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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 16:00

L’euro, socle de la solidarité de l’Europe politique, par  Le « Groupe Europe »

L’euro, socle de la solidarité de l’Europe politique

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L’euro serait-il la cause de tous les maux ? Au contraire, la monnaie commune relie concrètement, intimement les peuples européens. Contre les extrémismes et le repli sur soi, l’attachement fort à l’euro peut servir de catalyseur à une solidarité européenne nouvelle, économique et politique.    

Synthèse :

Prenons le contrepied de ceux qui accusent l’euro de tous les maux. N’est-ce pas au contraire la monnaie commune qui relie concrètement, intimement les peuples européens ? A l’heure de la montée des extrémismes et du repli sur soi en Europe, n’y aurait-il pas, pour les combattre, une solidarité à réactiver en partant de l’attachement de dix-huit peuples différents à une même monnaie ?

En effet, l’attachement à l’euro est fort et majoritaire dans les dix-huit pays de la zone. C’est en soi une réussite singulière en seulement quinze ans d’existence. Plus profondément, c’est peut-être aussi une situation historique qu’il serait impossible de défaire : l’euro a créé une solidarité de fait qui est vécue par les citoyens dans leurs échanges quotidiens.

Sur le plan économique, une véritable union économique ne complète pas encore l’union monétaire. Coordination budgétaire, union bancaire, interventions de la Banque centrale européenne (BCE) : avancées et enjeux sont passés en revue.

Comment aller plus loin dans l’intégration économique? D’une part, il s’agit de s’armer d’outils de prévention des crises systémiques. C’est l’objet de l’union bancaire, de la supervision macroéconomique, du Mécanisme européen de stabilité. D’autre part, il est question de la création d’une capacité budgétaire pour la zone euro avec des transferts à des fins de stabilisation. En réalité, le premier ne doit pas aller sans le second.

Quel est le bon niveau d’intervention pour affronter la mondialisation ? Il ne peut plus se limiter au cadre national. L’harmonisation fiscale et sociale doit compléter le marché intérieur. Une politique économique cohérente de la zone euro dans son ensemble est également nécessaire. Dans ces deux dimensions, regagner des marges de manœuvre impose donc des transferts de compétences.

Chassez le politique, il revient au galop : c’est sur la dimension politique de l’union économique et monétaire qu’il importe désormais d’agir. La légitimité démocratique exige que s’exerce un contrôle parlementaire, aux niveaux européen et national, sur la politique économique et budgétaire, ce qu’autorisent les traités européens actuels. Elle appelle également à débattre entre partenaires européens de ce que nous entendons garder au niveau national et de ce que nous voulons confier au niveau européen.

C’est à ce prix que les économies européennes pourront efficacement faire bloc pour défendre le modèle social européen. Il ne faut pas attendre la prochaine crise de l’euro. C’est à ce prix que la confiance, la responsabilité et la solidarité pourront à nouveau avoir un sens en Europe. C’est tout à fait possible puisque 332 millions de citoyens font déjà confiance à l’euro pour leurs transactions quotidiennes. Allons plus loin, prenons acte de cet attachement fort à la monnaie qui nous unit et faisons-en, avec tous les pays de la zone euro qui le souhaitent, le cœur et le moteur de l’Europe !

Source : http://www.jean-jaures.org/

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 13:31

La crise de la zone euro a donné lieu à des décisions et innovations critiquées pour leur caractère peu démocratique. Mais ces critiques entretiennent un débat en trompe l’œil, dont il importe de clarifier les enjeux. Tel est l’objet de ce Policy paper du directeur de Notre Europe – Institut Jacques Delors, Yves Bertoncini, qui combine quatre séries d'analyses complémentaires :
1. Les débats intenses suscités par la crise de la zone euro participent au caractère démocratique de la formation des décisions européennes, dont il faut mieux analyser les fondements ;
2. Les relations entre l’UEM et ses États membres correspondent à quatre régimes politiques dont l’impact sur les souverainetés est extrêmement variable ;
3. Trois grands types de pouvoirs sont exercés au sein de la zone euro, dans des conditions démocratiques par nature différentes ;        

4. Il faut consolider la dimension démocratique de la gouvernance de la zone euro.
Texte intégral

Résumé      
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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 10:17

Le commissaire européen au commerce, Karel de Gucht, a annoncé le lancement d'une consultation publique sur le TTIP. Elle sera toutefois circonscrite à la protection des investissements.          

Les 28 États membres ont été mis au courant lundi 20 janvier du lancement prochain d'une consultation publique sur le partenariat transatlantique. La consultation, décidée par le commissaire au commerce, Karel de Gucht, ne durera que trois mois, et portera sur le volet protection des investissements du projet de partenariat transatlantique.

Elle se concentrera sur la possible inclusion d'une clause de règlement des différends entre investisseurs et États dans l'accord, une proposition fortement contestée du côté européen. ‪   

Une négociation bien avancée

Cette négociation commerciale entamée l'été dernier est déjà bien avancée, puisque les deux parties ont déjà mené trois rencontres bilatérales pour balayer les grands sujets en jeu.

La France est un des pays où l'idée même de cette négociation commerciale est particulièrement contestée.

L'un des sujets d'inquiétude porte sur la possibilité, pour une entreprise confrontée aux spécificités des droits nationaux, comme l'interdiction des OGM ou celle d'exploiter du gaz de schiste, de recourir à une cour arbitrale pour obtenir des réparations d'un État.

La cour arbitrale en question

L'accord transatlantique pourrait en effet comporter une clause de règlement des différends prévoyant de tels recours. Cette hypothèse est perçue comme un danger majeur pour les États aux législations les plus protectrices. Les Verts sont notamment vent debout contre cette idée, comme l'expliquait le candidat aux élections européennes José Bové, en septembre dernier.

Le lancement tardif de cette consultation publique semble vouloir redorer le blason des négociations transatlantiques, dont le fonctionnement même est souvent décrié en raison d'un manque de transparence. Pour cause de confidentialité, peu d'éléments ont pour l'heure été divulguées au public.

Le précédent de l'accord entre le Canada et l'Union européenne, signé il y a déjà plusieurs mois, mais dont le contenu reste encore mystérieux, n'est pas de nature à rassurer les parties prenantes.

Un déficit démocratique patent

La ministre au Commerce extérieur, Nicole Bricq, a toutefois salué hier le lancement de cette consultation, qui répond selon elle à la demande de la France d'un « débat ouvert et démocratique » sur l'accord.

Reste que la consultation porte exclusivement sur le recours éventuel à un arbitrage international en cas de différends, alors que les questions des ONG et des politiques sur le sujet couvrent la totalité des thèmes inclus dans la négociation.

L'opportunité économique de l'accord en question

Autre sujet de préoccupation, l'opportunité économique d'un tel accord. Si la Commission promet des retombées économiques extrêmement avantageuses pour l'UE telle qu'une hausse du PIB de 0,5 % représentant 120 milliards d'euros et un gain de 545 euros par an pour les ménages européens, le débat n'est pas tranché parmi les économistes. Ces derniers peinent à s'accorder sur les conséquences économiques de l'accord et craignent des effets pervers sur les économies des pays tiers.  

Le German Institute for Security and International Affaires s'interrogeait il y a peu sur les effets secondaires d'un tel accord, tandis qu'un institut chinois s'est aussi alarmé des possibles conséquences géopolitiques .

Une étude du CEPII prévoit de son côté un impact légèrement positif (+0,3 %) sur les PIB de l'UE comme des Etats-Unis, mais avec de fortes divergences régionales. Le Royaume-Uni et l'Allemagne devraient notamment davantage bénéficier de cet accord que la France.

Enfin pour l'institut allemand IFO, l'impact d'un tel accord serait surtout positif pour l'Allemagne et les plus gros pays, mais sans doute nettement moins pour les plus petites nations de l'Union européenne.      

Réactions : 

La ministre française au commerce extérieur, Nicole Bricq, a déclaré :

« Le mécanisme de règlement des différends entre investisseur et Etat doit faire l'objet d'une vigilance particulière. J'invite la société civile française, notamment les organisations non gouvernementales mobilisées sur ce projet, les syndicats de salariés et les entreprises, à participer largement à la consultation qui sera ouverte. »

Liens externes

German Institute for Security and International Affairs

China Institute of International Studies

A lire aussi : 

 José Bové : l'attitude des Etats-Unis dans la négociation est indécente

>>Lire aussi La fronde des sénateurs contre le traité transatlantique

Source : http://www.euractiv.fr/commerce/ouverture-dune-consultation-publ-news-532890?utm_source=EurActiv%20Newsletter&utm_campaign=619eb31e96-newsletter_dernieres_infos&utm_medium=email&utm_term=0_da6c5d4235-619eb31e96-55414033

Voir également les articles de la rubrique de ce blog intitulée : L'intégration euroatlantique à l'oeuvre  

 

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 09:52
Contexte

Les négociations entre les États-Unis et l'Union européenne sur le partenariat transatlantique pour le commerce et l'investissement (PTCI) ont débuté en juillet.

Si un accord est conclu, il concernerait plus de 40 % du PIB mondial et représenterait les plus grandes parts commerciales et d'investissement direct étranger. Les échanges commerciaux entre les deux continents sont déjà les plus importants au monde.

Cet accord serait le plus grand accord commercial jamais négocié, pourrait faire économiser des millions d'euros aux entreprises et créer des centaines de milliers d'emplois. Un ménage européen moyen pourrait économiser chaque année 545 euros et le PIB de notre économie grimperait d’environ 0,5 %, si l’accord est complètement mis en œuvre.

Bruxelles et Washington ont établi l'objectif ambitieux de conclure les négociations d'ici la fin 2014.

Les éléments nouveaux

La Commission européenne s'est dotée d'un groupe d'experts consultatif. Un outil destiné à calmer les critiques sur les négociations pour le marché transatlantique.          

Dans un communiqué de presse du 27 janvier, la Commission se félicite de la mise sur pied d'un groupe d'experts sur le Partenariat transatlantique pour le commerce et l'investissement (PTCI ou TTIP en anglais). Ils auront le rôle d'instituer le dialogue avec toutes les parties prenantes aux négociations transatlantiques.

Le groupe, composé de 14 conseillers issus de différentes associations d'entrepreneurs, de travailleurs ou de consommateurs, prêtera main-forte à l'exécutif européen. Il est chargé d’orienter les négociations en vue d'assurer le respect des normes européennes élevées relatives à la protection des consommateurs et de l'environnement.

La composition du groupe montre que la Commission conserve la main sur ces négociations. C'est Ignacio Garcia Bercero, le directeur de la Direction générale du commerce à la Commission européenne, qui en sera le président. Il sera chargé de communiquer sur l'évolution des débats à l’espace public ainsi que de l’information détaillée sur les issues.

Les membres sont des experts de l’intérêt des consommateurs, des droits du travail, de l’environnement et la santé publique, de la manufacture, de  l’agriculture et des secteurs de services

Second geste pour la transparence

C'est la seconde décision prise par la Commission pour tenter d'améliorer la transparence et d’éviter d’assister à nouveau au scénario de l'accord commercial anti-contrefaçon (ACTA). Les États membres avaient en effet adopté ce projet de loi, mais le Parlement européen l’avait rejeté.

