine dans dix, vingt, trente ans, grâce à sa politique et aux valeurs qui la fondent. Un temps où la réaction submerge l’action n’est guère propice aux grands hommes d’État.

Quand bien même ces hommes existeraient, les électeurs voteraient-ils pour eux ?

Philippe Braud : Sauf en temps de crise aiguë, les citoyens aux urnes privilégient les représentants qui préfèrent la facilité au courage, les fausses réformes aux choix douloureux, et qui tiennent un discours lénifiant ou déconnecté des réalités. C’est une donnée de la politique démocratique qui ne saurait être sous-estimée. Ceux qui ont l’étoffe d’homme d’État sont condamnés à porter bien des masques, voire à s’engager dans bien des compromissions, avant de pouvoir exister au sommet.   

Christian Delporte : En 1958, quatre mois avant que de Gaulle ne revienne au pouvoir, seuls 13% des Français le voyaient comme l’homme de la situation. On connait la suite… Ne flattons donc pas trop la grande clairvoyance de l’opinion ! L’homme d’État n’est pas celui qui arrive avec des remèdes miraculeux, mais qui, s’appuyant sur la force de son analyse et sa perception aiguë de l’intérêt commun, propose une méthode collective, rompt avec le cercle de l’impuissance et de la démagogie, bouscule les conformismes. Quand de Gaulle est revenu au pouvoir, il n’avait pas de "programme". Le programme, c’était lui, qui incarnait une certaine vision de la France. Aujourd’hui, où la politique se réduit à la gestion de l’immédiateté, il n’est pas sûr qu’un homme ou une femme proposant de se projeter dans l’avenir, soit cru(e) ou même entendu(e)…

François Hollande est souvent critiqué pour son indécision et son manque de charisme. La détermination et l’aura sont-ils forcément des éléments qui caractérisent les hommes politiques d’exception ?

Philippe Braud : Son manque de charisme ? Oui. Et cette lacune constitue certainement l’une des raisons de sa vulnérabilité politique. Son indécision ? Il faudrait sérieusement nuancer. L’opinion publique et les médias sous-estiment, je crois, la cohérence de sa politique et la continuité du cap adopté. Il en est d’ailleurs responsable car, par tempérament mais aussi par habileté tactique, il préfère avancer à pas comptés en dissimulant, au moins en partie, notamment à son propre camp, ses objectifs et ses convictions réelles. A jeter le masque il pourrait apparaître plus fort en tant que leader, mais il pourrait aussi courir le risque de se voir davantage encore affaibli par la révolte d’une partie de ses troupes.

Christian Delporte : Le charisme aide sans doute à faire partager sa conviction. Mais on peut être un homme d’État, à l’instar d’Antoine Pinay ou d’Helmut Kohl, sans se confondre avec un chef charismatique. A l’inverse, le charisme ne fait pas tout, sauf à affirmer que Silvio Berlusconi est un grand homme d’État. J’ajouterai qu’on trouve d’autant plus de charisme à un homme politique que sa politique réussit…

Au-delà de ces caractéristiques, la force morale qui permet de prendre des décisions difficiles et de bousculer les conservatismes est-elle ce qui manque à la classe politique actuelle ?

Philippe Braud : Le courage politique ? Oui. La classe politique actuelle en manque beaucoup. Mais dans une perspective d’efficacité réaliste, mieux vaut sans doute des dirigeants un peu lâches qui avancent dans la bonne direction (même si c’est trop précautionneusement) que des dirigeants si ouvertement courageux que le suffrage universel les brise. Cependant il est vrai que l’authentique homme d’État est celui qui, sachant évaluer la force réelle des résistances, ne se laisse pas intimider par des obstacles qui seraient en réalité surmontables.

Christian Delporte : Le temps politique est devenu très court. Partout, et particulièrement en France avec le quinquennat, le rythme de l’alternance s’est un accéléré. Depuis 1978 – et sauf en 2007 (mais dans les circonstances particulières d’un changement de Président) -, aucune majorité n’a été reconduite. Depuis plus de trente ans, la majorité en place a perdu toutes les élections intermédiaires. A peine le pouvoir est-il en place qu’il se trouve confronté à l’impopularité. La cote de Mitterrand est restée positive pendant plus de deux ans, celle de Sarkozy a résisté 8 mois. Hollande a plongé au bout de 4 mois… Dans ces conditions, les hommes politiques, le nez sur les sondages, courent après les électeurs, et les élus, qui ont peur pour leur siège, pressent le pouvoir de lâcher du lest. Le rythme court de la politique s’exprime dans la multiplication de lois de circonstance, censées répondre aux préoccupations de l’opinion. Alors oui, sans doute, la classe politique pèche par manque de force morale, mais la responsabilité est partagée. A entendre les Français, les hommes politiques font trop de promesses. Force est de constater, pourtant, qu’ils élisent ceux qui en font le plus. Rien qui encourage, alors, le regain de la force morale…


Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/sos-hommes-etat-mais-ou-sont-churchill-et-gaulle-xxieme-siecle-philippe-braud-christian-delporte-731705.html#i0h9iLhscOpEsOez.99

 

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