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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 19:38

Au moment où l'intégration euratlantique connaît un nouvel élan, après que l'Alliance atlantique et son organisation associée, l'OTAN, aient entrepris une profonde refondation, et alors que la Russie est mise au ban des nations occidentales et du G7, il parait sage de prendre la mesure des autres grands mouvements stratégiques qui ont anticipé ou qui accompagnent cette nouvelle dynamique stratégique transatlantique.
Parmi ces grands mouvements figurent non seulement la montée en puissance de l'Organisation du Traité de Sécurité Collective (dont la présentation fait l'objet d'un autre article de Regards-citoyens.com ; cf. http://www.regards-citoyens.com/article-29534100.html) mais également le renforcement d'une autre organisation importante en matière de sécurité collective et de gouvernance économique suprarégionale  : l'Organisation du Coopération de Shangaï (OCS).

L'Organisation de Coopération de Shangaï est une organisation intergouvernementale créée à Shanghai le 15 juin 2001, qui regroupe la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Russie, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Elle propose un statut d'observateurs ou d'invités à d'autres pays.

On y pratique deux langues de travail : le russe et le chinois.
L'OCS a pour origine le mécanisme "Shanghai Cinq", établi en 1996 par la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Russie, le Tadjikistan avec pour objectif de renforcer la confiance, entreprendre des désarmements dans les régions frontalières et promouvoir la coopération régionale.
Les institutions de l'OCS sont composées de deux parties : le mécanisme de rencontre et les organes permanents. L'organe du plus haut niveau est le Conseil des chefs d'Etat. Les institutions permanentes comprennent le secrétariat à Beijing et la Structure antiterroriste régionale (RATS) à Tachkent, capitale ouzbeke.
Selon la charte de l'OCS, les missions majeures du bloc consistent à renforcer la confiance et le bon voisinage au sein des pays membres, développer la coopération dans divers domaines, surtout les domaines politique, économique, scientifique, culturelle, éducative, énergétique, du transport et de la protection de l'environnement, maintenir la paix et stabilité régionales, promouvoir la création d'un nouvel ordre politico-économique international caractérisé par la démocratie, la justice et la rationalité.
Prié de commenter les déclarations de certains experts qui comparent l'Organisation de coopération de Shanghaï à une organisation militaire qui s'oppose à l'Alliance de l'Atlantique Nord, Vladimir Poutine, alors Président de la Russie, a déclaré en août 2007 : "Cela ne correspond pas à la réalité. Une telle comparaison n'est adéquate ni dans son contenu ni dans sa forme. […] De nos jours, l'OCS est une organisation qui s'occupe de questions économiques et politiques, encore que la composante économique de son activité soit au premier plan" ; tout en rappelant que l’OCS avait été créée pour régler les problèmes des frontières, surgis après l'éclatement de l'Union Soviétique entre les Etats souverains nouvellement formés et la Chine.
"Nous avons réglé ce problème. L'URSS a mené des négociations avec la Chine sur la frontière pendant une quarantaine d'années, et il y a un certain temps, nous avons finalement signé un accord frontalier, en acceptant certains compromis qui arrangeaient les deux parties. Un travail analogue avec d'autres membres de l'OCS a également abouti à des résultats positifs", a poursuivi Vladimir Poutine.
"Les activités multiples de l'OCS intéressent de plus en plus d'autres pays de la région, et notamment le Pakistan, l'Inde, l'Iran et l'Afghanistan qui envoient régulièrement leurs observateurs aux sommets de l'Organisation de coopération de Shanghai", a ajouté V. Poutine.
"Quant à la composante militaire, elle n'est pour l'OCS ni principale ni dominante ; ce n'est pas un élément militaire à proprement parler, mais plutôt une composante antiterroriste", a-t-il poursuivi. Et d'ajouter : "L'Organisation de coopération de Shanghai n'est pas un bloc fermé, et pour ce qui est des exercices militaires conjoints, la Russie en organise également avec d'autres Etats, y compris avec les pays membres de l'OTAN".
Fait nouveau réellement significatif de l'importance croissante de l'intérêt que portent à l'OCS les puissances régionales : lors d'une conférence régionale consacrée à l'avenir de la stabilité dans la région ainsi qu'à l'Afghanistan, qui s'est tenue à Moscou le 27 mars 2009, et à laquelle ont pris part le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon ainsi que des représentants des pays du G8, du Turkménistan, de la Turquie, de l'Iran, de l'ONU, de l'Organisation du Traité de sécurité collective, de l'OSCE, de l'UE et de l'OTAN, le ministre des affaires étrangères pakistanais a fait savoir que son Pays souhaite adhérer à l'OCS.

 

États membres :

États observateurs (depuis juillet 2005) :

Invités :

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 17:57

 

 

 

 

UE, Russie et Partenariat oriental :
quelles dynamiques sous le nouveau gouvernement allemand ?

 

Cet article est le fruit de la coopération entre le Centre Russie-NEI et le Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa), Ifri

Le sommet du Partenariat oriental qui s’est tenu à Vilnius en novembre 2013 a révélé que la politique de l’Union européenne (UE) envers ses voisins orientaux est devenue une source de graves tensions entre l’UE et la Russie. Ce sommet a été assombri par le refus du gouvernement ukrainien de signer un accord d’association avec l’UE et par les manifestations de masse qui se sont succédé à Kiev à la suite de cette décision.

Cet article analyse les relations entre l’UE et les pays membres du partenariat oriental et démontre que chacun d’entre eux est tiraillé entre renforcer ses relations avec l’UE et rejoindre l’Union douanière dominée par la Russie. Bien que l’UE soit plutôt réticente à engager un rapport de force avec la Russie concernant le « voisinage commun », le Partenariat oriental a indéniablement conduit à des relations tendues avec la Russie. Cet article souligne la difficulté, au niveau européen, à constituer une position unifiée claire sur la Russie, en raison notamment de la position de l’Allemagne, laquelle n’a par le passé souvent pas aligné son attitude vis-à-vis de la Russie sur celles de ses partenaires européens. Les relations politiques germano-russes ont cependant évolué depuis 2012, le gouvernement conduit par Angela Merkel se montrant davantage critique envers les développements politiques en Russie. Même si la nouvelle « grande coalition », avec Frank-Walter Steinmeier au poste de ministre des Affaires étrangères, va se montrer plus conciliante envers le Kremlin, le gouvernement allemand devrait toutefois rapprocher davantage ses positions sur la Russie de celles de ses partenaires européens, tout en n’hésitant pas à critiquer le Kremlin si le gouvernement russe cherche à porter préjudice au Partenariat oriental.

Dominik Tolksdorf est Transatlantic Post-Doctoral Fellow for International Relations and Security (TAPIR) à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Ses travaux de recherche sont principalement consacrés aux relations extérieures de l’Union européenne et notamment aux politiques de préadhésion, de voisinage et de gestion de crise.

 


Visionnez l’entretien avec Dominik Tolksdorf (en anglais)

 

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31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 12:52

The 50th Munich Security Conference will take place from January 31 to February 2, 2014. Shortly before the conference, you will find the MSC's agenda here.

Close to twenty heads of state and government and fifty foreign and defense ministers are expected to participate in the conference. German President Joachim Gauck will open the conference with a speech on the afternoon of January 31. The German federal government will be represented by Foreign Minister Frank-Walter Steinmeier, Defense Minister Ursula von der Leyen, and Interior Minister Thomas de Maizière. Moreover, conference chairman Wolfgang Ischinger is expecting, among many others, UN Secretary General Ban Ki Moon, US Secretary of State John Kerry, US Defense Secretary Chuck Hagel, the Russian Foreign Minister Sergey Lavrov, and Iranian Foreign Minister Mohammad Javad Zarif. Key issues to be debated include the crisis in Syria, the negotiations over Iran's nuclear program, and cybersecurity.

The agenda for the 50th Munich Security Conference Initiates file downloadcan be downloaded here (status as of January 31)

Read more : http://www.securityconference.de/1/

 

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28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 21:45

La corruption dictatoriale devrait être traitée comme une question de sécurité internationale et non comme une question économique ou simplement éthique, propose P. Conesa. Les pays le plus exposés à la corruption sont ceux qui sont le plus proche de l’écroulement : Afghanistan, Pakistan… Or la sécurité de demain n’est plus la tenue de l’ensemble de la planète par des régimes autoritaires alliés, mais plutôt l’apparition de « zones sans Etat » où s’installent foyers terroristes, crime organisé, trafics d’êtres humains et trafic de drogues. Le sujet devrait donc entrer dans l’agenda de l’OTAN ou de l’Europe de la défense.

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, Regards.citoyens.com est heureux de vous présenter cet inédit de P. Conesa publié sur Diploweb.com en amont de sa participation au colloque OGC & Sherpa, "Peut-on récupérer l’argent des dictateurs ?", le vendredi 31 janvier à Paris. Inscription ci-dessous.