La semaine dernière, la Commission avait pris la décision de reporter les négociations sur la mise en place d'un mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États. Elle a lancé une consultation publique sur laquelle elle compte fonder les négociations futures relative à la thématique controversée.

Le débat entre investisseurs et États porte sur des clauses qui permettraient à des entreprises privées de poursuivre directement en justice des gouvernements. La première proposition de la Commission permettait aux sociétés américaines installées en Europe de mener les gouvernements devant des tribunaux internationaux sans avoir à passer par la Cour de justice de l'Union européenne.

Et ce, à chaque fois que les investisseurs américains se sentiraient lésés par des règles européennes relatives à la santé publique ainsi qu’à la protection de l’environnement et des individus. De même, les sociétés européennes qui auraient investi sur le territoire américain auraient bénéficié des mêmes droits.

Le groupe consultatif (qui agira conformément aux règles applicables aux groupes d'experts) s'est réuni de façon informelle le 21 janvier afin de discuter des dispositions initiales sur le cadre de leurs travaux et en vue d'aborder les détails pratiques. La première session de travail se tiendra le 25 février prochain.

Assaut européen contre les services financiers

Entre-temps, l'exécutif européen a également publié un document informel afin d’intégrer également les services financiers dans le PTCI.

L’intégration des services financiers pourrait permettre aux citoyens d’avoir un plus grand choix de produits. Cette décision permettrait également d'améliorer le cadre règlementaire de protection des investisseurs et des consommateurs des deux côtés de l'Atlantique, selon Karel Lannoo, PDG du Centre for European Policy Studies (CPES). Ce projet correspondrait également aux accords du G20, dont l’objet était de rendre les régimes entre les États-Unis et l'UE équivalents.

Les Européens sont convaincus qu'intégrer les services financiers dans le cadre du PTCI apporterait des avantages économiques. Les Américains, quant à eux, le sont moins. Washington craint que Wall Street utilise éventuellement des convergences réglementaires dans le cadre du PTCI afin de réduire les restrictions de la loi Dodd-Frank adoptée. Cette loi adoptée en 2010 avait pour but de promouvoir la stabilité financière à la suite de la crise des subprimes.

L'UE et les États-Unis sont les deux plus grandes économies et marchés des capitaux au monde. Leurs marchés financiers sont également les plus aboutis au niveau mondial. Les échanges transfrontaliers entre les deux zones économiques représentent un total de près de 32 000 milliards de dollars (soit 23 000 milliards d'euros) par an, soit 87 milliards de dollars (63 milliards d'euros) par jour. Les investissements directs, une mesure importante pour les deux parties en négociations, sont également impressionnants. Les investissements américains directs au sein de l'Union représentent environ 1 600 milliards. Outre-Atlantique, les investissements européens correspondent à 1200 milliards par an.

« L'UE estime que la réglementation financière est une question trop importante pour faire l'objet de discussions ad hoc lors de réunions informelles de dernières minutes, sous la contrainte des marchés, » peut-on lire dans le document non officiel de la Commission. La Commission insiste pour que l'UE et les États-Unis fournissent un cadre de discussion et de coordination destiné exclusivement à la question de la réglementation financière.

Suspension des négociations entre du printemps à l'automne

La prochaine réunion des négociations est programmée pour les journées du 17 et 18 février prochain à Washington. Les droits de douane seront à l'ordre du jour. Michael Froman, le représentant américain au commerce, et le commissaire au Commerce, Karel de Gucht, se prêteront à l'exercice d'inventaire.

Le prochain sommet UE-EU aura lieu à Bruxelles le 26 mars 2014. Cet évènement constituera la première visite du président Barack Obama à Bruxelles et auprès des institutions de l'Union européenne.

Les négociations devraient être suspendues entre la mi-avril et l'automne 2014, puisqu’à cette date  les institutions européennes seront en grande partie renouvelées.

Source : http://www.euractiv.fr/commerce/un-groupe-consultatif-dexperts-s-news-533078?utm_source=EurActiv%20Newsletter&utm_campaign=57c20e1b17-newsletter_dernieres_infos&utm_medium=email&utm_term=0_da6c5d4235-57c20e1b17-55414033

>>Lire aussi : Première consultation publique sur le partenariat transatlantique

Lire également les articles de la rubrique de ce blog intitulée : L'intégration euroatlantique à l'oeuvre

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 09:27

Dans un article publié au début de l'année 2013, Olivier Jehin, l'un de ces trop rares journalistes européens véritablement spécialistes des questions diplomatiques, de sécurité et de défense, révèle au grand public des informations relatives à des comportements surprenants, pour ne pas dire beaucoup plus ..., de personnalités en responsabilité au sein de la Commission européenne et de l'OTAN, qui ont de quoi indigner les citoyens européens (cf. notamment José-Manuel Barroso plaide pour des liens renforcés entre l’UE et l’OTAN) ainsi que Dialogue Commission-OTAN : quo vadis José Manuel ?) 

Plus récemment, le président du Conseil européen, Herman van Rompuy, a réaffirmé lors d'une intervention  lors du Forum de Bruxelles du German Marshall Fund, comme il n'a cessé de le faire à chacune de ses participations à la Conférence pour la Sécurité de Münich, qu'il existe encore bien un Ouest - "the West" still exists. - (cf. "PREPARING FOR THE FUTURE" : Speech by President of the European Council Herman Van Rompuy to the Brussels Forum of the German Marshall Fund (Brussels, 15 March 2013) ainsi que Remarks by President Herman Van Rompuy after his meeting with Secretary-General of NATO Anders Fogh Rasmussen (Brussels, 23 April 2012),    

La constitution d'une Union occidentale (ou encore d'une Union transatlantique) est à l'oeuvre, comme l'avait notamment souhaité Edouard Balladur et comme l'envisage aujourd'hui Javier Solana (Transatlantic union can be a tough bulwark, by Javier Solana (The Australian)), avec son cortège de promesses mais aussi de désillusions et de désordres sur les registres politiques, régaliens, culturels, économiques et sociaux !

Depuis 1995, le nouvel agenda transatlantique détermine l'essentiel des agendas - ouvert et caché - de l'Union européenne et de l'OTAN ! (voir à ce sujet notamment : Etude sur le partenariat transatlantique (Chronique de Jacques Nikonoff du 25 juin 2013)

Déjà en 2003, le quotidien La Libre Belgique avait publié un article d'André Dumoulin, l'un des plus éminents chercheurs européens dans le domaine des questions stratégiques, de défense et de sécurité, intitulé : Transatlantisme et principe de réalité (cf. http://www.lalibre.be/debats/opinions/transatlantisme-et-principe-de-realite-51b87f80e4b0de6db9a90e6e)

Sur le plan stratégique et militaire, cet agenda transatlantique a d'ores et déjà produit la plus grande partie de ses effets attendus sur la perte d'indépendance, et même d'autonomie, des Etats européens comme de l'UE elle-même à l'égard des Etats-Unis, tant sur le plan doctrinal que sur celui des moyens !

La révolution dans les affaires militaires, les processus de transformation dans lesquels s'inscrivent l'approche globale de la sécurité comme les démarches capacitaires et de pooling and sharing, et maintenant l'initiative de la 'smart défense', la réintégration de la France dans les structures militaires intégrées de l'OTAN, la révision du concept stratégique de l'OTAN qui élargi sa mission initiale de défense collective à la gestion des crises et à la sécurité collective, l'alignement respectif des stratégies de sécurité nationale des Etats européens et des stratégies de sécurité de l'Union européenne sur les stratégies analogues des Etats Unis et de l'OTAN, et la violence de la crise de la dette souveraine dans toute l'Union européenne ont fini par avoir raison des vélléités d'autonomie stratégique et d'indépendance politique des Etats européens qui ont sacrifié le projet d'affirmation d'une Union politique dotée de tous les instruments de souveraineté enfermée dans un agenda transatlantique des plus déséquilibré.

(cf. à cet égard Les 7 péchés capitaux de la PESC ! ; Les institutions européennes se seraient-elles mises au service d'une prophétie autoréalisatrice d'Union transatlantique ? (nouvelle édition) ; Sustaining U.S. Global Leadership: Priorities for 21st Century Defense (DoD - January 2012)EU-US Joint Statement on supply-chain security (Brussels, 23 Juny 2011) ; Le « USA Patriot Act » : risque majeur pour la confidentialité des données dans le Cloud, par Jamal Labed (lecercle.lesechos.fr) ; L'Union européenne cède à toutes les exigences des Etats-Unis, même à celles qui sont contraires à ses principes les plus fondamentaux ; Les Etats-Unis plaident pour le maintien de la Grande-Bretagne dans l'UE ainsi que Bâtir une défense commune pour assurer l’autonomie politique et stratégique de l’Union européenne ! Du constat d’absence d’un tel projet politique dans l’agenda européen !OTAN, histoire et fin ? de Catherine Durandin (Diploweb.com)  ou encore EU-U.S. Security Stratégies comparative scenarios and recommendations)  

Les entreprises stratégiques et de défense européennes n'ayant pas entrepris leur consolidation à l'échelle européenne en l'absence de mesures appropriées dans les politiques d'acquisition, elles sont aujourd'hui tentées par des consolidations à l'échelle transatlantique !

Nombre de think tanks américains sont sollicités -et financés - par les institutions européennes pour donner le là à la politique européenne dans les domaines de la défense, de la sécurité et de l'armement.

Pour preuves notamment les recommandations d'un programme du CSIC, subventionné par la Commission européenne, et en partenariat avec des think tanks français :  http://csis.org/files/attachments/110308_EU_US_Security_Strategies_Report.pdf  où l'on trouve :

   - à la page 3 : " Develop a European strategic security and defense review or White Paper that would become a foundational element of a comprehensive transatlantic strategic security and defense review.

Increase EU-U.S. operational coordination and training, agree on shared definitions and concepts, and build issue-specific cooperative structures in the areas of cyber security, biosecurity, disaster preparedness and response, and pandemic influenza that foster systematic exchanges of lessons-learned and best practices.

Improve governance of the transatlantic security sector and efficiency of the industrial base to enhance its understanding of emerging requirements, efficiency, and responsiveness; strengthen the regulatory environment; and avoid restrictive and protectionist practices to produce a more open and competitive transatlantic security market.

Develop an EU–NATO security agreement to allow for easy exchange of classified information and enhance operational effectiveness. Undertake routine EU–U.S. security consultations, exchanges of situation awareness reports, and exercises to enhance transatlantic response capabilities, augment EU crisis response capabilities, and integrate them with NATO’s comprehensive approach to complex security and humanitarian operations."

   - à la page 16 : "Avoid competitive and/or protectionist practices. European and American security needs are similar. Both can benefit from a more open and competitive transatlantic security market. Any attempt to introduce protectionist elements (such as prohibitive export regulations or "buy domestic" acquisition practices) will be counterproductive."

