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Publié par Patrice Cardot

Combien d'économistes ayant "pignon sur rue" et d'intellectuels impétueux qui se sentent soudainement des ailes d'économistes appellent à une dévaluation de l'euro par rapport au dollar assortie d'une intervention de la BCE sur le marché des titres grecs (pour tenter d'abaisser les taux d'intérêt attachés à cette même dette) au prétexte que ce serait la solution à la crise grecque.

Tout en reconnaissant que la baisse de l'euro conduirait à une augmentation des prix dans toute la zone euro, ces mêmes interpellateurs avancent l'argument selon lequel une telle baisse de l'euro par rapport au dollar créerait une accélération considérable de la croissance dans toute la zone, produisant ainsi des recettes fiscales nouvelles qui concourraient à affaiblir la charge de la dette publique.

Cet argument est naturellement en parti fondé ! L'Insee, en France, a établi que par rapport à un cours de l'euro s'établissant à 1,05 dollars, la France avait perdu 1 point de croissance chaque fois que l'euro se réévaluait de 10 %. Chaque augmentation de 10 centimes de la valeur de l'euro coûte à Airbus près d'un milliard d'euros.

D'autres personnalités, dont des économistes ayant pignon sur rue, ont appelé à la fois à déserrer la contrainte du Pacte de stabilité et de croissance - qui prévaut encore au sein de l'Union économique et monétaire - qui plafonne à 2 % l'inflation dans la zone euro, et à dévaluer l'euro par rapport au dollar !

Cette question appelle à être abordée sous un angle beaucoup plus global !

L'euro n'est pas une simple monnaie : elle est la devise officielle de l'Union européenne et la monnaie unique commune à une majorité de ses États membres, qui forment la zone euro.

C'est aussi et surtout peut-être une devise monétaire internationale complexe qui tend à devenir une devise 'complète'. L'euro est la deuxième monnaie au monde pour les transactions, derrière le dollar américain, et depuis décembre 2006 la première monnaie au monde pour la quantité de billets en circulation, avec 610 milliards d'euros.

La valeur d'une devise monétaire ne se décrète pas simplement en claquant des doigts ! Elle procède d'une dynamique de marchés sur laquelle les Etats et banques centrales n'ont que très peu de prises (cf. Comment se forme la valeur d'une monnaie ? (Banque des savoirs)).

Pékin et Séoul, notamment, sont accusés de maintenir artificiellement bas leurs devises pour protéger leurs exportations, en dépit de la vigueur de leurs économies respectives. Et «aujourd'hui, la dévaluation compétitive est devenue une arme de choix», juge Joseph Stig­litz, Prix Nobel d'économie.

Le Brésil, qui a été le premier pays à s'alarmer de « la guerre des monnaies», souffre de la surévaluation actuelle de sa monnaie, le Réal. 

Cela montre le fossé qui sépare les poids lourds du G20. 

La bataille est décisive pour l'Europe, qui subit les effets cumulés de la politique de la planche à billet adoptée par Washington, les stratégies spéculatives agressives des places financières anglo-saxones et les manipulations à la baisse des devises des pays émergents. Le niveau élevé de l'euro « est un obstacle à notre ­reprise économique » , juge un conseiller d'Olli Rehn, le commissaire européen aux Affaires monétaires. Mario Draghi (qui préside aujourd'hui la BCE), le futur président de la zone Euro (qui n'a pas encore été désigné en remplacement de Jean-Claude Junker), Olli Rehn et les autres représentants de la zone euro vont devoir se serrer les coudes pour éviter un « G 2 » monétaire Pékin-Washington.

En 2010 et 2011, dans l'optique des travaux du G20 consacré à la stabilité monétaire internationale, les États-Unis et l'Europe ont tenté, en vain, d'imposer à la Chine et aux pays émergents le principe d'un mécanisme de régulation des taux de change. «Nous voulons que les pays avancent en direction d'un ensemble de normes simples», a prévenu Timothy Geithner, secrétaire au Trésor américain. 

Outre les éléments essentiels intoduits par Pierre Sarton dans son remarquable document de synthèse repris sur ce blog (cf. Démocratie financière mondiale), trois facteurs, a minima, semblent devoir être pris en compte dans le débat sur la valeur de l'euro, son appréciation ou sa dépréciation éventuelles !