QUI n’a pas été frappé par la profonde décomposition de l’Etat zaïrois après les 32 ans de dictature de Mobutu dont la fortune (5 milliards $) équivalait à peu près au PIB de son pays lors de son décès ? Que reste-t-il de l’Etat irakien après les 23 ans de dictature de Saddam Hussein, dont la fortune était estimée à 40 milliards $ ? Que dire de la Libye après 41 ans de Kadhafi ? Il ne reste pratiquement rien. On pourrait dresser le même constat avec des cas plus récents comme le Mali qui occupe la 116e place sur 178 pays classés, dans le classement 2010 de Transparency International, en recul de 5 places. Les Touareg n’ont jamais reçu les aides internationales versées lors des grandes sécheresses des années 1995, on comprend mieux la permanence de leur révolte. La RCA saignée pendant 12 ans par l’Empereur Bokassa puis ses successeurs, est aujourd’hui 144e. Les deux Etats pillés sont dans une profonde décomposition qu’on ne peut espérer restaurer par une simple intervention militaire. Le lien entre corruption publique et instabilité politique est un constat peu discutable. La corruption n’est pas qu’une simple question éthique, ni économique, c’est une question de sécurité. Les dictateurs sont soutenus par des puissances tutélaires parce qu’ils assurent la stabilité et la sécurité (des investissements), mais leur chute crée une onde de choc profonde qui va au-delà du simple changement de pouvoir. C’est un calcul stratégique à courte vue qui fait naitre des Etats faillis en divers endroits de la planète. 

1. Le pillage dictatorial : un phénomène économique de dimension mondiale

Les dictateurs par la durée de leur maintien au pouvoir et grâce aux méthodes mises en place pour accaparer les ressources en y associant famille, proches, hommes de paille nationaux ou étrangers et surtout les forces de sécurité qui assurent leur maintien au pouvoir, ont systématisé le pillage de leur pays et ainsi déconsidéré tout prélèvement et usage de l’argent public. La corruption dictatoriale est la traduction politique de la mondialisation qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres.

Un dictateur est une forme politique moderne qui sépare fictivement, l’Etat et le régime, le budget public et l’argent privé. Avant cette « modernité », tyran, monarque ou chef de guerre accaparait sans plus de distinction le butin, les biens, les terres, comme le fit Napoléon par exemple dans le temps ou les Emirs des pays du Golfe aujourd’hui… La notion d’argent public n’existe pas, c’est ce qui les différencie des dictateurs. La corruption n’est pas le propre des dictatures. Le pillage « démocratique » atteint aussi de beaux sommets. Madame Ioulia Timochenko, égérie de la démocratisation de l’Ukraine, était classée 3e femme la plus puissante (riche) du monde par le magazine Forbes en 2005 après 10 ans seulement de direction dans les pétroles. La fortune des oligarques russes n’est pas mal non plus. M. Khodorkovski détenait 37 milliards $ à 32 ans. Mais la prison est parfois la sanction !

La question de la restitution de l’argent volé par les chefs d’état a longtemps été taboue.

Un dictateur moderne est un élément d’une géopolitique mondiale. Il tient la solidité et la stabilité de son régime d’un ou plusieurs pays protecteurs. La Guerre froide avait installé la distinction connue entre les dictateurs, « défenseurs du Monde Libre », et les dictateurs « Progressistes », en d’autres termes proches du monde communiste. Les premiers jouissaient de tous les avantages des mécanismes de marché : grands contrats, placements et prises de participation dans les économies riches, cécité garantie sur la prédation, politique d’image et soutien politique en termes de communication sur leurs projets modernistes, accumulation de richesse sans limite… Dans le Top 3 des fortunes des kleptocrates dressée par TI, l’Indonésien Suharto arrivait en première place (31 ans de pouvoir entre 15 et 35 milliards $), le Philippin Ferdinand Marcos (18 ans de pouvoir, 5 à 10 milliards $), le Congolais Mobutu Sese Seko (32 ans de pouvoir, 5 milliards $ seulement [1]). H. Moubarak au pouvoir pendant plus de 35 ans, aurait accumulé entre 40 à 70 milliards $, soit de trois à six années de revenus touristiques de l’Égypte. Le rythme s’est accéléré et amplifié et le Nigérian Sani Abacha après 5 ans de pouvoir seulement, en était de 2 à 5 milliards $.

Les dictateurs protégés des pays communistes plus bridés, épuisaient leur pays et participaient peu à l’économie mondiale (E. Hodja en Albanie, N. Ceausescu en Roumanie et aujourd’hui les Kim en Corée du Nord ou A. Loukachenko en Belarus). Mais l’ouverture économique chinoise crée un modèle nouveau de « dictature socialiste de marché », la prédation communiste [2] s’ancre dans l’économie de marché, les avantages et les protections accordés par le régime élargissent le champ de ses soutiens bien au-delà des adhérents du parti communiste. A l’échelle du pays, faut-il s’étonner que plus de 22 000 citoyens de Chine ou de Hong Kong soient liés à des compagnies et fondations aux Iles vierges ?

Un dictateur moderne est un individu qui profite pleinement de la mondialisation. La liste des États ayant accueilli des avoirs de la famille tunisienne Ben Ali-Trabelsi s’allonge et donne une petite idée des mécanismes de sauvegarde du butin : France, Suisse, Italie, Canada, Qatar, Émirats arabes unis. Difficile cependant d’en faire l’inventaire exhaustif pour l’heure de ce que plusieurs pays recèlent qui n’ont aucune convention de coopération judiciaire ou d’extradition (Argentine, Chypre, Malte).

2. La prédation dictatoriale : la « patrimonialisation » organisée du pays

Le vol associe d’abord la famille consanguine. La famille Suharto possédait un ranch en Nouvelle Zélande d’une valeur de 4 millions $, un luxueux yacht de la même valeur ; le fils Tommy 75% de parts d’un terrain de golf et de 22 appartements à Ascot (Angleterre), plus le projet de développement d’une automobile nationale ; Banbang, le deuxième fils, un appartement luxueux à Singapour (8 millions $) et une maison à Los Angeles (12 millions $), à côté de la maison du troisième fils, Sigit (9 millions $). Tutut, la fille, prit la direction d’un vaste cartel allant des télécommunications à l’hôtellerie de luxe. Les enfants profitèrent du rôle que leur père jouait au sein d’organismes tels que l’ASEAN, le Mouvement des non-alignés, l’APEC ou l’Association de défense des pays islamiques, pour pousser leurs affaires en Malaisie, aux Philippines, en Birmanie, en Corée du sud, à Taiwan ou en Chine : construction d’autoroutes, distribution de l’eau, centrales électriques, réseaux de communication, exploitations minières, pétrolières, forestières, transports maritimes et aériens, leurs activités touchent à tous les secteurs rentables…

La famille M. Kadhafi se débrouillait bien également : Sofia, l’épouse, contrôlait avec ses fils une partie des secteurs de l’économie : pétrole, presse et télécommunications. Avec sa fille, elle avait la mainmise sur une grande partie des boutiques de Lybie. Elle était propriétaire de la compagnie aérienne Buraq Air. Elle aurait accaparé jusqu’à 20 tonnes d’or (mais il faut se méfier des mauvaises langues) ! L’ainé, Mohamed dirigeait l’autorité nationale des télécoms et possédait 40% de la société qui distribue Coca-Cola. Hannibal avait une compagnie de transport maritime. Saadi détenait 7,5% du capital de la Juventus en Italie et une société de production de cinéma. Aicha dirigeait une fondation caritative, mais avait des intérêts dans une clinique privée. Saif Al-Islam, un temps présenté comme Prince consort, dirigeait le fonds souverain libyen et sa filiale One-Nine Group, présente dans l’énergie et l’immobilier.

Les « proches » sont des « familles » au sens mafieux du terme.

Au Pakistan, « Monsieur Benazir Bhutto » de son nom, Asif Ali Zardari s’occupait des affaires pendant que madame gouvernait. Benazir n’accepta de rentrer au Pakistan pour participer au processus de « démocratisation » que si les poursuites contre son mari étaient abandonnées. Ah, l’amour !

Les « proches » sont des « familles » au sens mafieux du terme. La notion de proche varie selon les cultures politiques, ce peut être la famille par alliance (ex la famille Trabelsi-Ben Ali), ce peut être une assise villageoise (les Takritis en Irak), la tribu (Hissène Habre et les Toubous), ou une minorité religieuse (les Alaouites en Syrie). Le Journal officiel de l’UE daté du 5 février 2012 publie la liste des 48 personnalités proches de Ben Ali dont les biens doivent être gelés par décision du Conseil. Mais l’inventaire est difficile à dresser. Les Ben Ali-Trabelsi disposeraient de plusieurs centaines de millions d’euros sur des comptes bancaires en Suisse, à Dubaï et à Malte, ainsi que des avoirs dans plusieurs banques françaises. Le clan possèderait également des appartements à Paris, des propriétés en Ile-de-France, un chalet à Courchevel et des villas sur la Côte d’Azur. Les proches constituent aussi l’interface avec le monde économique international.

Des hommes d’affaires nationaux ou étrangers servent d’hommes de paille, de prête-noms en liant leur avenir à celui du régime. Saddam Hussein avait nommé auprès des organisations onusiennes son demi-frère Barzam Al Takriti, qui gérait les comptes en Suisse avec l’aide de l’homme d’affaires Khalaf Al Doulaimi. Monsieur Habibie était le « monsieur 10% » du régime Suharto. Mais si l’un ou l’autre oublie sa véritable place, la sanction tombe : Rafik Khalifa, fils d’un ancien ministre et trentenaire milliardaire, eut le tort d’escroquer des grands du régime algérien.