Sur un autre sujet, un document de la RAND sur l'OTAN face à l'austérité préconise des recommandations qui nous éclairent sur les visées poursuivies ; par exemple :

"Consider engaging with the Maghreb in new ways. As the United States increasingly focuses on Asia, Washington should encourage NATO Europe to take lead responsibility for managing crises in the Maghreb. [...] European allies who would have the lead in day-to-day combat missions. France, the UK, Italy, and Spain should consider assuming the primary responsibility for ensuring peace and stability in this region." "Intensify defense cooperation between Britain and France."  "Encourage Germany to take greater responsibility for ensuring security and stability in Eastern Europe"

Sur le plan économique, l'achèvement d'un marché transatlantique unifié est programmé pour l'année 2015 ! (cf. Les prochaines étapes du partenariat transatlantique ; New Transatlantic Agenda ; Le Conseil économique transatlantique ; ; EU-US Summit: Fact sheet on High-Level Working Group on Jobs and Growth (Washington, 28 November 2011) ainsi que Les actions de l'Union en matière coopération économique, financière et technique, avec des pays tiers autres que les pays en développement, selon le traité de Lisbonne ou encore http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-creation-de-l-union-atlantique-49881).

Depuis de longues années, des cercles de réflexion internationaux de haut niveau oeuvrent à la recherche de solutions communes à des défis communs (cf. par exemple le groupe de Bilderberg : http://www.bilderbergmeetings.org/index.html)

Un rapport établi dans le cadre du projet "New Atlantic Capitalism" (Nouveau capitalisme atlantique) établit dans sa conclusion que si les Etats-Unis et l’Europe suivent des voies distinctes, ce sera à leurs risques et périls. Il suggére que ce n’est qu’en mutualisant nos forces que la communauté transatlantique pourra répondre le plus efficacement à ces défis économiques, protéger les intérêts américains et européens et contribuer à garantir la prospérité et la paix, qui ont constitué l’héritage d’après-guerre de l’alliance atlantique. (cf. NAC report final light NAC report final light ainsi que l'analyse qu'en propose Eulalia Rubio Plaidoyer pour un renouveau du capitalisme transatlantique (Rapport final du projet "New Atlantic Capitalism", par Eulalia Rubio (Notre Europe - Institut Jacques Delors) )

Un autre rapport produit conjointement par l'OCDE et l'OMC analyse par le menu la réalité du niveau d'intégration de l'économie américaine et de certaines économies nationales d'Europe (cf. New OECD-WTO analysis highlights changing face of global trade)

Plus récemment encore, l'administration du Parlement européen a commandé une étude sur le rôle de l'Union européenne dans la promotion d'un partenariat transatlantique plus large (cf. The role of the EU in promoting a broader transatlantic partnership ).

Il ne s'agit naturellement pas ici de nier l'intérêt et l'importance d'un tel agenda pour la recherche commune de réponses appropriées aux très nombreux défis communs que les partenaires transatlantiques doivent affronter !

Mais combien de citoyens européens en connaissent l'existence ?

Combien d'entre eux sont en mesure d'apprécier les effets de cette dynamique d'intégration sur leur vie quotidienne, sur leur emploi, sur leur niveau de protection social, sur leur patrimoine culturel ou, plus globalement, sur leur avenir ?

Jusqu'à quel niveau d'intégration transatlantique cet agenda les entraînera-t-il ?

Jusqu'à quel point Etats-Unis et Union européenne doivent-ils, peuvent-ils, cheminer " épaule contre épaule " (cf. à cet égard Shoulder to Shoulder : Forging a Strategic U.S.- EU Partnership (1) ainsi que Shoulder to Shoulder : Forging a Strategic U.S.- EU Partnership (2) ; Le Parti populaire européen (PPE) prône l'accélération du Partenariat transatlantique ;Deuxième phase de «l'Initiative tricontinentale atlantique» ; Retour sur quelques décisions adoptées lors du sommet du G20 de Los Cabos les 18 et 19 juin 2012 ou encore Pour une Amérique forte ! par Olivier Dassault).

Ron Kirk, le représentant américain au Commerce, a déclaré lors d'un discours à la London School of Economics, le 22 mai 2012 : " Avec autant d'emplois en jeu en ce moment, ni les Etats-Unis ni l'UE ne peuvent se permettre de se lancer dans des négociations (sous-entendu 'commerciales') sur leur seule foi. Nos besoins mutuels et urgents d'améliorer la croissance et l'emploi nous obligent à identifier un chemin assez court vers le succès avant de nous lancer dans des négociations " ! (voir également à cet égard Le Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (Place des Etats-Unis)

Que savent vraiment les citoyens de l'UE de la situation réelle des Etats-Unis, sur le plan des libertés, de la justice sociale, de la situation économique (voir à cet égard Le prix de l'inégalité, de Joseph Stiglitz ) ?

Que savent-ils des tensions qui marquent la réalité des relations entre l'Union européenne et les Etats-Unis sur les registres économiques et commerciaux (cf. à cet égard notamment De l'économie de l'insécurité !Dollar contre euro : la bataille d'Athènes ; Guerre des monnaies : seules les faibles survivent, par Nouriel Roubini ; Monnaie : Quelques informations sur les ennemis les plus dangereux de l'euro, par Ferdinando Riccardi (Agence Europe) ; Comment la Fed assèche les banques européennes, par Cécile de Corbière, Dominique Gallois et Cécile Prudhomme (Le Monde) ; L'Union européenne (UE) demande la permission de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) d'imposer des sanctions commerciales d'environ 9 milliards d'euros par an aux Etats-Unis) ?

Que savent-ils des divergences stratégiques - potentielles, supposées ou avérées - qui justifieraient davantage de circonspection de la part de celles et ceux qui appellent à une plus forte coopération économique entre les deux entités ? (cf. Communiqué public GEAB N°71 (15 janvier 2013) - Débranchement de l’homme-malade du monde et dernière phase d'impact de la crise systémique globale ; Traité international sur le commerce des armes : l'heure de vérité, par Aymeric Elluin, Zobel Behalal et Nicolas Vercken (Le Monde) ainsi que La finance continue de danser sur un volcan, par Marc Roche (Le Monde) 

Ce questionnement est fondamental !

Il n'est pas nouveau (cf.  'De Gaulle & Jean Monnet face à l'Europe' de Aloys Rigaut ) !

Et pourtant, aucun débat démocratique n'a jamais été engagé en Europe sur ce sujet, au sein des Etats-membres de l'Union européenne !

Or, parmi les conséquences possibles de cette intégration à marche forcée, dès lors que l'unification du marché transatlantique sera achevée, rien ne permet de dire si les conditions ne seront pas réunies pour que puisse être décidée une intégration économique et monétaire qui entamerait la souveraineté des Européens dans les domaines régaliens !

Une intégration monétaire qui conduirait à superposer à l'euro, au dollar et à la Livre sterling une monnaie commune, voire même à lui substituer une monnaie unique différente de l'euro !

S'inscrivant dans l'agenda de réforme des instruments internationaux et multilatéraux de gouvernance et de régulation, la réforme en cours du système monétaire international devrait aboutir à la disparition de certaines grandes devises internationales !  

Il suffirait par exemple que la parité de la Livre sterling par rapport à l'euro atteigne et se stabilise sur une valeur proche de l'unité sous l'effet combiné d'une dévaluation de la Livre  et d'une réévaluation d'un euro consolidé par le succès des réformes structurelles et macroéconomiques entreprises au sein de l'eurozone, que la parité dollar - euro atteingne elle-aussi une valeur optimale proche de l'unité après destruction d'une masse importante de billets verts (notamment celle produite depuis la crise des subprimes) qui induira une réévaluation du dollar, et que les banques centrales des trois zones monétaires se fédèrent sous la pression de facteurs politiques et stratégiques idoines.

La stratégie des taux directeurs poursuivie depuis des années par la Banque centrale européenne, l'intervention massive du FMI dans la zone euro, le recours systématique dans la zone euro à une troîka qui associe aux deux institutions monétaires précédentes une Commission européenne jouant parfaitement sa partition dans le nouvel agenda transatlantique, la présence quasi systématique des autorités américaines en amont des réunions du Conseil européen et de l'eurogroupe, comme l'accélération du rythme d'approfondissement du lien transatlantique malgré l'apparence de sa transparence (cf. notamment à cet égard European Commission : Public consultation on the future of EU-US trade and economic relations ) participent à accréditer une telle hypothèse !

Dès lors, l'Union européenne aurait perdu une part importante de sa raison d'être !

Sur un registre tout aussi fondamental, le feu vert donné par le Parlement européen à l'accord PNR soulève nombre de questions sur la manière dont les représentants démocratiquement élus des citoyens européens défendent leurs droits et libertés les plus fondamentaux (cf.  L'Union européenne cède à toutes les exigences des Etats-Unis, même à celles qui sont contraires à ses principes les plus fondamentaux ) 

Comme l'affirme Jean-Louis Quermonne, l'heure est venue de nous convaincre unanimement qu'il n'y a " pas besoin d’attendre la formation d’une éventuelle nation européenne, voire d’un démos européen, pour légitimer la dimension politique et démocratique de l’Union du continent " (cf. Du socle idéologique minimal d’une Union politique européenne en construction (extraits de « L’Union européenne dans le temps long » de Jean-Louis Quermonne ) ! - Première partie - )
Sans cette dimension politique et démocratique, l'Union européenne ne sera ni en mesure d'oeuvrer à la mise en place et au bon fonctionnement d'un multilatéralisme efficace (cf. à cet égard Pour un multilatéralisme efficace, par Chris Patten (nouvelle édition) ), ni en capacité de faire face avec l'efficacité attendue aux défis de la globalisation (cf. Comment la politique peut-elle retrouver des marges de manoeuvre par rapport à la globalisation ? - nouvelle édition - ).

Hâtons nous d'entreprendre un nouvel exercice de constitutionnalisation de l'Union européenne qui restitue aux Etats-nations le rôle qui doit être le leur au sein d'une fédération d'Etats-nations "unies dans la diversité" respectueuse des cultures et des projets que ses peuples ont forgé au cours de l'Histoire (Les Etats-nations doivent pouvoir contrôler ex ante les actes des institutions européennes, surtout si le saut fédéral espéré intervient !) avant que celle-ci se fonde - et se dilue - définitivement dans un vaste ensemble transatlantique destructeur des valeurs et des patrimoines culturels et sociaux qui ont émergé au cours de l'Histoire sur le territoire européen !

Mais un tel processus ne produira ses effets qu'à la condition d'avoir préalablement su tirer les leçons du passé et de répondre aux véritables aspirations participatives des citoyens européens.

Dans un rapport interne, la Commission européenne craint une hostilité des citoyens européens à l'égard des négociations commerciales engagées à un rythme effréné entre les Etats-Unis et l'Union européenne (cf. La Commission craint que la population ne rejette les négociations transatlantiques, par Michael B. Froman (Euractiv.fr)).

Face à la montée de l'extrême droite et des populismes de tous bords en Europe, il faut d'urgence non pas moins mais beaucoup plus de participation populaire, plus de démocratie en France et en Europe.

L'Union européenne et l'euro ne retrouveront pas d'avenir dans les ficelles de la communication politique, mais en se soumettant à l'épreuve du débat et de la souveraineté démocratiques (cf. De l'épineuse question des objectifs stratégiques de l'Union européenne ainsi que Ouvrir une nouvelle ère de constitutionnalisation du projet politique européen exige de tirer les leçons du passé et de répondre aux aspirations participatives des citoyens !)

NB : Cet article a fait l'objet de publications antérieures sur ce même blog depuis sa création. 