Primo, abaisser la parité de l'euro face au dollar à un instant t, c'est également abaisser la valeur courante de l'euro à ce même instant par rapport à celle qui a prévalu lorsqu'ont été émis les obligations et autres emprunts publics libellés en euros qui participent de la dette publique des Etats de la zone euro ! Dès lors, la charge de la dette intérieure (à la zone) s'en trouverait immédiatement affectée à la hausse à l'égard des créanciers européens, tandis que celle de la dette extérieure contractée notamment en dollar s'en trouverait également affectée à la hausse, dans une proportion équivalente !

Secundo, abaisser la parité de l'euro par rapport à un dollar chancelant, bien que techniquement possible en regard du  système actuel de transaction monétaire (cf. Connaissez-vous le marché des changes encore appelé FOREX ?), hypothèquerait immédiatement les perspectives de reprise, pourtant nécessaire à tous, de la principale économie du monde : l'économie américaine ! Car elle rendrait immédiatement plus chers les produits américains exportés vers l'Europe ! Si la FED agit avec autant de détermination, souvent sans complaisance aucune à l'égard des européens, pour maintenir le dollar à une valeur artificiellement basse, c'est bien pour éviter les pièges qui pourraient lui être tendus par ceux qui souhaiteraient voir réévaluer le dollar dans un contexte particulièrement critique où les réserves en or américaines connaissent quelques soubresauts et où la croissance économique peine à redémarrer (cf. USA: la Fed maintient ses taux proches de zéro jusqu'à la mi-2013) ! Par ailleurs, les entreprises européennes qui ont délocalisé une partie de leurs activités de sous-traitance dans la zone dollar et/ou qui vendent leurs produits en dollar, comme Airbus par exemple, perdraient immédiatement un atout important pour leur compétitivité au niveau international.

Tertio, les devises internationales, comme les économies, sont irrémédiablement toutes liées entre elles : peut-on l'ignorer ! Dès lors, déprécier l'euro vis-à-vis du dollar entraînerait immédiatement au sein des marchés monétaires une dynamique de réévaluation des autres grandes monnaies à l'égard de l'euro (ne serait-ce qu'en raison du fait que le dollar constitue encore aujourd'hui la principale monnaie de réserve internationale, et/ou des volumes considérables de dollars accumulés par la Chine et le Japon, même si l'euro a progressivement su gagner son statut de deuxième monnaire de réserve - voir notamment à cet égard La première force européenne a dix ans ..., par Nicolas Gros-Verheyde (Bruxelles2.eu)) qui rendrait encore plus improbables les perspectives de retour à un 'certain' équilibre des échanges économiques, commerciaux et monétaires entre, d'une part, les zones euro, dollar et livre-sterling, et, d'autre part, les autres zones monétaires (cf. Jeux et enjeux monétaires : le rôle international de l'Euro)!

En outre, les investisseurs détenteurs de liquidités importantes en dollars pourraient plus aisément devenir détenteurs des créances émises en Europe, accroissant ainsi la dépendance économique et financière des Européens à l'égard des tiers.

Pourquoi la Chine se considère-t-elle comme un investisseur à long terme dans la dette européenne (La Chine se dit "investisseur à long terme" dans la dette européenne ) ?

Or, les économies émergentes qui se situent dans ces zones monétaires en croissance ne sont pas suffisamment ouvertes à une entrée massive sur leurs marchés domestiques des produits euro-américains pour que Européens et Américains puissent en prendre le risque aujourd'hui !

Dès lors, une hypothèse parait plus "raisonnable", bien que peu réaliste au regard de l'état actuel des relations internationales ; elle consisterait à entreprendre une appréciation à la fois collective et simultanée de toutes ces monnaies de manière :

 - à desserrer à proportion les contraintes inhérentes à la charge croissante de la dette souveraine un peu partout dans le monde, les remboursements des créanciers étant alors allégés mécaniquement en raison de la réappréciation de la valeur courante de ces devises,

 - à permettre le retrait des marchés monétaires de ces excédents de liquidités monétaires en regard de l'indicateur M3 (cf. à cet égard Les quasi monnaies et les mesures de la masse monétaire ainsi que Masse Monétaire M3 ) qui mettent en danger l'économie réelle en alimentant des dynamiques spéculatives - de bulles incontrôlées et de blanchiment - à grande échelle !

Option qui fait d'autant plus sens aujourd'hui que, si le dollar est généralement considéré comme une monnaie sous-évaluée, il en est de même de la monnaie chinoise, pour des motifs différents (cf. en particulier à cet égard La stratégie chinoise du yuan ruine les finances en Occident, par Antoine Brunet (Le Monde)).