Des hauts responsables des puissances tutélaires garantissent la survie du régime dictatorial. En Irak, le journal irakien Al Mada a publié en janvier 2004 une liste de 270 personnes dont 21 Français, des fonctionnaires des Nations Unies qui avaient reçu des « coupons » durant l’opération « Pétrole contre nourriture ».

Et surtout les forces de sécurité (services de renseignement, armée, police….) sans lesquels la dictature ne survivrait pas. Personne n’a dépassé les 100 militaires qui siégeaient au Parlement indonésien sous Suharto. Le régime irakien avait plusieurs milices et autres services de sécurité cloisonnés entre eux et contrôlés par les membres du clan : les al-Mourafikin (l’unité des compagnons) composés de quelques dizaines d’hommes, fournissaient à Saddam ses gardes du corps ; l’Amn el-Khass, la « sécurité privée » dirigée par le fils préféré Qoussaï comptait 8 000 à 10 000 hommes, chargés de la dissimulation des armes chimiques et bactériologiques ; les 30 000 à 40 000 hommes des « Fedayin de Saddam », unité organisée par le fils aîné Oudaï, cagoulée de blanc ou de noir selon les saisons, et chargée notamment de la répression ; les terribles Moukhabarat, de la police secrète, omniprésente, et enfin la Garde républicaine spéciale (20 000 hommes) et la Garde républicaine. Tout cela fait du monde à nourrir ! Les forces de sécurité se greffent alors directement sur l’économie du pays selon que c’est un pays rentier comme en Algérie avec ses inoxydables Généraux ou au Chili où l’armée tire une partie directe de ses ressources du cuivre ; d’autres profitent d’un embargo imposé au pays avec par exemple des Pasdaran en Iran qui contrôlent le trafic frontalier.

3. Une dictature qui tombe, c’est un Etat qui s’écroule !

La perte de valeur stratégique de certaines dictatures explique la chute de certains régimes devenus indéfendables et inutiles surtout s’ils sont renversés par une révolution populaire : Duvallier, Ben Ali, Mobutu, Kadhafi, Gbagbo, Ali Saleh au Yémen… Noriega le dictateur panaméen et agent de la CIA, décoré de la Légion d’Honneur par François Mitterrand, régna de 1969 à 1989, mais ses activités notoires de trafiquant de drogue, lui valurent un débarquement militaire américain.
La crise est financière d’abord ! Le plus souvent le dictateur est renversé au paroxysme d’une grave crise économique et il laisse derrière lui un endettement public énorme. Les nouveaux régimes ont donc de bonnes raisons de ne pas vouloir rembourser la « dette injuste », c’est à dire la part des crédits accordés par des organismes financiers privés ou publics, peu regardants sur le montant de la prédation et de la corruption du régime (pourtant souvent assez bien connues). En Indonésie, de 1966 à 1996, la Banque mondiale a prêté 30 milliards $ dont 10 au moins ont été détournés. Même constat pour la Tunisie de Ben Ali ou l’Egypte de Moubarak. Le FMI dans la décennie 1970-1980 pressaient les pays endettés afin qu’ils s’engagent dans des programmes de privatisation qui se sont transformés en gigantesques hold-up, grâce aux crédits octroyés à la famille régnante (Tunisie, Egypte, Russie sous B. Eltsine…).

La crise économique est le résultat de la crise qu’on pourrait appeler « managériale », résultat de la « patrimonialisation » du pays. Quelques jours après la fuite de Zine El Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, ses comptes et ses avoirs ont commencé à être examinés : actifs bancaires, télécommunications, palais et demeures... la fortune du chef d’Etat déchu est incalculable, Banques privées, compagnies aériennes comme Karthago Airlines ou Nouvel Air, une société de production audiovisuelle Cactus, des hôtels 5 étoiles en Tunisie, des actifs immobiliers en Argentine ou au Brésil. Les hommes d’affaires, véreux ou pas, étaient contraints de pactiser avec le pouvoir. La réaction de prudence exige de se mettre à l’abri jusqu’à ce qu’un minimum de stabilité juridique s’instaure et les sociétés étrangères qui ont versé des commissions pour accéder au marché, sont dorénavant exposées à des poursuites en vertu de la convention OCDE contre la corruption des fonctionnaires étrangers. La crise sociale atteint alors son paroxysme.

Enfin la crise des systèmes de sécurité, armée, police, services de renseignement est à la fois le résultat de la révolution et du tarissement soudain des ressources comme l’a vécu l’Irak après l’invasion et l’insécurité s’installe comme en Lybie par exemple.

Mais le risque économique international existe également : les dictateurs les plus riches sont devenus des acteurs politico-économiques de taille mondiale qui peuvent jouer de toute la palette de leurs outils : M. Kadhafi possédait 10% de Finmeccanica la grande holding Italienne, il aurait eu 1,8 milliards d’euros déposés à la Société générale, Saddam Hussein, le dirigeant laïc et moderniste qui voulait investir dans Matra Hachette, etc.

Qui recycle et donne de la furtivité à l’argent détourné des dictateurs ? Des banquiers d’affaires sûrs de leur impunité.

La chute rend aussi leur fortune accessible aux poursuites, ce qui n’était pas envisageable avant. La question de la restitution de l’argent volé par les chefs d’état a longtemps été taboue : ni le Shah d’Iran, ni le Négus n’ont dû rendre l’argent. La justice était paralysée, aidée en cela par le secret bancaire et l’absence de volonté des démocraties à agir contre leurs protégés. Qui recycle et donne de la furtivité à l’argent détourné ? La crise économique et en particulier la lutte contre la fraude fiscale a soudain mis en lumière le monde des Banksters et des Lawsters. La bourgeoisie mafieuse légale (cabinets internationaux d’avocats d’affaires, grandes banques internationales, sociétés et fondations off-shore…) qui assure la furtivité des placements, le blanchiment de ce qu’il faut bien appeler de « l’argent légalement volé », ne répond pas aux questions des journalistes pourtant les enquêtes ont cité les noms de toutes les grandes banques internationales, qui n’ont pas pu résister aux revenus de la gestion de ce pactole. Les frais de gestion des comptes anonymes sont le plus souvent très élevés, c’est la rançon que doivent payer les usurpateurs pour rester dans l’anonymat total. « Chaque fois qu’un dictateur tombe, c’est une Banque suisse qui ferme ! » disait-on mais c’est en partie faux ! Les paradis fiscaux sont des « trous noirs » plus obscurs que la Suisse, qu’aucun mandat international n’atteint. Le Liechtenstein permet 14 formules de recours contre un mandat international, garantissant ainsi l’immunité totale à l’heureux bénéficiaire d’un compte ou d’une fondation à Vaduz [3].

Enfin l’argent dictatorial participe aussi du crime organisé, directement comme Noriega le panaméen, Ashraf la sœur du Shah d’Iran, ou Moncef, frère de Ben Ali, tous couverts par l’immunité diplomatique bien qu’attrapés en flagrant délit de trafic de drogues. La distinction argent sale, « argent propre Sali » du terrorisme, ou argent pas très propre des « Biens mal acquis », procèdent de la même démarche et des mêmes garanties, des mêmes circuits de blanchiment…

Conclusion

La corruption dictatoriale souvent hors d’atteinte de la justice indigène, devrait être traitée comme une question de sécurité internationale et non comme une question économique ou simplement éthique. Les pays le plus exposés à la corruption sont ceux qui sont le plus proche de l’écroulement : Afghanistan, Pakistan… Or la sécurité de demain n’est plus la tenue de l’ensemble de la planète par des régimes autoritaires alliés, mais plutôt l’apparition de « zones sans Etat » où s’installent foyers terroristes, crime organisé, trafics d’êtres humains et trafic de drogues. Le sujet devrait donc entrer dans l’agenda de l’OTAN ou de l’Europe de la défense. On a quand même le droit de rêver [4] !

Copyright Janvier 2014-Conesa/Diploweb.com

Spécialiste des questions stratégiques internationales. Pierre Conesa est un praticien des relations internationales et stratégiques qu’il a pratiqué pendant une vingtaine d’années au ministère de la Défense dans différents services (autres qu’administratifs). Auteur de La fabrication de l’ennemi : ou comment tuer avec sa conscience pour soi, éd. R. Laffont, 2011.

Voir cet article sur Diploweb.com : http://www.diploweb.com/Corruption-dictature-et-securite.html?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NEWSLETTER_10__28012014&utm_medium=email

 


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Vendredi 31 janvier 2014 de 9 h 00 à 19 h 00 (HNEC)

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 21:55

Les dispositifs d’espionnage de la NSA ne datent pas d’hier. Par ailleurs, même si c’est avec moins de moyens, les autres pays en font autant. Qu’y a-t-il donc de nouveau avec les révélations de l’affaire Snowden ? Chercheur à l’IFAS, Laurent Bloch répond.

Ce que révèle Edward Snowden

La divulgation par Edward Snowden des documents qui prouvent l’ampleur des opérations de surveillance des communications sur Internet par la National Security Agency (NSA) n’en finit pas de propager ses ondes de choc et de susciter l’indignation, sincère ou simulée, comme le signale par exemple l’article d’Annegret Bendiek et Tim Ridout publié le 26 novembre 2013 sur le site du German Marshall Fund, Restoring Trust in Internet Privacy and Data Security. Les auteurs font le point sur le projet de résolution soumis à l’ONU par le Brésil et l’Allemagne, pays avec à leur tête des dames, Dilma Rousseff et Angela Merkel, dont les conversations téléphoniques ont été consciencieusement écoutées par la NSA, ce qui ajoute la muflerie à l’espionnage. Le texte de ce projet fait référence au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, co-signé par les États-Unis, pour préconiser une extension à l’Internet des garanties de protection de la vie privée et des données personnelles dont les citoyens des pays démocratiques bénéficient dans le monde « hors-ligne ».