Voir également :

 * Questions fréquentes relatives au partenariat transatlantique de commerce et d'investissement : http://www.regards-citoyens.com/article-questions-frequentes-relatives-au-partenariat-transatlantique-de-commerce-et-d-investissement-122511781.html

 * François Hollande veut accélérer les négociations commerciales avec les Etats-Unis (Euractiv.fr)

 

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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 11:56
Une étude du Cevipof publiée par Le Monde met en avant les facteurs qui fragilisent, selon le Français, la démocratie. Entre l'impuissance économique des gouvernements, la déconnexion des élites par rapport au réel et la perte de souveraineté, le constat est cinglant pour les dirigeants.
Read more at http://www.atlantico.fr/decryptage/menaces-democratie-pistes-pour-redonner-confiance-michel-guenaire-eric-verhaeghe-denis-payre-gil-mihaely-976034.html#s1f0WSIU2v2GDMtI.99

Une étude du Cevipof publiée par Le Monde met en avant les facteurs qui fragilisent, selon le Français, la démocratie. Entre l'impuissance économique des gouvernements, la déconnexion des élites par rapport au réel et la perte de souveraineté, le constat est cinglant pour les dirigeants.

Atlantico : Selon une étude du CEVIPOF, relayée par Le Monde (ici), les facteurs qui selon les Français fragilisent la démocratie en France sont "l'impuissance des gouvernements à apporter des solutions à la crise économique" (50 %) et "la déconnexion des élites par rapport aux problèmes quotidiens des Français" (47%). 41% d'entre eux considèrent également que l'appartenance de la France à l'Union européenne "tend plutôt à affaiblir la démocratie en France". Comment interpréter ce diagnostic ? Sur quels éléments concrets est-il permis de l'appuyer ?  

Éric Verhaeghe : Peut-être que ce diagnostic s'inspire d'une simple observation de la réalité. La crise date de 1975. On pourrait s'amuser à faire une anthologie des Premiers ministres qui ont affirmé qu'ils allaient la combattre. Bientôt, la moitié des Français sera née avec cette crise, et aura entendu chaque matin en ouvrant la radio ou la télévision que le gouvernement combattait la crise. Tout ça pour quel résultat ? Pour une aggravation constante pour des raisons qu'il faudra un jour tirer au clair. Mais... quand Jacques Delors décide de promouvoir l'acte unique européen en 1986, il donne le coup d'envoi à une construction communautaire dont le centre de gravité se situe en Allemagne.

Depuis 1986, la France court après les transpositions de directives qui sont pour la plupart conçues au bénéfice de l'Allemagne. On entend aujourd'hui des gens très sérieux faire semblant de ne pas voir que le triomphe de l'Allemagne est d'abord dû au traité de Maastricht, qui a stérilisé la concurrence industrielle en Europe. Bref, une fois de plus, les Français, qui forment un très grand peuple, ont la lucidité de voir ce à quoi leurs élites tournent ostensiblement le dos.

Gil Mihaely : Si la démocratie française ne fonctionne pas bien c’est tout d’abord à cause de la culture politique française. Depuis 1958, la logique sur laquelle nos institutions sont fondées est la suivante : sacrifions la représentativité pour renforcer la gouvernabilité. Le résultat : nous avons des présidents constitutionnellement puissants, jouissant très souvent d’une majorité quasi automatique dans les deux chambres. Or, malgré cette situation, les gouvernements n’arrivent pas à appliquer les politiques qui les ont fait élire… ni Chirac en 2005, si Sarkozy en 2007-2008, et encore moins Hollande en 2012-2013 ne sont arrivés à mettre en œuvre leurs programmes. Pourquoi ? à cause des blocages plus ou moins opaques.

Si dans une démocratie parlementaire le chef de l’État met de l’eau dans son vin pour trouver un compromis avec les parties qui forment sa coalition et donc face à des élus légitimes, en France aujourd’hui les compromis sont arrachés par des manifs (donc par 50.000 personnes selon la préfecture, 5 millions selon les organisateurs…) et organisations syndicales peu représentatives. Ainsi, trop de Français ne sont pas représentés tandis que d’autres sont sur-représentés… Il faudrait retrouver un nouvel équilibre où le poids des élus et la représentativité des chambres sont plus importants.  

Denis Payre : Je ne suis pas surpris par ces données. Quand vous avez un président de la République qui vous dit qu'il va inverser la courbe du chômage mais qui n'y arrive pas, quand cela fait 30 ans que l'on connait un chômage de masse et que les politiques prétendent s'en occuper, on comprend que les Français réagissent comme cela. Notre classe politique est dominée par deux types de profils. Il y a les politiques de carrière qui sont dans des logiques de réélection et non plus de service de l'intérêt général. Ils prennent donc le moins de risque possible, évitent les vrais sujets et ne disent pas la vérité qui est que, si le pays ne fonctionne pas, c'est parce qu'il a un État omniprésent et qui ne cesse de grossir.

L’autre profil dominant en politique, ce sont des fonctionnaires, de qualité mais trop nombreux. Sont au pouvoir des gens qui ne connaissent que l'État jacobin centralisateur alors qu'il faudrait un État décentralisé, agile, digital, qui pousse les gens à donner le meilleur d'eux-mêmes. Ils ne connaissent pas l'économie, ce qui est encore plus grave, et ils sont comme une poule devant un couteau face aux problématiques de l'emploi. Ils inventent des solutions technocratiques comme les emplois d'avenir.

Michel Guénaire : Ce diagnostic est intéressant. Pour la première fois, on voit la démocratie liée à un besoin d'efficacité du pouvoir. Elle ne le serait donc pas seulement à un besoin d'écoute du pouvoir. L'impuissance des gouvernants coûte autant à la démocratie que leur déconnexion par rapport aux réalités du pays. La question plus intéressante alors est de savoir si les deux besoins sont attachés l'un à l'autre. En d'autres termes, est-ce qu'un pouvoir qui n'écoute pas est aussi un pouvoir qui n'est pas efficace ? Pour ma part, je l'ai toujours cru. D'abord, seul un pouvoir qui représente justement une société peut résoudre ses difficultés. Ensuite, l'efficacité du pouvoir est un critère attendu de la démocratie. Quant à l'appartenance de la France à l'Europe, elle cumule sûrement les deux défauts : ni efficacité du pouvoir, ni écoute du pouvoir.

Quelles sont les manifestations les plus flagrantes de l'impuissance des gouvernements successifs en matière économique ? En quoi l'attitude du personnel politique à cet égard est-elle dangereuse ?

Éric Verhaeghe : La tarte à la crème sur ce sujet est la lutte contre le chômage. Depuis près de 40 ans, tous les 6 mois, les gouvernements en place annoncent un plan de lutte contre le chômage. Il suffit d'ouvrir les yeux pour mesurer le désastre. Mais d'autres tartes à la crème émergent.

Progressivement, la réduction du déficit sous les 3% prévue par Maastricht devient aussi une vieille lune. Dans la foulée, le "trou" de la sécurité sociale s'est, lui, imposé comme le Graal des ministres sociaux qui se succèdent. Tout cela nourrit le sentiment que la parole politique n'a pas de sens, et qu'au fond la démocratie est un leurre : les gouvernants aboient, la société passe.   

Gil Mihaely : Les réformes de notre système de retraite, de l’administration, de la fiscalité et du marché du travail sont autant des boulets qui pèsent depuis plus de vingt ans sur l’économie. Or, malgré les pouvoirs extraordinaires que leur confère la Cinquième République (il suffit de comparer avec les États-Unis où la cohabitation est presque la règle pour ne pas parler des autres démocraties européennes) la France n’avance que très timidement. 

Michel Guénaire : Le chômage est le fléau de notre société. Les gouvernements qui se sont succédés depuis trente ans n'ont pas réussi à le combattre. Les gens perçoivent qu'ils ont essayé de multiples recettes, qui ont toutes tourné autour de la technique des emplois aidés. L'attitude des hommes politiques porte une part de responsabilité. Ces mesures furent plus des expédients que de véritables réponses. Elles ont révélé de la part des responsables politiques une façon très technocratique ou administrative de gérer le problème. L'économie qui crée de la richesse et de l'emploi est celle que l'on accueille positivement dans un pays, non le système administratif et coûteux d'emplois subventionnés. Bien sûr, il y a par ailleurs le contexte économique qui est très pesant pour les nations occidentales n'ayant pas fait depuis trente ans de véritable effort de renouvellement de leur appareil de production et de leur stratégie à l'exportation. 

Quelles sont les causes de cette impuissance économique imputée au politique ? La "consanguinité" des élites françaises constitue-t-elle un facteur explicatif ?

Éric Verhaeghe : Je ne mélangerais pas de façon aussi arithmétique les deux sujets. Notre premier problème est que nous avons fondé notre prospérité au sortir de 1945 sur une industrie lourde, polluante et consommatrice de main-d’œuvre. Avec le progrès technologique et le réchauffement climatique, ce modèle-là est mort. Nous n'avons plus besoin d'ouvriers à la chaîne, peu formés et dociles, mais d'ingénieurs et de créateurs originaux et impertinents. Le premier sujet de la crise est celui-là.La responsabilité de nos élites dans ce paysage est de refuser de le comprendre (comme la noblesse de 1788 refusait de comprendre la révolution industrielle en cours), et de s'accrocher au pouvoir et aux vieux schémas comme une moule à son rocher.

Dans les élites, je mets autant le ministre de l'Education qui continue à penser que le problème de l'école se réglera à coups de créations de postes, que l'aile gauche du PS qui veut maintenir un mur de séparation entre l'école et l'entreprise, que les syndicats qui bloquent tout passage dans le monde nouveau ou, en tout cas, le freinent au maximum.

Michel Guénaire : Nous savons bien que la coupure d'une certaine classe politique par rapport à la société réelle a engendré un discours abstrait. On le mesure dans l'économie. Ce que vous jugez être la consanguinité des élites françaises soulève une autre question. C'est celle du conflit d'intérêt, qui n'a pas de lien direct avec la lucidité économique. Cette consanguinité ou l'enfermement des élites sur elles-mêmes est seulement révoltant du point de vue de la nécessaire respiration d'une société du bas vers le haut.

Gil Mihaely : Permettez moi d’évoquer un autre élément : la demande de la part des Français vis-à-vis de l’État est trop grande. Les critiques des élites sont sans doute justifiées mais les citoyens doivent se sentir le devoir d’agir malgré les difficultés, de se débrouiller, de contourner les obstacles. L’innovation ce n’est pas uniquement de brevets de haute technologie ! Ce sont surtout les petites techniques permettant de produire, d’avancer malgré les carences de l’État et des dirigeants. Est-ce que chacun de nous fait le maximum ? N’y a-t-il pas quelques petits points de croissance que l’on peut arracher malgré nos dirigeants ? Avons-nous la niaque, la volonté inébranlable de gagner ? Voilà des questions à méditer.  

 

Quels remèdes concrets peut-on apporter à "l'impuissance des gouvernements à apporter des solutions à la crise économique" ?

Éric Verhaeghe : Comme nous avons toujours fait depuis plus de 2.500 ans, en balayant l'escalier par le haut, au besoin par une rupture brutale.