Une autre option existe, qui présente également ses avantages, consiste à déprécier l'ensemble des valeurs courantes des devises internationales par des mesures spécifiques (cf. à cet égard, notamment Guerre des monnaies : seules les faibles survivent, par Nouriel Roubini ), parmi lesquelles un recours généralisé à la planche à billets pour produire une inflation globale apparaît comme une option des plus hasardeuse !

Mais quelque soit l'option retenue, l'essentiel est d'éviter une volatilité excessive et des mouvements désordonnés des taux de change ! Comme le confirme le communiqué du G20 en date du 8 août 2011 : " Nous réaffirmons notre intérêt commun dans un système financier international fort et stable, et notre soutien pour des taux de change déterminés par les marchés. Une volatilité excessive et des mouvements désordonnés des taux de change a des implications négatives pour la stabilité économique et financière. " (cf. Crise : le communiqué du G20 ).

L'heure est venue pour  que les G7, G8 et autre G20 produisent des résultats concrets et efficaces ! Notamment en créant les conditions de l'établissement d'un Pacte international permettant de limiter les risques systémiques associés à l'inflation et à la prolifération des dettes souveraines (cf. à cet égard mon précédent article intitulé : Pour un Pacte international permettant de limiter les risques systémiques associés à l'inflation et à la prolifération des dettes souveraines)

S'agissant plus spécifiquement de la zone euro, la solution préconisée depuis plusieurs mois par l'institut Bruegel (cf. Comment discipliner les finances publiques ? par Jean Pisani-Ferry & Laurence Boone (Bruegel)) qui consiste à mutualiser au niveau européen une partie des dettes souveraines des Etat membres de la zone ne peut plus être écartée (eurobonds) ! Ni celle qui consiste à apporter simultanément des amendements significatifs au traité ainsi qu'au concept stratégique de la politique monétaire ou au mécanisme européen de stabilité (cf.  Trois évolutions - parmi d'autres - de l'UEM qu'il aurait fallu opérer !Le Parlement européen formule des propositions très concrètes en faveur d'un équilibre effectif entre austérité et croissance ; De la notion de 'concept stratégique" dans le domaine de la politique monétaire ainsi que Accordons la licence bancaire au FESF et au MES pour redonner à la puissance publique la souveraineté qu'elle a perdue ! ) !

Sans oublier les instruments d'une régulation appropriée des places financières laissant trop librement cours à une spéculation agressive et à des stratégies d'implantation qui participent à brouiller les cartes (cf. à cet égard notamment Nyse Euronext vient jouer sur les plates bandes de la Bourse londonienne, par Pascale Besses-Boumard (La Tribune) ; Monnaie : Quelques informations sur les ennemis les plus dangereux de l'euro, par Ferdinando Riccardi (Agence Europe) ; Du rôle de la technologie dans le dysfonctionnement des marchés financiers et des organisations humaines ainsi que La très étrange absence de la question technologique dans les agendas multilatéraux consacrés à la régulation financière internationale) !

Sauf à vouloir créer les conditions d'un éclatement définitif de la zone euro !

 

Voir aussi :

 * La politique monétaire européenne : principes, résultats et questions actuelles, par Jean-Claude Trichet 

 * Tout savoir en 2 pages : http://ec.europa.eu/economy_finance/general/pdf/eu_economic_governance_fr.pdf 

 * Unions, enjeux et interactions monétaires : "Les Unions monétaires en droit international" - Recension d'un ouvrage majeur relatif à la monnaie

 * Monnaie forte ou faible : quel intérêt ? (Banque des savoirs)

 * Comment estime-t-on qu'une monnaie est surévaluée ou sous-évaluée ? (Banque des savoirs)

 * Valeur d'une monnaie : Avantages et inconvénients pour les entreprises et les particuliers (Banque des savoirs)

 * Régime de change

 * Six questions pour comprendre les marchés des changes (Le Figaro) - nouvelle édition -

 * Money is Politics. A renewed EMS as safety net for the countries of the eurozone, by Erik Holm (europesworld.org)  

 * L'Euro, les investisseurs et la gouvernance - Actes du séminaire en hommage à Tommaso Padoa-Schioppa (Notre Europe) 

 * Retour sur images : Rapport pour le Congrès de La Haye du 9 mai 1998 préparé par le Comité d'initiative du Mouvement Européen International - (Février 1998) (1998)