Un tempo soigneusement étudié

La divulgation de ces documents par Snowden est effectuée selon un tempo soigneusement étudié, afin de laisser aux acteurs visés le temps d’essayer de se disculper, pour que la vague suivante de publications prouve encore mieux qu’ils avaient menti de façon éhontée. On peut penser au scandale de Panama et à la publication au compte-gouttes, par Édouard Drumont, des documents confidentiels de Reinach à la fin du XIXe siècle en France. Il est à noter que l’ensemble des documents obtenus par Edward Snowden sont maintenant entre les mains de Glenn Greenwald et de Laura Poitras, qui en conduisent une exploitation commerciale.

Ces révélations de Snowden, notamment sur les projets PRISM et Muscular (ce dernier en collaboration avec les services britanniques du Government Communications Headquarters ou GCHQ), font suite à celles de Wikileaks, par exemple la publication par Bradley (Chelsea) Manning de vidéos particulièrement compromettantes sur les opérations américaines en Irak. En remontant plus loin dans le temps, on trouve que les mêmes acteurs, dans le cadre du traité secret United Kingdom - United States Communications Intelligence Agreement signé le 5 mars 1946, avaient mis en place dès le milieu des années 1970 le dispositif Echelon, destiné à capter les communications téléphoniques et les télécopies « intéressantes » un peu partout dans le monde. C’est en 1988 que le journaliste Duncan Campbell a révélé l’existence de ce système d’interception dans un article intitulé Somebody’s listening (Quelqu’un écoute), publié dans le New Statesman.

De ce qui précède on déduit aisément que les dispositifs d’espionnage de la NSA ne datent pas d’hier, que d’ailleurs, même si avec moins de moyens, les autres pays en font autant, et que donc ceux qui voulaient savoir ce qu’il en était, par exemple parce que c’était leur métier, savaient. Qu’y a-t-il donc de nouveau avec les révélations de l’affaire Snowden ?

Les faits révélés excèdent les hypothèses antérieures

Voilà ce qui est nouveau dans le domaine des faits :

. l’ampleur du dispositif PRISM-Muscular n’était pas soupçonnée : même les professionnels n’avaient pas envisagé l’archivage (pour une courte période de temps) de toutes les données échangées, et l’archivage à plus long terme de toutes les métadonnées relatives aux communications ;

. les interceptions Muscular, directement sur les fibres optiques transocéaniques, des données échangées en clair sur les réseaux privés de gros opérateurs tels que Google et Yahoo !, auraient fait figure de science-fiction si elles n’avaient pas été explicitées par le Washington Post du 30 octobre 2013 ;

. ces interceptions directes sur le réseau sont d’autant plus choquantes que, par ailleurs, au titre du programme PRISM, la NSA a obtenu un accès ouvert en permanence sans formalités aux serveurs de Google, Yahoo !, Microsoft, Apple, Dropbox, Youtube, Facebook et AOL, ce qu’en termes techniques on nomme une interface de programmation (Application Program Interface) ou API. D’ailleurs, les entreprises dont les réseaux ont été, à leur insu, l’objet des interceptions Muscular, ont manifesté un vif mécontentement à l’encontre de la NSA et du GCHQ. Certains experts ont estimé que ces révélations pourraient causer aux opérateurs incriminés une perte annuelle de 35 milliards de dollars à l’horizon 2016.

Retenons que la NSA (et le GCHQ) ont mené de front deux approches de l’espionnage du réseau : le projet PRISM en coopération avec les grands opérateurs américains, et le projet Muscular , non-coopératif. Un des intérêts principaux de Muscular est de se déployer hors du territoire américain, ce qui permet de contourner la législation FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act) Amendments Act de 2008 qui limite l’écoute des communications des citoyens américains (il n’y a aucune restriction pour l’écoute des ressortissants étrangers).

Évaporation de la confiance

Mais ce qui résulte des faits évoqués ci-dessus dans le domaine des opinions et des institutions est sans doute plus important :

. un article du blog de Bruce Schneier (excellent comme d’habitude) intitulé A Fraying of the Public/Private Surveillance Partnership signale que la coopération entre la NSA et les grands opérateurs de l’Internet énumérés ci-dessus, qui fonctionnait très bien tant qu’elle était secrète, y compris aux yeux des entreprises pour certains aspects mentionnés ci-dessus, semble partir en quenouille depuis qu’elle s’étale sur la place publique ;

. ces grandes entreprises américaines perçoivent que ces révélations risquent de détourner leur clientèle internationale vers des opérateurs d’autres pays, européens ou asiatiques ;

. en effet, le Patriot Act du 26 octobre 2001 ne laisse aucun doute sur le fait qu’une entreprise, quelle que soit sa nationalité, qui exerce son activité sur le territoire des États-Unis, est tenue de répondre positivement aux demandes d’accès aux données de ses clients qui lui seraient adressées par la NSA (ou une autre agence fédérale de sécurité) ;

. ainsi, de grands opérateurs tels que BT ou Orange, bien que britannique ou français, sont soumis au Patriot Act du fait de leur présence commerciale et technique aux États-Unis, au contraire par exemple d’OVH, dont les activités nord-américaines sont basées au Canada ;

. il est à noter que le Patriot Act réduit à néant les garanties de protection des données personnelles obtenues par la Commission européenne au titre d’un accord avec le Département du Commerce des États-Unis ratifié le 26 juillet 2000, qui a instauré un cadre juridique dénommé Safe Harbor (Sphère de sécurité).

Le 27 novembre 2013, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution introduite par la France et intitulée Le droit à la vie privée à l’ère du numérique.

Notons que le même jour la Commission européenne a adopté un texte dans lequel il est clairement indiqué qu’elle continuera à travailler étroitement avec les services de renseignement américains pour des échanges de données personnelles, ce qui semble paradoxal. On pourra consulter à ce propos la réaction de la députée européenne Françoise Castex [1]. Contrairement aux vœux du Parlement européen, la Commission refuse notamment de réexaminer l’accord SWIFT, aux termes duquel sont transmises aux États-Unis de nombreuses données sur les transactions bancaires, officiellement pour permettre de repérer les flux financiers qui alimentent le terrorisme international. Et bien qu’elle reconnaisse que le cadre juridique Safe Harbor soit désormais, comme nous l’avons souligné ci-dessus, vide de toute substance, elle ne le remet pas en cause.

Espionnage économique

Si la protection des données personnelles est remise en question, celle des données des entreprises ne l’est pas moins. De nombreux incidents attestent que les services de renseignement américains, au premier rang desquels la NSA, recherchent et obtiennent des informations économiques relatives à des entreprises ou à des administrations étrangères, et en font bénéficier leurs concurrents américains. On trouvera des exemples d’utilisation à ces fins des interceptions Echelon dans un article de Claude Delesse (négociations ALENA, GATT, concurrence entre Boeing et Airbus pour la vente d’avions à l’Arabie Saoudite en 1994, concurrence entre Raytheon Corporation et Thomson CSF en 1994 pour un système de surveillance de la forêt amazonienne). Cette activité dans le domaine économique est intitutionnalisée au sein de l’Office of Executive Support du Département du Commerce américain.

L’espionnage économique des communications téléphoniques au moyen du système Echelon s’est bien sûr prolongé avec PRISM, amplifié grâce aux possibilités techniques supérieures des systèmes informatiques. Même si aucun fait précis n’est encore apparu sur la place publique, les différents acteurs ont commencé à adapter leurs pratiques à cette menace. La Cloud Security Alliance a mené une enquête auprès de ses membres européens, qui montre que 10% d’entre eux renonceraient à des projets de contrats avec des opérateurs américains d’informatique en nuage (Cloud Computing) à la suite des révélation de Snowden. James Staten, analyste de Forrester Research, écrit que le chiffre (évoqué ci-dessus) de 35 milliards de dollars de pertes annuelles pour les fournisseurs du Cloud est une estimation trop faible, et il prédit un manque à gagner de 180 milliards de dollars.

Ces événements et leurs rebondissements pourraient (devraient ?) conduire à une remise en question du projet (en cours de négociation) de traité de coopération économique entre l’Union et les États-Unis, le Transatlantic Trade and Investment Partnership.

Topologie du cyberespionnage

Pour capter les données et les communications de tout le monde, la NSA n’a pas hésité à contraindre les grands opérateurs américains, qui maintenant s’en mordent les doigts, et à se brancher sur des fibres optiques transocéaniques avec la complicité du GCHQ britannique. Mais il faut bien dire que ces interceptions sont grandement facilitées pour un État (par exemple les États-Unis) sur le territoire duquel une grande partie du trafic mondial de l’Internet transite, sans qu’il soit besoin d’aller le chercher à l’autre bout de la planète.