Michel Guénaire : Il faut justement renouveler la classe politique du bas vers le haut. Que des hommes et des femmes qui exercent des responsabilités et ont une expérience dans la société civile accèdent aux responsabilités politiques, ou soient associés aux responsables politiques classiques ! L'impuissance vient souvent de l'absence de lucidité. La lucidité vient toujours de l'extérieur.

Gil Mihaely : Il faut changer d’institutions et adopter un régime plus représentatif et plus pragmatique capable de produire des compromis démocratiquement légitimes. 

Denis Payre Il faut alléger le code du travail qui fait 3.700 pages et qui est totalement ingérable pour les entrepreneurs, spécialement dans les petites structures. Un tiers des PME sont en sous-effectif. Pourquoi ? Parce que quand un chef d’entreprise signe un CDI, il a la main qui tremble, parce que si ça ne passe pas bien, il faudra qu'il licencie et il sera confronté quasiment à tous les coups à un recours aux prud'hommes. La conséquence ? Une France à deux vitesses avec des jeunes qui enchaînent les jobs précaires. Les pays qui ont résolu ce problème ont conçu une grille toute simple qui consiste à donner des indemnités en fonction de l'ancienneté sans ambiguïté sur les montants. Si on se mettait d'accord sur ce point et que ces PME embauchaient au moins une personne, 300.000 emplois seraient créés, sans coût pour l'État.

Un autre exemple pour combattre cette "impuissance" face à la crise et au chômage : l'apprentissage. Il ne marche pas chez nous pour deux raisons simples. Premièrement, si ça ne se passe pas bien avec l'apprenti, vous ne pouvez pas vous en séparer, ce n'est pas possible. Deuxièmement, vous devez ramener tous les soirs avant 18h. Il s’agit de problèmes souvent simples et concrets mais nos dirigeants politiques sont des théoriciens déconnectés et préoccupés uniquement par leur réélection.

Il faut s'occuper de l'économie réelle avec des gens qui connaissent la réalité. Ces problèmes se résoudront quand on aura des gens qui connaissent les sujets, les détails, qui ont de convictions fortes, qui n’auront pas peur de chercher à surmonter les corporatismes. Cela passera par un changement de fonctionnement de la vie politique qui permettra aux gens de la société civile d'investir le milieu public.

Quelle forme concrète prend la déconnexion des élites du quotidien des Français ? Quel rôles les médias jouent-ils dans ce processus ?

Michel Guénaire : Les élites fonctionnent en circuit fermé. C'est l'appréhension des Français que révèle très bien le sondage auquel vous faites référence. Dans ces élites, il faut d'ailleurs ranger plusieurs professions appartenant tant au secteur public qu'au secteur privé, outre bien sûr les hommes politiques. C'est certainement le phénomène le plus déroutant : ce sont les mêmes que l'on retrouve au cours de leur carrière, tantôt servant l'intérêt général comme haut fonctionnaire ou dirigeant d'entreprise publique, tantôt servant les intérêts privés comme banquier d'affaires ou chef d'entreprise, et qui forment ensemble une sorte d'élite interchangeable, provenant des mêmes écoles et partageant les mêmes codes. Les journalistes, ou une certaine catégorie de journalistes, font partie de ces élites, et, quand ils posent les mêmes questions aux hommes politiques depuis si longtemps, contribuent à la superficialité ambiante.

Éric Verhaeghe : La déconnexion s'opère par ce que j'appelle la réaction nobiliaire. L'élite au pouvoir se crispe sur ses privilèges et impose une pensée unique complètement décadente, en agissant par anathèmes à la manière des vieux ayatollahs. L'anathème à la mode, c'est le populisme. Vous voulez dire que les jeunes qui squattent les halls d'immeubles dans les cités empoisonnent scandaleusement le quotidien de victimes ordinaires? vous êtes populiste. Vous voulez dire que l'euro a dégradé le niveau de vie des Français, ce qui est une évidence? vous êtes populiste. Vous réclamez la transparence sur les dépenses publiques? Vous êtes populiste. Le populisme est l'anathème de niveau 1.

Au niveau 2, on trouve les accusations de "facho" ou le soupçon d'appartenir à l'extrême droite. Au niveau 3, vous êtes forcément antisémite ou ami d'al-Qaïda. Le rôle des médias subventionnés par le pouvoir est d'administrer fidèlement et patiemment ce système de mise des idées sous l'éteignoir. Ecoutez France Inter un matin, et vous comprendrez.

Gil Mihaely : Concrètement, les élus au niveau national, les dirigeants de l’exécutive, la haute fonction publique et les « riches » sont soupçonnés de rouler pour eux même, de profiter du système pour leurs propres intérêts. Les médias véhiculent ce mélange de critiques fondées, jalousie malsaine et passions égalitaristes.

Parallèlement, il faut rappeler les résultats d’une autre enquête publiée par Le Monde : les Français maitrisent mal les questions économiques. Ainsi 42% des personnes sondées ne savaient pas que 100 euros déposés pour un an à 2% d’intérêt rapportent 2 euros… je ne vous parle pas de questions plus compliquées… J’imagine que cela ne les empêche pas d’avoir un avis sur tout et de soupçonner tout le monde d’incompétence…  

Selon un sondage i>Télé, une majorité de Français considèrent, qu'en matière d'intégration, il revient davantage aux étrangers qu'à l'Etat de faire des efforts. Une position totalement ignorée par la feuille de route sur l'intégration qui sera présentée le 11 février par le gouvernement et qui défend une logique inverse en prônant le multiculturalisme. Comment le gouvernement en arrive-t-il à défendre des projets en contradiction frontale avec les attentes de la société ?

Éric Verhaeghe : Sur ce point, il y a une vraie interrogation, qui mérite sans doute un peu de gymnastique. D'un côté, il existe un fort courant "sociétaliste" au sein de la gauche, et singulièrement au sein du parti socialiste, qui s'inspire d'une sorte de post-marxisme petit-bourgeois : selon ces gens, qui sont plutôt nantis, tout est construction sociale, rien n'est universel. La famille est une construction, le genre est une construction, la nation est une construction. Ces gens-là poussent à la roue pour déconstruire une certaine conception du peuple français.

D'un autre côté, le gouvernement a un intérêt objectif à cliver sur des questions de société, surtout avant les élections, pour récupérer son électorat désespéré par le naufrage économique en cours. L'union de ces deux phénomènes pousse à ces mesures dont l'objectif est de durcir les termes du débat public. C'est un jeu dangereux, car il fait le bonheur des extrêmes, et la majorité le paiera cher et longtemps.  

Gil Mihaely : Tout d’abord ce texte stipule clairement qu’il ne s’agit pas de multiculturalisme. On peut ne pas partager ce constat mais il faut le souligner quand même. Ensuite, ils ont été élus et c’est leur droit ! On peut penser que c’est bête (c’est d’ailleurs mon avis). Sur le fond, nos gouvernants, presque impuissants quand il s’agit de l’économie, retrouvent une capacité d’action quand il s’agit des questions comme l’intégration. C’est donc la dessus qu’ils peuvent avoir un bilan positif et donc cela devient politiquement vital d’avancer sur ces sujets.  

Michel Guénaire : Votre question est pertinente. Le gouvernement donne le sentiment de vouloir des réformes au nom de ses convictions, ce qui est sans doute bien, ou de la majorité électorale qui a élu le président de la République, ce qui est encore certainement bien, non de l'opinion des Français au moment où la réforme est proposée, ce qui ne va pas. Le corps social français est fragile. Il faut un travail d'explication et de conviction avant de proposer une réforme, surtout dans le domaine des réformes de société.

Quelles solutions concrètes peut-on apporter à "la déconnexion des élites par rapport aux problèmes quotidiens des Français" ? Comment résoudre le divorce entre les élites et les Français ?

Denis Payre : Pour résoudre cette impuissance, il faut dé-professionnaliser la politique. La politique doit être un passage de courte durée : on apporte une expérience de la société civile avant d'y retourner. On propose par exemple de ne pas faire plus de deux mandats successifs et quatre mandats dans une vie, ce qui est déjà beaucoup. Les fonctionnaires, même s'ils sont de qualité, sont trop nombreux. Ils représentent quasiment 50% du Parlement alors qu'ils ne pèsent que 10% des travailleurs. Il faudrait ainsi qu'un fonctionnaire élu démissionne. C'est d'ailleurs ce qui se passe dans d'autres pays d'Europe.En un mot, il faut faire respirer la vie politique.

Michel Guénaire : Notre société doit redevenir républicaine. Je ne crois qu'à la règle de la circulation des élites. L'origine de la formation d'une classe dominante fonctionnant sur elle-même est la mondialisation économique qui a privilégié des contacts, des complicités et donc des passerelles, entre responsables des Etats et acteurs privés. Il faut une charge de renouvellement dans la désignation des responsables du pays, celle-ci ne peut provenir que de la société civile comme je le crois avec tous les adhérents de SOCIETECIVILE2017.

Quels événements et attitudes des dirigeants français ont pu laisser s'installer l'idée que l'Europe affaiblissait la démocratie ?

Michel Guénaire : Je le disais à l'instant. L'Europe n'écoute pas ses peuples. Les dirigeants français ont laissé faire une construction européenne très imbue de ses règles, jugeant que par la seule force de ses règles elle s'imposerait aux peuples, mais ces règles ont construit une maison opaque. L'Europe n'est pas démocratique, parce qu'elle ne dit pas où elle va.

Éric Verhaeghe : Incontestablement, l'affaire du traité de 2005 a constitué un préjudice majeur. Le fait de passer par la loi, après un échec au référendum se paiera longtemps. Ce jour-là, Jacques Chirac a allègrement carbonisé l'idée d'une Europe démocratique en France. Dans la foulée de ce geste, des affaires comme la TVA sur les centres équestres, ou la gestion de l'euro par la BCE ne font que nourrir le sentiment d'une Europe hostile à la démocratie en France.  

Gil Mihaely : Le fait d'avancer sans légitimité démocratique suffisante !  

Comment concrètement redonner foi aux Français en l'Europe ?

Éric Verhaeghe : Je pense que les Français ont foi dans l'Europe, mais pas dans la construction européenne telle qu'elle est. Historiquement les Français ont toujours porté un projet continental. Rappelez-vous Brenn qui envahit Rome et va jusqu'en Grèce. Tout cela ne date pas de l'épopée napoléonienne, donc. Le projet européen aujourd'hui est très différent de notre projet à nous. C'est un projet germanique, avec une division internationale du travail qui profite à la Prusse.

Du jour où nous avons sottement accepté que Berlin redevienne capitale de l'Allemagne, nous savions que nous mettions le doigt dans un engrenage qui nous a déjà valu trois guerres en 150 ans. Il faut donc changer la donne du projet communautaire : changer les traités pour que l'euro ne dépasse pas la parité avec le dollar, ce qui libérera notre énergie industrielle, accepter la Turquie dans l'Union pour contre-balancer le poids de l'Allemagne, et préparer l'élargissement de l'Europe à la Méditerranée, qui est notre bassin naturel de prospérité.  

Gil Mihaely : Il faut faire en sorte qu’ils soient impliqués politiquement, c'est-à-dire que l’Europe se fasse selon ce qu’ils votent.