 * Retour sur images : Examen de la convergence pour l'entrée de la Grèce dans la zone euro au 1er janvier 2001 (Banque de France)  

 * Le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l'Union économique et monétaire (TSCG) : 08 - tscg.fr.12 08 - tscg.fr.12  

 * La réforme du traité dont l'euro a besoin, par Pervenche Bérès (Le Monde)

 * A quel moment va-t-on renforcer la sécurité monétaire de l'euro et la sécurité économique et financière de la zone euro ? (nouvelle édition)

 * Unions, enjeux et interactions monétaires : selon un rapport de la BCE, l'équilibre entre les grandes monnaies mondiales est globalement resté le même en 2008

 * Repenser le système monétaire international (conclusions des entretiens du Trésor en date du 16 juin 2011)

 * Unions, enjeux et interactions monétaires : la Russie estime que la création d'une monnaie de réserve supranationale permettrait de juguler le "monopole financier" des Etats-Unis !

* "Solidité, stabilité", les règles de l'euro selon Angela Merkel

 * Stabilité de l'euro : la nécessité d'une véritable réforme des activités financières (Le Monde)

 * Les agences de notation sont le symptôme d'un mal profond, par Michel Santi (Le Monde)

 * Chine et Japon veulent des discussions sur la crise de la dette

 * L'accord conclu aux USA ne résoudra rien ! Des décisions politiques d'un tout autre ordre s'imposent !

 * L'Europe est condamnée si elle ne se réforme pas, par James K. Galbraith (Deutsche Welle - Mediapart)

 * Une vision claire pour l'euro afin qu'il sorte renforcé de cette crise, par Jacques Delors, Felipe Gonzalez, Romano Prodi, Etienne Davignon et Antonio Vitorino (Le Monde)

 * Stability and growth: perfecting the new European pact, by Jacques Delors, Antonio Vitorino and Notre Europe board of directors (Notre Europe)

 * Les 'Credit Default Swaps' (CDS) 

 * Retour sur la crise grecque !

 * L'agenda des réformes de l'Union européenne est inadapté ! Le débat sur le fédéralisme est urgent ! Il ne s'agit plus de le refuser mais de définir sa forme optimale pour l'Europe !

 

Cet article a été préalablement publié sur ce blog en juin et septembre 2011.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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D
<br /> Jaques Sapir est bel et bien un veritable economiste ne vous deplaise. Vous auriez pu eviter ce ton si meprisant. Cette crise des dettes européennes est aggravée par l'Euro surévalué. Ca devrait<br /> rendre plus modeste les neoliberaux les plus acharnés qui n'ont aucune consideration pour l'industrie et ne pensent qu'a leurs marchés financiers cheris. Un marché ca se regule ! Avoir une<br /> politique qui neglige l'emploi devrait être comndamné penalement !<br /> <br /> <br />
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E
<br /> <br /> Relisez plus sereinement cet article, SVP !<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> 1° Je ne conteste en aucune manière la qualité d'économiste de Jacques Sapir dans cet article !<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Pour autant, parmi les économistes combien se sont laissés aller à la facilité d'un suivisme de mauvais aloi, outre certains plus solides que la masse des autres, tels Michel Aglietta ou, dans<br /> une moindre mesure Elie Cohen et quelques autres comme Pisani-Ferry !<br /> <br /> <br /> Ceux qui ont joué la carte d'un libéralisme débridé et n'ont pas eu d'autres discours que de rassurer en prêchant publiquement des thèses inconsistantes car éclairées par le seul petit bout de<br /> leur lorgnette !<br /> <br /> <br /> 2° Relisez le titre : dévaluer par rapport au SEUL dollar est une ineptie ! L'adjectif SEUL est ici au coeur de ma critique !<br /> <br /> <br /> Quant à affimer comme vous le faites que dévaluer l'euro serait une solution pour l'aconomie européenne, bon nombre de chefs d'entreprises sont d'un avis contraire ! Et pour cause, quand ils<br /> vendent leur produit en euros et achètent leurs fournitures et équipements en zone dollars !<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> C'est bien pour cette raison que je porte une critique sévère sur le ton péremptoire de ces économistes à la mode qui nous ressasse régulièrement leur recette miracle à la petite semaine !<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> 3° Qui est méprisant dans cette affaire ?<br /> <br /> <br /> <br />