Josh Karlin, Stephanie Forrest et Jennifer Rexford, dans leur article Nation-State Routing : Censorship, Wiretapping, and BGP, se sont penchés sur cette question. Ils ont élaboré un indice de centralité d’un pays dans l’Internet, qui correspond peu ou prou, si l’on considère le trajet d’un paquet de données entre deux points quelconques du réseau, à la probabilité que ce trajet passe par le territoire du pays considéré. Ils ont aussi construit un indice de centralité forte (Strong Country Centrality), qui estime la difficulté qu’il y a à éviter de passer par le territoire d’un État pour aller d’un point à un autre dans le réseau : cet indice est construit comme la somme (divisée par le nombre de chemins) de variables qui vaudront 1 si le pays en question est un point de passage obligé entre les deux points par le chemin considéré, 0 sinon.

Un pays doté d’un indice de centralité élevé, et, a fortiori, d’un indice de centralité forte élevé, sera bien placé pour espionner les échanges entre d’autres pays, et en outre en bonne position pour échapper à l’espionnage. Inversement, les pays à faible indice seront plus facilement espionnés, et ne pourront guère espionner les autres.

Pour des raisons historiques et économiques, les États-Unis, qui ont créé l’Internet et ses principaux opérateurs commerciaux, que ce soit dans le domaine des publications ou dans celui des infrastructures, bénéficient du privilège du premier entrant, et leurs indices sont supérieurs à ceux de tous les autres pays. Voici les résultats des calculs de Josh Karlin, de Stephanie Forrest et de Jennifer Rexford (CC = Country Centrality, SCC = Strong Country Centrality) :

  CC SCC
États-Unis 0,740695 (1) 0,546789 (1)
Grande Bretagne 0,294532 (2) 0,174171 (2)
Allemagne 0,250166 (3) 0,124409 (3)
France 0,139579 (4) 0,071325 (4)
Pays-Bas 0,128784 (5) 0,051139 (5)
Canada 0,104595 (6) 0,045357 (6)
Japon 0,072961 (7) 0,027095 (11)
Chine 0,069947 (8) 0,030595 (10)
Australie 0,066219 (9) 0,037885 (8)
Hongrie 0,064767 (10) 0,023094 (14)
Singapour 0,063522 (11) 0,043445 (7)
Italie 0,047068 (12) 0,027088 (12)
Espagne 0,043248 (13) 0,025370 (13)
Russie 0,043228 (14) 0,035191 (9)
Autriche 0,024632 (15) 0,010501 (17)
Suède 0,023350 (16) 0,009785 (19)
Afrique du Sud 0,019294 (17) 0,013778 (15)
Danemark 0,015684 (18) 0,008101 (21)
Serbie 0,014935 (19) 0,012312 (16)
Suisse 0,013302 (20) 0,003865 (35)

Ce tableau donne une idée de la présence d’un pays dans l’Internet, pondérée positivement par la situation géographique (cf. le bon rang de la Hongrie et de Singapour), et négativement par la propension à censurer les communications.

Nos auteurs donnent un tableau spécial consacré aux indices des pays connus pour leur censure systématique de l’Internet :

  CC SCC
Chine 0,069947 (8) 0,030595 (10)
Vietnam 0,007087 (30) 0,003916 (34)
Corée du Sud 0,003548 (44) 0,001044 (54)
Arabie Saoudite 0,003286 (47) 0,001722 (49)
Émirats Arabes Unis 0,000839 (65) 0,000541 (63)
Pakistan 0,000274 (81) 0,000265 (74)
Iran 1,12e-05 (105) 9,48e-06 (101)
Yémen 1,06e-07 (131) 7,50e-08 (130)
Oman 2,64e-08 (138) 2,64e-08 (133)
Myanmar 0 0
Corée du Nord 0 0
Soudan 0 0
Syrie 0 0

Les indices égaux à 0 correspondent à des pays qui ne voient passer aucun trafic international.

Outils du cyberespionnage

La NSA peut recueillir à peu près toutes les données qu’elle souhaite.

La divulgation du mode opératoire de projets tels que PRISM et Muscular, ainsi que de projets liés, tels Upstream [2], montre que la NSA peut recueillir à peu près toutes les données qu’elle souhaite. Ceci fait, se pose la question de savoir comment exploiter ces masses immenses de données.

Dans un article intitulé L’imbécillité de l’intelligence, Michel Volle examine d’un œil critique les méthodes de la NSA : un intertitre de son texte, « Tout observer, c’est ne rien comprendre », en résume l’idée générale.

Comme l’explique Michel Volle, les deux piliers du renseignement sont la collecte d’informations, et leur analyse. L’équilibre entre ces deux piliers doit être maintenu. L’informatique et les réseaux fournissent à la collecte des moyens extrêmement puissants. Les méthodes statistiques informatisées en font autant pour l’analyse, ce qui peut faire naître l’illusion d’une automatisation possible de l’ensemble du processus. Le monde de la finance a déjà cédé à une illusion de ce type, avec les résultats que l’on sait. Si la NSA y cède également, ce que ses pratiques révéles par Snowden suggèrent, les conséquences seront (sont ?) également catastrophiques, avec à la clé des erreurs judiciaires ou, pire, extra-judiciaires : quiconque aura téléphoné au mauvais moment, dans le mauvais pays, en parlant la mauvaise langue, pourra, par le jeu des corrélations calculées par le logiciel statistique, se retrouver rattaché à un réseau terroriste ou maffieux avec lequel il n’a rien à voir, et en subir les conséquences fort déplaisantes.

Il n’en reste pas moins que les perspectives ouvertes à l’espionnage des pays et des particuliers par les moyens informatiques et réticulaires contemporains sont d’une ampleur dont les dictateurs du XXe siècle n’ont même pas rêvé, non plus que George Orwell.

Nouvelles révélations

Les lignes qui précèdent ont été écrites au début du mois de décembre 2013. Depuis cette date, de nouveaux documents ont été rendus publics par Edward Snowden, qui sapent encore un peu la confiance que l’on pouvait avoir dans les institutions et les entreprises de l’Internet, surtout américaines.

Corruption des logiciels de RSA Security

Selon un article de Joseph Menn publié le 20 décembre à San Francisco par l’agence Reuters, la NSA aurait versé dix millions de dollars à l’entreprise RSA Security, spécialiste de solutions de sécurité pour les entreprises, afin que soient implantées dans certains de ses logiciels des « portes dérobées » destinées à permettre aux agents de la NSA de contourner les barrières de confidentialité qu’ils étaient censés établir.

RSA Security n’est pas n’importe quelle entreprise de logiciels de sécurité : fondée en 1982, depuis 2006 filiale d’EMC, géant du stockage de données et de l’informatique en nuage (il possède aussi VMware, à l’origine de certaines technologies décisives pour ces activités), cette entreprise doit le sigle qui la nomme aux initiales de ses fondateurs, Ronald Rivest, Adi Shamir et Leonard Adleman, inventeurs du système de cryptographie asymétrique à clé publique qui porte le même nom. Elle est (était ?) un leader du marché de la sécurité informatique, avec un prestige considérable. C’est un nouveau pan de l’« informatique de confiance » et de l’« Internet sûr » qui s’effondre. D’après les sources de Reuter, RSA a livré, de 2004 à 1013, son logiciel BSafe avec un générateur de nombres pseudo-aléatoires affaibli, de façon à permettre aux experts de la NSA un accès aux données chiffrées.

Dès le 14 novembre 2013, avant même la publication du scandale RSA, Bruce Schneier, qui avait été le premier à identifier les faiblesses cryptographiques de BSafe en 2007, écrivait sur son blog un article (signalé ci-dessus) pour signaler la grave perte de confiance qui résulte des révélations de Snowden.

Attaques contre Tor

Le 4 octobre 2013, Bruce Schneier avait également exposé dans un article publié par le Guardian les méthodes utilisées par la NSA pour contourner les dispositifs de sécurité mis en œuvre par le système Tor d’accès anonymisé à l’Internet. Tor ("The Onion Router") achemine les données d’une session TCP selon un itinéraire imprévisible, au moyen de rebonds aléatoires sur des nœuds du réseau configurés de sorte qu’il soit impossible de remonter à l’adresse d’origine de la session. En effet, chaque nœud « connaît » son prédécesseur immédiat et son sucesseur, mais pas les autres relais, contrairement à ce qui se passe lors d’une session TCP ordinaire, où l’adresse d’origine figure dans tous les paquets de données. D’autre part, les données transmises sont chiffrées à chaque étape. La métaphore du « routage en oignon » fait référence à ces chiffrements successifs.

La possibilité offerte par Tor de naviguer anonymement sur l’Internet, et même d’y créer des sites Web ou d’autres services, en fait une cible prioritaire pour la NSA, dont les agents se sont attaqués au système d’installation des logiciels qui permettent d’utiliser Tor.

La première étape de l’attaque consiste à identifier les utilisateurs de Tor. Pour ce faire la NSA s’appuie sur ses capacités propres de surveillance de l’Internet, en collaboration avec les opérateurs dont elle s’est assurée la collaboration. La NSA a créé un fichier d’« empreintes digitales » caractéristiques de sessions TCP liées à Tor, qui permet de repérer les « suspects » sur le réseau.

Une fois constituée la base de données des « suspects » qui ont téléchargé les logiciels de Tor et qui génèrent des sessions Tor, il s’agit de s’attaquer aux navigateurs qu’ils emploient, principalement Firefox, en exploitant certaines de ses vulnérabilités. Pour ce faire la NSA procède à des attaques par interposition ("Man in the Middle"), qui consistent à usurper le nom d’un site que la victime souhaite visiter afin de détourner ses communications vers un site contrôlé par l’attaquant, sur lequel pourront être menées des investigations frauduleuses, et à partir duquel le navigateur du visiteur pourra être infecté par des logiciels contrôlés par l’attaquant. La suite est du piratage de routine, enfin presque.