Denis Payre : Redonner foi aux Français en l'Europe passe par un changement des dirigeants français qui passent leur temps à utiliser l'Union européenne comme un bouc émissaire. C'est la faute de l'Europe, de Merkel, de l'euro. Bien entendu, il y a des problèmes en Europe. Il faut par exemple lutter contre la concurrence fiscale excessive entre les États. L'Europe est imparfaite et il faut travailler à l'améliorer en trouvant un fonctionnement institutionnel, qui permette de fonctionner efficacement.

Il faut aussi lutter contre la multiplication des règlements. Certains sont justifiés, d'autres moins, mais cette sur-administration de Bruxelles est un problème. Là encore, il faut des gens différents qui vont lutter contre les excès de normes. Nos dirigeants politiques français sont des champions de l’excès de norme, ils ne sont pas bien placés pour résoudre ces problèmes.

L'Europe est bloquée parce que la France l'est également avec des gens incapables de réformer le pays. La France a toujours été le moteur de la construction Européenne, elle est actuellement incapable de se réformer, comment pourrait-elle aider l’Europe à se réformer ? Pour réformer l'Europe, il faut changer les politiques en France et également changer les politiques français que l'on envoie à Bruxelles.

Michel Guénaire : L'Europe, qui est un magnifique projet, doit être un projet incarné politiquement. J'ai repris ici même (Atlantico, interview du 17 décembre 2013) une proposition que je formule dans mon dernier livre (Le retour des Etats, Grasset, 2013), en faveur d'un nouveau Conseil européen de six membres et non plus de vingt-huit. L'Allemagne et la France en seraient deux membres permanents, les quatre autres seraient des membres tournants. J'ai dit que cette recomposition donnerait une responsabilité, non pas un avantage, aux Allemands et aux Français, outre qu'elle permettrait aux autres de mieux exister par rapport au fameux couple franco-allemand. Cette proposition répondrait au double besoin dont je parlais plus haut : le besoin d'efficacité et le besoin d'écoute exprimés par les Français, qui n'attendent que la satisfaction de ces deux besoins pour redevenir des Européens convaincus. Ce serait un déclic. Le commencement d'une nouvelle ambition européenne.

Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/menaces-democratie-pistes-pour-redonner-confiance-michel-guenaire-eric-verhaeghe-denis-payre-gil-mihaely-976034.html?page=0,2

 

Michel Guénaire est avocat et essayiste, président de SOCIETECIVILE2017.

 

Denis Payre est le cofondateur de Business Objects et fondateur de Kiala. Il a lancé le mouvement politique "Nous, citoyens".

 

Éric Verhaeghe est l'ancien Président de l'APEC (l'Association pour l'emploi des cadres) et auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr. Diplômé de l'ENA (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un DEA d'histoire à l'université Paris-I.

 

Gil Mihaely est historien et journaliste. Il est actuellement éditeur et directeur de Causeur.

 

 

 

 

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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 11:08

Discours de Pascal Lamy, Directeur Général de l'OMC et président d'honneur de Notre Europe - Institut Jacques Delors, à l'occasion de la rentrée solennelle du Collège Universitaire de Sciences Po le 31 août 2012, sur les grandes évolutions de la globalisation au cours des quatre dernières décennies et sur les tendances à venir.  

"Pour préparer cette intervention, je me suis reporté quarante ans en arrière, lorsque j'étais assis à votre place, pour m'interroger sur ce qui m'aurait été utile d'entendre, de cette chaire. Je sais aujourd'hui ce que j'en aurais attendu: une grille de lecture du monde, quelques clés pour l'appréhender, et envisager comment m'y projeter. Et si possible, comment y inscrire une action qui irait dans la bonne direction.  

Vous êtes à un âge où, je l'espère, vous avez commencé à réfléchir sur le bon cap à prendre. Je vous propose donc une grille de lecture, une parmi d'autres; sans doute, bien différente de celle qu'un Américain, un Chinois ou un Africain vous présenterait à ma place. La mienne est nourrie de l'expérience professionnelle dont j'ai eu la chance de bénéficier et qui m'a impliqué dans plusieurs des grands bouleversements survenus ces quarante dernières années. Ce qui invite, inévitablement à la réflexion prospective qu'il s'agisse des dix ans passés à servir la République française, des quinze ans que j'ai consacrés à la construction européenne ou des huit ans que j'aurai passés à la tête de l'Organisation mondiale du commerce.  

Une lecture et quelques clés, donc. Vous n'êtes pas ici pour découvrir une vérité révélée mais pour apprendre à bâtir votre propre vérité. Celle qui vous permettra de décider, dans l'avenir, de vos engagements professionnels dont vous réaliserez qu'ils ne sont pas tant affaire de connaissance mais plutôt de compétence.

C'est ici, dans vos études, que vous trouverez les outils nécessaires à éclairer vos choix de femmes et d'hommes.  

Examinons d'abord, ensemble, le passé : les traits saillants qui ont marqué le temps où j'étais à votre place et, les grandes tendances qui ont marqué les quatre dernières décennies. Puis, dans un deuxième temps, l'avenir : celles qui se profilent à l'horizon, disons, 2030. Remontons 40 ans en arrière : 1972. C'est l'année de la première visite d'un président des Etats-Unis, Richard Nixon dans la Chine d'alors, dirigée par Mao Zedong. C'est aussi la date de la conférence de Stockholm, la première conférence internationale sur les questions environnementales – la pollution selon la terminologie de l'époque - . C'est encore l'année des négociations de paix qui ont mis fin à la guerre du Viet Nam, et c'est enfin l'année du traité SALT sur la limitation des armes stratégiques. J'avais votre âge et je me souviens que l'Espagne voisine subissait encore la dictature du General Franco.  

1971, l'année précédente, avait été marquée par la fin de la convertibilité du dollar en or, et la sortie du système de changes fixes établi à Bretton Woods. 1973, la suivante, fut celle du premier choc pétrolier découlant de la guerre du Kippour.

Il est, certes, toujours malaisé d'attribuer à telle année plutôt qu'à telle autre, un caractère décisif sans s'attirer les foudres des historiens. Reconnaissons néanmoins, que ces quelques évènements contenaient, au moins en germes, nombre d'inflexions, d'évolutions qui allaient suivre.  

2012: c'est le cinquième anniversaire de la crise, si je puis dire. C'est aussi l'année du basculement géo économique que cette crise a accéléré : pour la première fois dans l'Histoire, la production des pays dits en développement dépasse celle des pays dits développés.

Ces quelques rappels nous parlent du grand phénomène qui a dominé ces décennies : la croissance, l'interdépendance économique, financière, humaine, qui revêt des aspects extrêmement nombreux et complexes, et qui s'appelle globalisation. Ce phénomène est à la fois le produit et le moteur de ce que Jean Michel Severino a appelé dans un ouvrage que je vous recommande - un des meilleurs livres sur le monde contemporain- : "le Grand Basculement". Ce que cet ouvrage met en évidence, c'est le poids que les pays développés et les pays en développement ont acquis progressivement, mais aussi l'émergence de puissances économiques et donc politiques, telles que la Chine, l'Inde, le Brésil, mais aussi, l'Indonésie, le Mexique ou encore l'Afrique du Sud, pour n'en citer que quelques-unes.  

Cette globalisation a produit deux effets majeurs. D'abord une croissance économique importante, régulière sur ces années-là. Approximativement, +1,5% en moyenne de croissance du PNB par tête. Puis, et c'est ce qui compte le plus, une réduction considérable de la pauvreté absolue. La proportion de pauvres dans le monde sur cette période a été réduite de moitié. Approximativement, de la moitié de la population mondiale à un quart de la population mondiale.  

Des progrès ont aussi été réalisés dans le domaine de l'inégalité des sexes sur tous les continents. Mais cette même période a vu les inégalités dans le monde augmenter, moins entre les pays qu'à l'intérieur des pays. Nous sommes donc en présence d'une dualité paradoxale : un progrès sur le plan humain et social qui ne se traduit pas par une réduction des inégalités. Paradoxe que la famille politique à laquelle j'appartiens perçoit comme une injustice. Je n'introduirai pas maintenant le débat philosophique complexe visant à déterminer si toute inégalité est source d'injustice ou si toute injustice engendre de l'inégalité. Il s'agit d'un postulat idéologique que j'assume.  

Cette globalisation a attesté de la prééminence d'un système économique que je qualifierais de Ricardo-Schumpeterien, dont le moteur est la technologie. Ce sont les grandes révolutions technologiques qui ont rendu la globalisation à la fois possible et productive. Sur la période considérée, ces changements trouvent leur origine fondamentale dans l'explosion des technologies de l'information et des télécommunications. Il y 40 ans, pas un seul téléphone mobile dans la poche d'un homme. Aujourd'hui, il en existe 6 milliards.

Ce moteur technologique a eu pour effet la réduction inouïe, sans précédent, du coût de la distance, et des coûts de l'échange. Moins il subsiste de frottements, plus les échanges se multiplient.  

Autre révolution technologique qui a complètement bouleversé la donne de l'échange international: la conteneurisation, apparue dans les années 50-60 . Sur la période considérée, cette technique a divisé le coût du transport à la tonne par un facteur cinquante ! De ce point de vue, l'inventeur de la conteneurisation mérite d'être rangé à peu près au niveau de l'inventeur de l'internet, de la machine à vapeur ou de l'électricité.

Ce système produit des efficiences considérables, de la productivité et donc de la croissance – la croissance d'une économie résultant, pour l'essentiel, de la somme des efficacités qu'elle accumule. Ce système, selon les principes ricardiens, atteint un optimum collectif si chacun se spécialise dans le métier qu'il maitrise le mieux. Cette théorie vaut au plan personnel comme à l'échelle d'une nation.  

Pour bien comprendre le fonctionnement du système, il faut y intégrer la théorie de Schumpeter selon qui toutes ces efficiences se produisent par le truchement de chocs qui remodèlent les positions compétitives des uns et des autres. Ces chocs qui redistribuent les cartes, les qualifications, les avantages, résultent de l'accroissement de l'échange qu'il soit national ou international. Ces quarante années ont, en quelque sorte, validé les théories de Messieurs Ricardo et Schumpeter dont le portrait a d'ailleurs trouvé place dans mon bureau à Genève. Ni l'un ni l'autre n'auraient imaginé dans quelles proportions leur système allait se développer.  

Les conséquences économiques et sociales de cette efficacité combinée aux chocs dont elle est le produit, sont d'autant plus considérables que nous nous dirigeons vers cette économie de la connaissance sur laquelle je reviendrai. Ce type d'économie distribue différemment les avantages comparatifs et accorde une importance plus grande à la connaissance, au talent et à la qualification.

Sur le plan géopolitique, sur lequel je suis moins expert, la globalisation s'est accompagnée d'une atténuation des tensions mondiales, mais d'une augmentation des conflits locaux. Aujourd'hui, la majorité des conflits transfrontaliers ont quasiment disparu, alors que les guerres qui sèment le chaos, la terreur, et la mort pour des milliers de personnes sont intra frontalières.  

Cette période a vu une stabilisation des dépenses globales mondiales de défense. On peut considérer que c'est une bonne nouvelle. On peut aussi considérer que c'est une mauvaise nouvelle parce que s'il n'y a plus de tensions du type de celles que nous avons connu il y a 40 ans, pourquoi continuer à dépenser 1700 milliards de dollars par an en armements ?

