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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 09:16

Si vous pensez qu'Internet a tout changé dans votre vie, imaginez un peu celle du président de la République.

Venu inaugurer le somptueux siège parisien de Google, mardi 6 décembre, Nicolas Sarkozy, emporté sans doute par l'enthousiasme créatif qui émane des lieux, a rendu un vibrant hommage aux "valeurs du Web" en général, et à la transparence en particulier. "Le métier de président de la République a complètement changé avec le Web !", s'est-il extasié devant un parterre de geeks. Et la raison pour laquelle il a changé, c'est que "le Web" a apporté la transparence aux citoyens. "Il ne sert à rien de résister à cette transparence, a poursuivi le chef de l'Etat. Il vaut beaucoup mieux jouer le jeu de l'accès aux données publiques que de résister. Il n'y a pas de secrets d'Etat. Ce n'est pas possible !"

Le président parle d'or. La veille, l'Etat avait ouvert ses entrailles sur le Net et offert, accessibles à tous, sur le site Data.gouv.fr, 352 000 jeux de données publiques, dont 20 % de données inédites. Des recettes du budget de l'Etat aux chiffres de la criminalité, on trouve de tout sur Data.gouv.fr. C'est de "l'open data" bien brute, bien pondéreuse, de celles qui font le bonheur des statisticiens et les délices des adeptes du "data journalism", nouvelle méthode journalistique consistant à aller rechercher l'information dans des données brutes et à lui donner du sens. Voilà qui va, a expliqué le premier ministre François Fillon, dans le sens d'"une gouvernance plus ouverte et plus transparente".

On applaudit des deux mains. Et on se dit qu'en effet la vie des présidents et des premiers ministres a bien changé.

Il y a pourtant une "data" que vous ne trouverez pas sur ce tout nouveau site, c'est le rapport Perruchot. Sous la pression conjuguée des députés PS et UMP, pour une fois d'accord, le rapport de cette commission d'enquête sur le financement des syndicats, décortiquant pour la première fois 4 milliards d'euros (oui, 4 milliards !) de financement direct ou indirect des organisations syndicales, a été tout bonnement enterré. Présenté début décembre par le député Nouveau Centre Nicolas Perruchot, il n'a pas été adopté par la commission et ne sera pas publié. Closed data.

La transparence aurait-elle des limites ?

En réalité, un an après l'énorme coup de tonnerre dans le ciel des secrets d'Etat qu'a constitué la diffusion des télégrammes diplomatiques américains par WikiLeaks - et, notamment, Le Monde -, le balancier est reparti dans l'autre sens. Soucieux de se protéger des whistleblowers (sonneurs d'alarme), les Etats et les grandes entreprises ont contre-attaqué. Etranglé financièrement par le blocage d'établissements financiers comme Visa et PayPal, le site WikiLeaks est quasiment paralysé. Julian Assange lui-même, outre ses ennuis judiciaires personnels en Suède, risque gros s'il tombe entre les mains de la justice américaine. Le traitement particulièrement sévère réservé au soldat Bradley Manning, soupçonné d'être à l'origine de la fuite massive de documents officiels américains, est de nature à dissuader les whistleblowers les plus téméraires. Bref, ceux qui, voyant il y a un an le contenu des télégrammes secrets étalé au grand jour, criaient à la "tyrannie de la transparence" peuvent dormir tranquilles. Quoi qu'en dise M. Sarkozy, les secrets d'Etat ont encore de beaux jours devant eux.

Le mouvement est planétaire. En Israël, une ex-soldate, Anat Kamm, purge une peine de quatre ans et demi d'emprisonnement pour avoir collecté et transmis des documents militaires confidentiels à un journaliste du quotidien Haaretz. En Afrique du Sud, l'une des chambres du Parlement a adopté fin novembre un "projet de loi sur la protection de l'information d'Etat", qui punit de peines allant jusqu'à vingt-cinq ans de prison toute personne en possession de documents officiels classés "secret". Aux Etats-Unis, la communauté du Web, y compris ses figures les plus puissantes, est partie en guerre contre un autre projet de loi, le SOPA (Stop Online Piracy Act) qui, sous couvert de lutte contre le piratage électronique, pourrait être utilisé à des fins de censure.

En France, une juge enquête sur la mise sous surveillance téléphonique de journalistes du Monde. En Grande-Bretagne, où l'on ne fait jamais les choses comme tout le monde, ce sont les journaux qui se livrent à des écoutes téléphoniques ; le scandale, dont l'ampleur est révélée pendant les auditions de la commission Leveson, a pris de telles proportions que les appels à la réglementation des médias se multiplient.

A toutes ces velléités de contrôler les médias ou de limiter la transparence, on peut, bien sûr, opposer le dynamisme de l'outil numérique et ses infinies possibilités. Le monde émergent est en train de se transformer en un gigantesque laboratoire à cet égard, avec des chiffres qui laissent rêveur.

Le chef de l'exécutif d'Hongkong, Donald Tsang, a vanté devant l'association Global Editors Network, réunie dans sa ville il y a deux semaines, le taux de pénétration de téléphones mobiles à Hongkong : 200 %. Lui-même en a trois et utilise deux tablettes iPad. La Chine vient d'annoncer que le nombre d'internautes sur son territoire a désormais dépassé les 500 millions, dont près de 350 millions consultent le Web à partir de leur smartphone, et 300 millions sont des microblogueurs. Quant au nombre de Chinois heureux détenteurs de téléphones mobiles, il a modestement atteint 900 millions.

Cela veut-il dire que la Chine avance à grands pas vers la transparence ? Non, bien sûr. Car là réside aussi le génie du Web : il marche dans les deux sens. Le pouvoir chinois a mis au point une arme formidable, qui répond au doux nom de Weibo. Weibo est une sorte de Twitter chinois, le réseau social sur lequel les internautes peuvent déverser et partager tout ce qui leur chante avec l'illusion de l'ivresse de la liberté. Sauf que, de l'autre côté du miroir, la police numérique contrôle tout. Et répercute ces précieuses informations que le pouvoir utilisera, en fait, comme un fantastique baromètre de l'opinion publique. Outil de démocratisation, l'Internet est aussi un redoutable outil de surveillance.

 

 

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