La simple liste des utilisateurs de Tor est déjà une arme efficace : ainsi, un étudiant du MIT qui avait essayé de faire chanter l’administration de l’université en la menaçant à travers Tor a pu être identifié et arrêté après simple consultation des « abonnés » Tor du campus.

Conclusion

Même les spécialistes de cyberdéfense les plus blasés ont pu être étonnés par les révélations d’Edward Snowden sur le cyberespionnage de la NSA. Les moyens mis en œuvre sont bien dans la tradition militaire américaine : ils misent plus sur la quantité que sur la subtilité. C’est une force, mais face à des adversaires retors, résolus et persévérants la réussite n’est pas garantie (rappelons-nous le Viêt Nam). En fait, des parades existent face à cette collecte massive de données, ainsi que des possibilités de désinformation. Et l’exploitation de renseignements obtenus de la sorte peut se révéler problématique.

L’arbre ne doit pas cacher la forêt : à côté des méthodes massives et brutales évoquées ci-dessus, existent des possibilités d’attaques ciblées ponctuelles, qui demandent plus de travail humain, mais qui peuvent avoir un rendement élevé. Le sabotage en masse d’une lignée de composants destinés à des routeurs de cœur de réseau, ou la corruption furtive et persistante du micro-code de l’ordinateur (ou du smartphone) d’un personnage important peut laisser espérer des résultats spectaculaires, avec peu de risque de détection.

Copyright Janvier 2014-Bloch/Diploweb.com


Plus

Voir le site de l’Institut français d’analyse stratégique

 

Laurent Bloch est Chercheur en cyberstratégie à l’Institut français d’analyse stratégique.

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10 janvier 2014 5 10 /01 /janvier /2014 17:31

Le lecteur trouvera ci-après la dernière publication d'Orion consacrée aux dynamiques de la crise en République centrafricaine et établie par Jérôme Piodi.

N°27 Les dynamiques de la crise centrafricaine N°27 Les dynamiques de la crise centrafricaine  

Il trouvera également une autre note importante, plus ancienne, consacrée à l'action des Etats-Unis en Afrique : N°22 Les Etats-Unis, l'Afrique et la guerre au Mali N°22 Les Etats-Unis, l'Afrique et la guerre au Mali

 

L’Observatoire de la défense crée au sein de la Fondation Jean-Jaurès a pour ambition de relancer le débat sur notre défense et la défense européenne dans la perspective de la prochaine campagne présidentielle.

Cet observatoire s’appuie sur l’expertise du réseau Orion, créé en 2002 et présidé par Louis Gautier , qui réunit des responsables politiques, des fonctionnaires civils et militaires, des universitaires et des experts.

Orion : l’Observatoire de la défense a vocation à devenir, pour la gauche française, un laboratoire d’analyse et de propositions dans les domaines de la réflexion stratégique, de la gestion des crises internationales et de paix, et en matière de politique militaire et d’armement.        

Voir le site d'Orion : http://www.jean-jaures.org/Publications/Orion-Observatoire-de-la-defense
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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 10:39

Atlantico : Historiquement, il semble que les années se terminant en "14" donnent la tonalité du siècle en matière de guerre ou de paix. Quand cela s'est-il passé ? Quels ont été les éléments survenus dans les années se terminant en "14" et ayant entraîné une ère de guerre ou de paix ? La tendance pourrait-elle se confirmer en 2014 et retrouve-t-on aujourd'hui des traits communs avec les situations des siècles précédents ?

Alexandre Melnik : Sans être superstitieux, ni un adepte de la théorie du complot, ni un marxiste convaincu que « l’Histoire a un sens », je note également que les années se terminant en 14 contiennent souvent, au fil de l’Histoire, une charge historique spécifique, particulièrement forte. Ainsi les événements, qui les ont marquées, formatent-ils l’ADN de leurs siècles, notamment du point de vue de la dichotomie guerre/paix. D’ailleurs, Léon Tolstoï s’est inspiré dans son  roman, qui a ancré cette expression « Guerre et Paix » dans le patrimoine de la culture mondiale, de la campagne de Napoléon en Russie, celle-ci ayant débuté en fanfare en 1812, s’est terminée, de façon peu glorieuse, par l’abdication de l’Empereur le 4 avril 1814 à Fontainebleau.

Pour remonter encore plus loin dans l’Histoire, Jan Hus, un théologien tchèque, fut enfermé en 1414, suite à son excommunication par l’Eglise pour hérésie, dans un monastère dominicain de Constance, avant d’être brûlé vif l’année suivante. Ce qui enclencha un processus de création de l’Eglise hussite, inspirée par ses idées, et ensuite les croisades contre les hussites. Le protestantisme voit en Jan Hus un précurseur, à l’origine de la Réforme, avec son cortège de conflits et de guerres.

Un siècle après, l’année 1514, donne, en revanche, l’exemple de l’établissement de la paix dans une situation initialement explosive : les premiers navires portugais atteignent l’île de Tunmen, près de Canton, et se heurtent au refus des Chinois de leur permettre de débarquer sur le continent. Après de longues et âpres négociations, un accord bilatéral « donnant- donnant » est trouvé : les Portugais, moyennement paiement des droits de douane et la vente de poivre, achètent aux Chinois leurs soies, perles et porcelaine. Le « doux commerce » prend ainsi le dessus, in extremis, sur la guerre qui semblait pourtant, au départ, inévitable…  

Deux siècles après – et sans y voir aucune synergie actuelle – la Russie, en voie de redressement, se sentant le vent en poupe, écrase en 1714 la Suède lors de la bataille de Storkyro dans la Grande guerre du Nord, occupe militairement la Finlande et étend les premières fondements de son Empire tsariste sur les Pays baltes.

L’année 1814 est, bien évidemment, celle du début du Congrès de Vienne qui forge la physionomie et les grands équilibres géopolitiques de l’Europe tout au long du XIXe siècle, après l’effondrement de l’Empire de Napoléon.  Ce Congrès reste dans l’histoire de la géopolitique comme une première tentative, issue de pourparlers diplomatiques, de fonder la paix européenne reposant sur la balance des pouvoirs nationaux, une source d’inspiration pour les futurs organismes supranationaux, comme la Ligue des Nations et l’Organisation des Nations Unies.

Enfin, n’oublions pas que le siècle précédent a véritablement commencé, sur le plan géopolitique, le 28 juin 1914, avec l’assassinat à Sarajevo de l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône de l'Autriche-Hongrie et de sa femme Sophie par le nationaliste serbe de Bosnie-Herzégovine Gavrilo Princip, membre de la société secrète de la « Main noire ». Ce fut l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale.

Ceci étant, il est logique qu’en janvier 2014, et donc, sans doute, seulement à l’aube du XXIe siècle, nous devons tirer des leçons de ces expériences historiques, sans pour autant tomber dans le piège du « passéisme » et sans oublier que l’Histoire ne « repasse jamais ses plats » à l’identique.

Quelles ont été, à chaque fois, les conséquences en matière géopolitique ?

Alexandre Melnik : Dans chaque cas, les retombées géopolitiques ont été cruciales. Ainsi, le Congrès de Vienne a douché l’euphorie de la Révolution française de 1789 qui a fait miroiter, à l’échelle planétaire, les valeurs universelles transcendant les frontières et effaçant les cloisons nationales, car il a sanctuarisé les immuables intérêts nationaux, à l’origine de la fameuse « realpolitik », conceptualisée plus tard par Henry Kissinger, secrétaire d’Etat et l’un des artisans de la diplomatie américaine pendant la « Guerre Froide ». Cette « realpolitik », aux antipodes de la « diplomatie de valeurs », réduit les interactions entre Etats à une sorte de juxtaposition d’égoïsmes nationaux, dont le but essentiel consiste à éviter le pire, à savoir – la guerre.

Quant à la Première Guerre mondiale, éclatée il y a cent ans, elle a initialisé le « logiciel » du XXe siècle, qui a gelé le développement de l’ensemble de la planète, en raison d’un clash d’idéologies, avec son terrible héritage de totalitarismes : fascisme, nazisme et communisme. Et si les deux premiers systèmes criminels ont été clairement jugés par l’Histoire, le communisme, sorti du coup d’Etat bolchevik de 1917, consécutif à la Première Guerre mondiale, reste jusque-là impuni, mal compris et mal interprété par les générations actuelles, souvent assimilé soit à un « ovni du XXe siècle, soit à une « belle utopie qui a mal tourné », alors qu’en réalité, il constitue aussi un terrible crime contre l’Humanité, au même titre que ces deux autres « frères siamois ». Pire encore : le communisme, sous sa forme « soft » et édulcorée de la social-démocratie, continue à servir de boussole conceptuelle à certaines élites occidentales, complètement paumées face aux nouveaux défis du monde global du XXIe siècle.  

Quels facteurs et événements clés pourraient en 2014 donner la tonalité de ce siècle ?