La réduction de ces tensions globales correspond à une baisse des tensions idéologiques. Je l'ai rappelé plus haut: 1972 , fin de la guerre au Viet Nam qui fut le dernier affrontement armé d'un système d'inspiration capitaliste à un système d'inspiration communiste. D'évidence, l'événement géopolitique majeur de la période fut la Chute du Mur, résultat d'une érosion, d'un effilochement puis d'un effondrement, notamment économique du système communiste.  

Pour autant, nous ne vivons pas dans ce monde plat dont parle tel ou tel géopoliticien américain. La globalisation est, certes, une extension du capitalisme de marché, modèle dominant . Mais qui ne recueille pas l'adhésion promise par ses zélateurs, en raison de ses difficultés à produire une croissance capable de se transformer en bien être. C'est là que réside la différence entre l'économie et l'économie politique.  

L'économie peut être, d'un certain point de vue, assimilée à une science; l'économie politique, certainement pas, l'essentiel étant, au bout du compte les bienfaits que les citoyens et les citoyennes tirent des progrès de cette croissance économique.  

Cette période de 40 ans s'achève sur cette crise dont vous aurez compris le caractère inévitablement global et qui a commencé aux Etats Unis en 2007 dans un secteur particulier de l'industrie financière. Je suis de ceux qui pensent que l'origine de la crise financière qui s'est transformée en crise économique et sociale globale se trouve dans le défaut de gouvernance, de régulation, de maitrise d'une industrie plus globalisée encore que les autres.  

Ce n'est pas un hasard si le système a explosé dans un secteur dépourvu de gouvernance globale. La question avait pourtant déjà été posée, depuis longtemps, et à maintes reprises. Du temps où j'étais Sherpa du G-7 et du G-8 , entre 1985 et 1994 à la tête du Cabinet de Jacques Delors à la commission européenne, la question de l'adoption de règles globales qui disciplineraient la finance mondiale se posait régulièrement. Une partie des membres du G-7 G-8 , la France, l'Allemagne, le Japon, le Canada, conscients des risques, voulaient s'attaquer au problème. D'autres, au contraire, craignaient qu'une réforme de l'industrie financière ne vienne brider l'innovation, et casser ce très puissant ressort de la globalisation.  

Pourquoi aucune décision n'a-t-elle été prise autour de cette table du G-7 G-8 à l'époque ? Pas de consensus ! La grande difficulté d'un système de gouvernance international vient de ce que le consensus est la règle et donc que la prime à l'immobilisme demeure considérable.  

En résumé, la globalisation aura buté sur notre incapacité collective à en maîtriser les risques. Regardons maintenant l'avenir, votre avenir, et tentons d'identifier de façon brève et schématique les probables évolutions, et les défis à relever.

Dans les projections du monde en 2030, le PNB de la Chine sera de 24 mille milliards de dollars, celui des États-Unis de 17 mille milliards de dollars. Celui de l'Europe sera de 14 mille milliards et celui de l'Inde de 10 mille milliards de dollars. Le PNB par tête en Chine ne représentera cependant qu'un tiers du PNB par tête aux Etats Unis. En dépit d'une énorme croissance, les inégalités globales dont le revenu par tête donne une indication, subsistent donc.

Les tendances démographiques – l'accroissement ou le vieillissement de la population ou l'urbanisation – sont connues : la population mondiale en 2030 atteindra environ 8 ,5 milliards d'habitants dont 7 milliards vivront dans ce qu'on appelle aujourd'hui les pays en développement. L'âge moyen de la population va augmenter de 5 ans .L'âge médian des Africains sera à peu près de 18 ans, celui des Chinois de 34 ans et celui de la population du Sud- Est asiatique de 25 ans.

Toujours à l'horizon 2030, l'urbanisation va se poursuivre et 70% de la population mondiale vivra dans des villes. Ce phénomène aura un impact lourd sur les systèmes économiques, sociaux et politiques: sur la croissance qui se fera par effet des connexions, effet de "clusters", disent les spécialistes. Cette urbanisation sera donc un moteur supplémentaire d'efficience de la technologie, mais aussi un facteur de tensions politiques, et sociales, du fait de l'inégalité des niveaux de vie et de la difficulté des espaces urbains à assurer l'inclusion sociale, à la différences des espaces ruraux. L'Histoire nous l'a enseigné, les villes agissent comme des bouillons de culture propices aux ruptures politiques et aux révolutions.  

Une remarque concernant le continent Africain qui justifierait davantage d'intérêt et d'attention de la part des dirigeants européens : y a aujourd'hui 900 milliards d'Africains mais qu'il y en aura en 2030 probablement 1,5 milliard.  

Comment ces évolutions vont elle se traduire sur le plan économique ? par l'émergence d'une classe moyenne mondiale qui comptera environ 2 milliards d'humains. Cette classe moyenne qui se caractérise par le niveau et le mode de vie, l'éducation, l'esprit critique, l'aspiration à poursuivre le progrès responsable de sa promotion, représente un potentiel de consommation gigantesque dans les décennies à venir. Aujourd'hui 60% de cette classe moyenne mondiale vit en Amérique du Nord, en Europe ou au Japon. À l'échéance 2030 -2040, 30% seulement de cette catégorie vivra en Europe ou en Amérique du Nord, le reste se trouvera ailleurs dans le monde. Le Grand Basculement n'est pas terminé, loin de là.

Promesse de croissance considérable grâce à ce potentiel de consommation. Mais aussi, probablement présage de problèmes politiques dus aux divergences des aspirations. L'expérience politique tend à montrer que lorsque les pays se développent et que les populations sortent de la pauvreté, contrairement à l'idée reçue, elles aspirent à s'enrichir encore plus. C'est un phénomène fondamental du capitalisme de marché, bien connu des vendeurs de biens de consommations, des sociétés de marketing et de tous ceux qui travaillent sur l'interaction entre le comportement économique des consommateurs et leur satisfaction personnelle.  

Cependant, et c'est un problème sur lequel je reviendrai et qui demeure, à ce jour, sans solution, les tendances de cette croissance vont continuer à produire des inégalités.

Autre tendance dont on peut prévoir qu'elle va continuer à dominer les forces qui structurent les systèmes économiques, politiques et sociaux : la technologie, l'innovation, mais surtout le progrès scientifique dont le développement promet d'être immense avec les biotechnologies ou les nanotechnologies.

Cette économie de la connaissance qui va voir le jour grâce à l'énorme diffusion de l'information, de la culture, va déboucher sur une économie critique. Les progrès de la connaissance naissent de la capacité critique et dans le monde vers lequel nous nous dirigeons, le gouvernement des hommes sera plus diffus et disséminé. Nous allons assister à une poursuite de la globalisation, avec une démultiplication des systèmes de production au travers d'espaces géographiques mondiaux, et à une accentuation de la séparation géographique entre le producteur et le consommateur.  

Nous sortons d'un monde où l'essentiel de ce qui était consommé quelque part était produit sur place. Nous allons vers un monde où l'essentiel de ce qui est produit quelque part sera consommé ailleurs et vice et versa. Le contenu en importation des exportations en moyenne dans le monde est passé de 20% il y a 20 ans à 40% aujourd'hui et il sera probablement à 60% dans 20 ans. C'est un modèle économique totalement différent de celui qui a prévalu pendant des siècles dont les conséquences anthropologiques sont encore inconnues. L'émergence du capitalisme industriel a vu naitre l'être économique et l'être politique – que sont le producteur et le consommateur – et les tensions qui habitent cet homo oeconomicus . Les intérêts d'un travailleur et les intérêts de ce travailleur consommateur ne sont pas forcément les mêmes selon les règles du capitalisme de marché et cette dichotomie de l'homo oeconomicus ne va faire que croître.  

Sans vouloir être exhaustif, voici maintenant quels seront, à mon sens, les grands défis à relever.  

Nous savons que le modèle de croissance actuel, le capitalisme de marché tel qu'il s'est développé n'est "soutenable" – faute de trouver meilleure traduction - ni sur le plan social ni sur le plan environnemental.

Bien que l'impact environnemental soit le plus important, le plus visible et le mieux reconnu collectivement, nous tardons à tirer les conséquences qui s'imposent.  

L'impact du capitalisme de marché sur le plan social est, lui, plus difficile à reconnaitre. Le réchauffement de la planète est un phénomène objectif et largement reconnu comme imputable aux humains. Le niveau d'inégalité sociale acceptable relève davantage de la subjectivité, de la culture. Nous avons conscience que nous ne pouvons continuer à consommer des ressources naturelles limitées au rythme d'aujourd'hui .Nous savons aussi que le système ricardo suchmpeterien épuise les hommes en plus d'épuiser les ressources naturelles au risque d'engendrer frustrations et conflits, qui sont le terreau de la violence.

L'évolution démographique telle que je vous l'ai décrite plus haut se traduira par un accroissement de 30% de la consommation d'énergie, de 50% de la consommation d'eau et une difficulté accrue à fournir en alimentation la population de 2030 à 2040. Non pas que les humains sortant de la pauvreté mangent plus, mais ils s'alimentent différemment. Avec 1 $ par jour, un homme mangera du riz. Avec 10 $ par jour, il mangera du poulet. Or le rendement énergétique du riz est 10 fois supérieur à celui du poulet. Manger du poulet équivaut à manger le riz consommé par le poulet. Cette évolution nutritionnelle dont le rendement protéinique est mauvais est pourtant considérée par la plupart, à juste titre, comme un progrès.  

Nous savons que d'ici à 30 ou 40 ans, la température globale aura augmenté d'entre 1 et 1,5 degré et les conséquences de ce réchauffement ont déjà été abondamment décrites.

Je crois que nous ne pouvons continuer avec ce modèle de croissance. Reste à se mettre d'accord sur le diagnostic et, surtout, sur les conséquences à en tirer.

Il y a, pour schématiser, deux grandes séries de réponses : celle des libéraux et celle des interventionnistes.

Les libéraux admettent l'existence de ces problèmes mais prétendent que le marché, la technologie et un minimum de régulation vont les résoudre. C'est une affaire de prix. Pour réduire la consommation d'énergie qui met en danger le climat, il suffit d'augmenter le prix de l'énergie pour changer les comportements de consommation. La rationalité par les marchés.  

Même raisonnement concernant un autre problème majeur résultant de ces évolutions démographiques, l'emploi. Même si à première vue la globalisation a jusqu'à présent produit une quantité considérable d'emplois, d'ailleurs très inégalement répartis, il n'est pas sûr que malgré les évolutions dans l'éducation et la technologie, l'augmentation du niveau de qualification et de connaissances, le monde produira suffisamment d'emplois qualifiés. Les libéraux sont partisans de laisser les prix du travail s'ajuster sur le" marché du travail".

L'école interventionniste, au contraire, dénonce l'incapacité des marchés à prendre en compte un certain nombre de dimensions qui leur échappent, à commencer par la manière dont se mesure aujourd'hui le PNB. Ce point de vue conduit, bien entendu, à des conclusions toutes autres en matière de gouvernance et de politiques publiques dont la priorité devient d'assurer la cohésion sociale.

Quelles que soient les mérites que les partisans du modèle d'économie de marché lui prêtent pour créer des efficiences, une intervention collective est, à mon avis, indispensable pour développer un système de régulation qui minimise les risques de tensions, de conflits ou de guerres, qu'elles soient économiques, sociales ou politiques.  

Je mentionne, en passant, une troisième école de pensée qui existe toujours depuis le Club de Rome : celle de la décroissance pour qui la notion de "développement durable" est un oxymore, un concept vide puisque, selon ses tenants, on ne saurait faire de la croissance de manière soutenable.

L'objectif des systèmes économiques étant de produire des résultats sociaux, le défi majeur des prochaines décennies consistera à transformer la croissance en bien être. Nous savons que ce n'est pas le cas aujourd'hui, du moins pas suffisamment. Nous avons les indicateurs pour mesurer la croissance et les déficiences du système actuel mais nous ne savons pas mesurer le bien être. Le chemin est encore long pour atteindre une convergence sur ce que des civilisations et des cultures différentes perçoivent comme le bien et le mal. Nous sommes encore loin d'un système, d'une échelle de valeurs commun à l'humanité.

Quel serait donc le bon modèle économique et social capable de produire le bon modèle de croissance ? Le modèle libéral ? Le modèle interventionniste? le modèle de l'entre-deux ? Les décennies à venir vont voir une "concurrence- coexistence" entre un modèle essentiellement libéral , celui de l'Amérique du Nord et un modèle d'inspiration interventionniste, assez bien représenté par la Chine d'aujourd'hui; entre les deux, un système mixte qui ressemble au système européen dans la mesure où il combine la vision " marché" de l'Amérique du Nord et la vision "cohésion" ou de solidarité sociale qui s'inspire aussi des philosophies orientales. Pour mémoire, l'Europe est le continent où sont consacrées plus de 50% aux dépenses de sécurité sociale dans le monde. Dans l'éventail des civilisations à venir possibles, l'Europe se démarque par l'importance et la sophistication de ses systèmes de protection sociale et par sa sensibilité environnementale.

Vers lequel de ces modèles l'Amérique latine, l'Afrique ou l'Inde vont-ils tendre? Je crois que cette question reste ouverte.  

Autre interrogation découlant des précédentes : vers quel système géopolitique nous dirigeons nous ?

Vraisemblablement vers un schéma multipolaire de type G-20 à condition que le Conseil de sécurité de l'ONU réussisse à se réformer. Encore un exemple de rigidité et de dichotomie des systèmes de gouvernance: la composition des membres du Conseil de Sécurité de l'ONU qui est un instrument de gouvernance globale n'a pas évolué depuis 1945.

Autre scénario possible : le système dit " chimericain", de type non plus G-20 mais G2 dans lequel Chine et Etats Unis s'imbriqueraient sur le plan économique, technologique, financier au point de devenir inséparables. Ce serait le stade ultime d'une globalisation qui hésiterait entre coopération et confrontation au gré des humeurs des opinions dont la volatilité croitra avec la dissémination de l'accès à l'information, bonne ou mauvaise.  

Nous en arrivons à la question cruciale de la gouvernance. La gouvernance classique, celle du modèle démocratique qui a progressé sans cesse depuis des décennies et à laquelle nous sommes accoutumés n'a pas été remise en cause par les transformations de la société de l'information, l'apparition des réseaux sociaux, l'accroissement de la connaissance, de la communication, de l'esprit critique. Mais elle en sera affectée. Cette évolution est une bonne nouvelle pour les individus et une mauvaise nouvelle pour les organisations constituées. Le développement de la connaissance et la capacité des humains à réaliser leurs projets se présentent comme autant de défis à l'autorité de tous les systèmes de pouvoir, les partis, les Eglises, l'État, les monopoles.

Au plan international, je l'ai déjà mentionné, nous ne disposons pas aujourd'hui des systèmes de gouvernance correspondant à l'ampleur et à la hauteur des défis globaux auxquels nous devons faire face. En ma qualité de Directeur général de l'OMC, je participe aux réunions du G-20 depuis sa création et j'ai constaté à chaque fois à quel point il est difficile sinon impossible d'obtenir une convergence sur ce que pourrait être une forme d'autorité internationale voire supranationale.  

Moins dans ses formes que dans le socle de valeurs qui en serait le fondement.

En matière d'environnement, d'organisation du système monétaire international, de cyber sécurité, de concurrence fiscale, de migrations, pour ne prendre que ces cinq exemples–j'en ai encore dix autres en tête– nous savons que nous avons besoin de davantage de coopération, d'autorité, de gouvernance internationale. L'expérience de ces derniers temps nous a démontré son insuffisance. Ce n'est pas, pour l'essentiel, un problème de machinerie institutionnelle. C'est un problème d'énergie politique, donc, d'abord de légitimité.

Tant que l'espace de légitimité politique demeurera l'Etat Nation et c'est le cas aujourd'hui, les dirigeants politiques, dont l'ambition légitime et naturelle est d'être réélus, se comporteront d'abord comme des dirigeants nationaux, responsables de choix nationaux pour leurs populations nationales parce que ce ne sont pas leurs voisins qui votent aux élections, ce sont leurs nationaux. Pour l'instant ce problème, majeur pour votre avenir, reste sans solution.  

Conclusion qui ne vous surprendra guère : " Et l'Europe dans ce tableau" ? C'est une question dont je sais qu'elle préoccupe Jean Claude Casanova, comme beaucoup d'entre nous. Sans prétendre à l'exhaustivité, ni vous infliger une profession de foi européenne, je vous livre quelques éléments qui, de mon point de vue, s'imposent : dans le monde tel qu'il est devenu, je ne vois pas d'avenir à l'Europe en tant que civilisation, pour ce qu'elle représente de valeurs, sans davantage d'intégration. Je ne vois pas de place pour ce qui fait la spécificité de l'Europe, - un savant dosage de sécurité, de social, de marché, d'efficacité -sans union politique. Il y va de l'intérêt des Européens. Leur manque encore la conscience de cette appartenance commune, et la volonté de promouvoir leurs valeurs sans les imposer aux autres – ce temps est révolu – pour organiser une cohabitation raisonnable avec les autres systèmes.  

Je crois qu'il y va aussi de l'intérêt du reste du monde. Il suffit d'observer à quel point la crise de l'Euro a créé de panique sur les autres continents, même s'ils ne l'expriment pas toujours publiquement. Depuis deux ans, lorsque je voyage en Chine, en Inde, aux Etats Unis ou au Brésil, les premières questions des interlocuteurs que je rencontre en tête à tête concernent la crise de l'Euro : " Allons-nous vers l'explosion ? Parce que, sachez-le, les conséquences seraient pour nous catastrophiques". Je cite cet exemple récent pour montrer que l'expérience européenne reste une tentative unique au monde pour la constitution d'une autorité supranationale correspondant à des enjeux collectifs.

Je ne prétends pas que l'expérience européenne, avec ses paramètres historiques si particuliers, puisse être reproduite. C'est ce que j'explique aux dirigeants africains, asiatiques ou latino américains. Pour inventer un système de direction politique doté d'une légitimité suffisante, les européens doivent poursuivre cette construction inédite d'un espace politique qui sorte de la gangue traditionnelle, westphalienne, des Etats-nations. J'ai la conviction que ce laboratoire est essentiel pour la suite. Pour les européens mais aussi pour les autres. C'est un des éléments qui déterminera si le monde en 2030, le vôtre, sera meilleur ou pire que celui d'aujourd'hui.  

Tous ces questionnements sont entre vos mains. Il appartient à votre génération de trouver des réponses. Pour en revenir au parcours qui vous attend dans cet Institut, je vous souhaite, au moins à l'un ou l'une d'entre vous, d'être à ma place dans quarante ans. Même sur l'invitation expresse des autorités de Sciences Po en ces temps lointains, je doute de pouvoir être présent. Mais j'espère que l'un, l'une ou l'autre parmi vous se livrera, à ma place, au même exercice que moi aujourd'hui et brossera à grands traits une peinture du monde tel qu'il se présentera. Grâce aux instruments dont vous allez disposer pendant vos années d'études, grâce à la compréhension du monde que vous aurez accumulé, il reviendra, à celui ou celle d'entre vous qui aura cette chance, de montrer si la capacité de l'humanité à réduire le malheur et l'injustice a progressé.  

Je suis de ceux qui pensent que cette œuvre humaine est possible et je vous souhaite de vous y atteler vigoureusement et sans tarder."  

Source : http://www.notre-europe.eu/011-14167-La-globalisation-d-ou-vient-on-ou-va-t-on.html

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 23:04

La diplomatie - comme la politique, d'une manière plus générale - est la manifestation tangible du souffle de civilisation qui tente d'humaniser et d'organiser les relations internationales.

Elle est l'expression concrète de la promesse démocratique à l'échelle du monde !

Elle n'a pas vocation à servir des idéologies, des dogmes, des objectifs, des intérêts, des acteurs qui ne présentent pas des garanties suffisantes quant à leur aptitude à rendre possible ce qui est nécessaire et impossible ce qui est inacceptable pour les nations et les peuples dont les projets collectifs s'inscrivent - ou ont la vocation de s'inscrire - dans une trajectoire historique longue qui ne viendrait pas heurter, nier ou interdire les consensus, les résolutions et les efforts d'une communauté internationale en quête d'un monde plus sûr et plus équitable et d'une humanité dépouillée de ses instincts les plus grégaires !

Elle n'a pas vocation à oeuvrer pour rendre impossible ce qui leur apparaît nécessaire et à rendre possible ce qui leur apparaît inacceptable !

Aussi doit-elle s'attacher à ne jamais radicaliser ses objectifs, ses positions et ses stratégies à partir d'une lecture figée et étroite de l'état du monde et de ses dirigeants, ne serait-ce que pour laisser une chance à ces projets collectifs qui fédèrent les volontés et dynamisent les énergies sans lesquelles la politique ne serait que chimère !

 

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Published by ERASME
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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 16:31

Le lecteur trouvera dans l'article suivant : http://regards-citoyens-europe.over-blog.com/2014/03/menageons-l-avenir-en-cessant-ce-russian-bashing-systematique-qui-ne-reflete-que-la-faiblesse-des-analyses-de-ceux-qui-s-y-pretent.h un ensemble de liens permettant d'accéder à des articles, souvent de fond, relatifs à la crise ukraino-russe en cours.

 

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 16:27

Le lecteur trouvera ci-après les liens permettant d'accéder aux informations contenues (en version anglaise) dans les dossiers préparatoires attachés au Conseil européen des 20 et 21 mars et au Sommet tripartite européen du 20 mars.

BACKGROUND EUROPEAN COUNCIL Thursday 20 and Friday 21 March in Brussels : http://regards-citoyens-europe.over-blog.com/2014/03/background-european-council-thursday-20-and-friday-21-march-in-brussels.html

BACKGROUND TRIPARTITE SOCIAL SUMMIT - Rebuilding confidence in Europe: focus on job creation, lessons learned and future orientations (Thursday 20 March in Brussels) : http://regards-citoyens-europe.over-blog.com/2014/03/background-tripartite-social-summit-rebuilding-confidence-in-europe-focus-on-job-creation-lessons-learned-and-future-orientations-thursday-2.html

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