Alexandre Melnik : La principale particularité de l’année 2014 par rapport au passé réside, fondamentalement, dans le fait qu’elle va accentuer et rendre de plus en plus audible pour tous un véritable changement de monde que vit actuellement l’Humanité toute entière. L’ampleur de ce changement civilisationnel est comparable avec la Renaissance de la fin du XVe siècle, anticipée par la banalisation de l’imprimerie en Occident, ou encore par l’invention de l’électricité lors de la Deuxième Révolution industrielle, au carrefour des XIX et XXe siècles. Ce gigantesque changement peut être mesuré à l’aune d’une métamorphose sémantique : les mêmes mots, que nous avons l’habitude d’utiliser depuis des décennies, sans trop réfléchir à leur sens initial, ne signifient plus désormais la même chose qu’auparavant : le temps, l’espace, l’intelligence, l’éducation, etc.

Dans ce contexte, le « mot de passe » pour ouvrir le « logiciel » de l’année 2014 sera la globalisation, à savoir – les permanentes et instantanées interconnexions, interactions et interdépendances entre les gens, les places et les idées sur notre planète, devenue plate et minuscule. La globalisation, dans cette perception, constitue - indépendamment de toutes les considérations idéologiques, politiques, émotionnelles - la quintessence de ce début du XXIe siècle, l’air que nous respirons tous, sans aucune exception, partout et à tous les instants.

L’année 2014 sera, avant tout, celle de l’accélération de la globalisation, avec ses deux motrices principales qui changent complètement la donne planétaire : primo, le passage du livresque au numérique et, secundo, la perte par l’Occident de son « monopole de l’Histoire », détenu depuis plusieurs siècles, à la faveur de nouveaux pôles d’excellence en constante ascension : Chine, Brésil, Inde, Corée du Sud, Russie, etc. - ceux qui s’adaptent mieux et plus vite aux impératifs du nouveau monde.

En quoi l'Iran est-il une des clés pour déterminer si le 21e siècle sera un siècle de guerre ou un siècle de paix ? Notre capacité à renouer le dialogue avec l'Iran sera-t-elle à cet égard déterminante ?  

 Ardavan Amir-Aslani : Avec la signature de l’accord intérimaire sur le nucléaire, l’année qui vient de s’écouler a vu l’amorce du retour de l’Iran dans le concert des nations. L’année nouvelle qui s’ouvre aujourd’hui verra l’intégration définitive de l’Iran dans la communauté des nations et ce en dépit des multiples tentatives que les pétromonarchies du golfe Persique ne manqueront pas de déployer avec leur seul argument convaincant : la diplomatie du portefeuille. La lame de fond qui ramènera l’Iran à sa juste place ne saura être arrêtée tellement il y a un besoin d’Iran. En effet, la réintégration de ce pays dans la fabrique internationale est de la même dimension que la chute du mur de Berlin tant sont importantes les conséquences qu’elle entraînera.

Rappelons que quand on parle de l’Iran on ne parle pas que d’un pays à l’intérieur de ces frontières actuelles. On parle aussi d’un pays qui est devenu le berceau du chiisme, ce courant minoritaire mais aussi moderne de l’Islam. On parle également d’un pays dont le rayonnement culturel va au-delà de ses frontières pour toucher une quinzaine d’autres pays avoisinants, qui d’une manière ou d’une autre ont reçu de l’Iran soit leur culture, soit leur langue soit l’organisation de leur fabrique sociale. L’influence de ce pays est transrégionale. Enfin, quand on parle de l’Iran, on parle d’un pays qui recèle en son sein la première réserve gazière au monde et les troisièmes réserves pétrolières prouvées. L’Iran est ainsi non seulement un géant énergétique mais surtout une civilisation. Les experts considèrent que d’un point de vue économique, la réintégration de ce pays dans le tissu économique international sera de la même dimension que celle des pays de l’Europe de l’est après l’éclatement de l’union soviétique.

Ce besoin d’Iran s’articule autour de trois axes : la stabilité régionale, l’apaisement du conflit religieux et les demandes énergétiques asiatiques et européennes.  

Le retour de l’Iran entraînera dans un premier temps un basculement du centre d’intérêt occidental des pétromonarchies anachroniques du sud du golfe Persique vers le nord de cette mer, soit l’Iran, l’Iraq et la Turquie. Trois pays majeurs qui connaissent, malgré toutes leurs difficultés, une forme de démocratie où l’exercice du droit de vote est susceptible d’entraîner des changements dans la vie politique interne. On voit déjà d’ailleurs se dessiner une alliance entre ces pays face au bloque des pétromonarchies. Ces pays sauront assurer une stabilité régionale dans une partie du monde où la cartographie des frontières risque de connaitre de grands changements. En fait, l’alliance entre ces trois pays qui fut un gage de stabilité dans toutes la région jusqu’à la révolution iranienne de 1979 ne sera qu’un retour vers le passé avec une réédition du pacte de Bagdad.  

En second lieu, la fin de l’ostracisme de l’Iran et son enracinement dans la communauté internationale ne pourra qu’apaiser les tensions régionales. Tant que l’Iran était au ban de la société des nations, il était aisé pour les pétromonarchies sunnites du golfe Persique de pointer le doigt sur la menace de l’arc chiite afin de museler leurs populations domestiques et de crier au loup à l’international. La fin de cette exclusion de l’Iran ne pourra qu’amener ces pays vers davantage de modération, et à la longue, dégonflera le jihad sunnite qu’ils ont, souvent malgré eux, fait déferler sur le monde. Même s’il sera difficile de désamorcer la menace islamiste, financée et armée par ces mêmes pétromonarchies, à l’instar des rebelles islamistes syriens, le bloc du pacte de Bagdad retrouvé saura servir de barrière à l’extension de ce fléau. A cet égard, l’alliance qui se dessine entre l’Inde et l’Iran, face au Pakistan, devenu davantage une armée islamiste prochinoise qu’un pays, saura apaiser les tensions islamistes en Afghanistan, où aucune paix sociale ne peut s’envisager sans le concours de l’Iran voisin.


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Sans céder à la superstition ou au complotisme, un regard aiguisé sur l'Histoire nous révèle que toutes les années en "14" ont donné la tendance du siècle quant à l'équilibre guerre/pays. Un "hasard" qui pourrait bien être d'actualité en 2014, notamment autour de la question iranienne.

Atlantico : Historiquement, il semble que les années se terminant en "14" donnent la tonalité du siècle en matière de guerre ou de paix. Quand cela s'est-il passé ? Quels ont été les éléments survenus dans les années se terminant en "14" et ayant entraîné une ère de guerre ou de paix ? La tendance pourrait-elle se confirmer en 2014 et retrouve-t-on aujourd'hui des traits communs avec les situations des siècles précédents ?

 

Alexandre Melnik : Sans être superstitieux, ni un adepte de la théorie du complot, ni un marxiste convaincu que « l’Histoire a un sens », je note également que les années se terminant en 14 contiennent souvent, au fil de l’Histoire, une charge historique spécifique, particulièrement forte. Ainsi les événements, qui les ont marquées, formatent-ils l’ADN de leurs siècles, notamment du point de vue de la dichotomie guerre/paix. D’ailleurs, Léon Tolstoï s’est inspiré dans son  roman, qui a ancré cette expression « Guerre et Paix » dans le patrimoine de la culture mondiale, de la campagne de Napoléon en Russie, celle-ci ayant débuté en fanfare en 1812, s’est terminée, de façon peu glorieuse, par l’abdication de l’Empereur le 4 avril 1814 à Fontainebleau.

Pour remonter encore plus loin dans l’Histoire, Jan Hus, un théologien tchèque, fut enfermé en 1414, suite à son excommunication par l’Eglise pour hérésie, dans un monastère dominicain de Constance, avant d’être brûlé vif l’année suivante. Ce qui enclencha un processus de création de l’Eglise hussite, inspirée par ses idées, et ensuite les croisades contre les hussites. Le protestantisme voit en Jan Hus un précurseur, à l’origine de la Réforme, avec son cortège de conflits et de guerres.

Un siècle après, l’année 1514, donne, en revanche, l’exemple de l’établissement de la paix dans une situation initialement explosive : les premiers navires portugais atteignent l’île de Tunmen, près de Canton, et se heurtent au refus des Chinois de leur permettre de débarquer sur le continent. Après de longues et âpres négociations, un accord bilatéral « donnant- donnant » est trouvé : les Portugais, moyennement paiement des droits de douane et la vente de poivre, achètent aux Chinois leurs soies, perles et porcelaine. Le « doux commerce » prend ainsi le dessus, in extremis, sur la guerre qui semblait pourtant, au départ, inévitable…  

Deux siècles après – et sans y voir aucune synergie actuelle – la Russie, en voie de redressement, se sentant le vent en poupe, écrase en 1714 la Suède lors de la bataille de Storkyro dans la Grande guerre du Nord, occupe militairement la Finlande et étend les premières fondements de son Empire tsariste sur les Pays baltes.

L’année 1814 est, bien évidemment, celle du début du Congrès de Vienne qui forge la physionomie et les grands équilibres géopolitiques de l’Europe tout au long du XIXe siècle, après l’effondrement de l’Empire de Napoléon.  Ce Congrès reste dans l’histoire de la géopolitique comme une première tentative, issue de pourparlers diplomatiques, de fonder la paix européenne reposant sur la balance des pouvoirs nationaux, une source d’inspiration pour les futurs organismes supranationaux, comme la Ligue des Nations et l’Organisation des Nations Unies.

Enfin, n’oublions pas que le siècle précédent a véritablement commencé, sur le plan géopolitique, le 28 juin 1914, avec l’assassinat à Sarajevo de l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône de l'Autriche-Hongrie et de sa femme Sophie par le nationaliste serbe de Bosnie-Herzégovine Gavrilo Princip, membre de la société secrète de la « Main noire ». Ce fut l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale.

Ceci étant, il est logique qu’en janvier 2014, et donc, sans doute, seulement à l’aube du XXIe siècle, nous devons tirer des leçons de ces expériences historiques, sans pour autant tomber dans le piège du « passéisme » et sans oublier que l’Histoire ne « repasse jamais ses plats » à l’identique.

Quelles ont été, à chaque fois, les conséquences en matière géopolitique ?

Alexandre Melnik : Dans chaque cas, les retombées géopolitiques ont été cruciales. Ainsi, le Congrès de Vienne a douché l’euphorie de la Révolution française de 1789 qui a fait miroiter, à l’échelle planétaire, les valeurs universelles transcendant les frontières et effaçant les cloisons nationales, car il a sanctuarisé les immuables intérêts nationaux, à l’origine de la fameuse « realpolitik », conceptualisée plus tard par Henry Kissinger, secrétaire d’Etat et l’un des artisans de la diplomatie américaine pendant la « Guerre Froide ». Cette « realpolitik », aux antipodes de la « diplomatie de valeurs », réduit les interactions entre Etats à une sorte de juxtaposition d’égoïsmes nationaux, dont le but essentiel consiste à éviter le pire, à savoir – la guerre.

Quant à la Première Guerre mondiale, éclatée il y a cent ans, elle a initialisé le « logiciel » du XXe siècle, qui a gelé le développement de l’ensemble de la planète, en raison d’un clash d’idéologies, avec son terrible héritage de totalitarismes : fascisme, nazisme et communisme. Et si les deux premiers systèmes criminels ont été clairement jugés par l’Histoire, le communisme, sorti du coup d’Etat bolchevik de 1917, consécutif à la Première Guerre mondiale, reste jusque-là impuni, mal compris et mal interprété par les générations actuelles, souvent assimilé soit à un « ovni du XXe siècle, soit à une « belle utopie qui a mal tourné », alors qu’en réalité, il constitue aussi un terrible crime contre l’Humanité, au même titre que ces deux autres « frères siamois ». Pire encore : le communisme, sous sa forme « soft » et édulcorée de la social-démocratie, continue à servir de boussole conceptuelle à certaines élites occidentales, complètement paumées face aux nouveaux défis du monde global du XXIe siècle.  

Quels facteurs et événements clés pourraient en 2014 donner la tonalité de ce siècle ?

Alexandre Melnik : La principale particularité de l’année 2014 par rapport au passé réside, fondamentalement, dans le fait qu’elle va accentuer et rendre de plus en plus audible pour tous un véritable changement de monde que vit actuellement l’Humanité toute entière. L’ampleur de ce changement civilisationnel est comparable avec la Renaissance de la fin du XVe siècle, anticipée par la banalisation de l’imprimerie en Occident, ou encore par l’invention de l’électricité lors de la Deuxième Révolution industrielle, au carrefour des XIX et XXe siècles. Ce gigantesque changement peut être mesuré à l’aune d’une métamorphose sémantique : les mêmes mots, que nous avons l’habitude d’utiliser depuis des décennies, sans trop réfléchir à leur sens initial, ne signifient plus désormais la même chose qu’auparavant : le temps, l’espace, l’intelligence, l’éducation, etc.

Dans ce contexte, le « mot de passe » pour ouvrir le « logiciel » de l’année 2014 sera la globalisation, à savoir – les permanentes et instantanées interconnexions, interactions et interdépendances entre les gens, les places et les idées sur notre planète, devenue plate et minuscule. La globalisation, dans cette perception, constitue - indépendamment de toutes les considérations idéologiques, politiques, émotionnelles - la quintessence de ce début du XXIe siècle, l’air que nous respirons tous, sans aucune exception, partout et à tous les instants.

L’année 2014 sera, avant tout, celle de l’accélération de la globalisation, avec ses deux motrices principales qui changent complètement la donne planétaire : primo, le passage du livresque au numérique et, secundo, la perte par l’Occident de son « monopole de l’Histoire », détenu depuis plusieurs siècles, à la faveur de nouveaux pôles d’excellence en constante ascension : Chine, Brésil, Inde, Corée du Sud, Russie, etc. - ceux qui s’adaptent mieux et plus vite aux impératifs du nouveau monde.

En quoi l'Iran est-il une des clés pour déterminer si le 21e siècle sera un siècle de guerre ou un siècle de paix ? Notre capacité à renouer le dialogue avec l'Iran sera-t-elle à cet égard déterminante ?

Ardavan Amir-Aslani : Avec la signature de l’accord intérimaire sur le nucléaire, l’année qui vient de s’écouler a vu l’amorce du retour de l’Iran dans le concert des nations. L’année nouvelle qui s’ouvre aujourd’hui verra l’intégration définitive de l’Iran dans la communauté des nations et ce en dépit des multiples tentatives que les pétromonarchies du golfe Persique ne manqueront pas de déployer avec leur seul argument convaincant : la diplomatie du portefeuille. La lame de fond qui ramènera l’Iran à sa juste place ne saura être arrêtée tellement il y a un besoin d’Iran. En effet, la réintégration de ce pays dans la fabrique internationale est de la même dimension que la chute du mur de Berlin tant sont importantes les conséquences qu’elle entraînera.

Rappelons que quand on parle de l’Iran on ne parle pas que d’un pays à l’intérieur de ces frontières actuelles. On parle aussi d’un pays qui est devenu le berceau du chiisme, ce courant minoritaire mais aussi moderne de l’Islam. On parle également d’un pays dont le rayonnement culturel va au-delà de ses frontières pour toucher une quinzaine d’autres pays avoisinants, qui d’une manière ou d’une autre ont reçu de l’Iran soit leur culture, soit leur langue soit l’organisation de leur fabrique sociale. L’influence de ce pays est transrégionale. Enfin, quand on parle de l’Iran, on parle d’un pays qui recèle en son sein la première réserve gazière au monde et les troisièmes réserves pétrolières prouvées. L’Iran est ainsi non seulement un géant énergétique mais surtout une civilisation. Les experts considèrent que d’un point de vue économique, la réintégration de ce pays dans le tissu économique international sera de la même dimension que celle des pays de l’Europe de l’est après l’éclatement de l’union soviétique.

Ce besoin d’Iran s’articule autour de trois axes : la stabilité régionale, l’apaisement du conflit religieux et les demandes énergétiques asiatiques et européennes.

Le retour de l’Iran entraînera dans un premier temps un basculement du centre d’intérêt occidental des pétromonarchies anachroniques du sud du golfe Persique vers le nord de cette mer, soit l’Iran, l’Iraq et la Turquie. Trois pays majeurs qui connaissent, malgré toutes leurs difficultés, une forme de démocratie où l’exercice du droit de vote est susceptible d’entraîner des changements dans la vie politique interne. On voit déjà d’ailleurs se dessiner une alliance entre ces pays face au bloque des pétromonarchies. Ces pays sauront assurer une stabilité régionale dans une partie du monde où la cartographie des frontières risque de connaitre de grands changements. En fait, l’alliance entre ces trois pays qui fut un gage de stabilité dans toutes la région jusqu’à la révolution iranienne de 1979 ne sera qu’un retour vers le passé avec une réédition du pacte de Bagdad.

En second lieu, la fin de l’ostracisme de l’Iran et son enracinement dans la communauté internationale ne pourra qu’apaiser les tensions régionales. Tant que l’Iran était au ban de la société des nations, il était aisé pour les pétromonarchies sunnites du golfe Persique de pointer le doigt sur la menace de l’arc chiite afin de museler leurs populations domestiques et de crier au loup à l’international. La fin de cette exclusion de l’Iran ne pourra qu’amener ces pays vers davantage de modération, et à la longue, dégonflera le jihad sunnite qu’ils ont, souvent malgré eux, fait déferler sur le monde. Même s’il sera difficile de désamorcer la menace islamiste, financée et armée par ces mêmes pétromonarchies, à l’instar des rebelles islamistes syriens, le bloc du pacte de Bagdad retrouvé saura servir de barrière à l’extension de ce fléau. A cet égard, l’alliance qui se dessine entre l’Inde et l’Iran, face au Pakistan, devenu davantage une armée islamiste prochinoise qu’un pays, saura apaiser les tensions islamistes en Afghanistan, où aucune paix sociale ne peut s’envisager sans le concours de l’Iran voisin.

En dernier lieu, le méga gisement d’hydrocarbures que représentent ensemble l’Iran et l’Iraq saura contrebalancer la dépendance sur le pétrole sunnite. Étonnamment, les chiites ont beau être minoritaire au sein de l’Islam, ils sont majoritaires sur les gisements pétroliers. A titre anecdotique, souvenons-nous que la totalité des réserves pétrolières saoudiennes est située dans les provinces dites de l’est où l’immense majorité de la population est chiite. L’Europe où le coût énergétique est 70% plus élevé qu’aux Etats-Unis pourra retrouver dans le gaz iranien une source d’approvisionnement stable, bon marché et en abondance, de manière à pallier efficacement à ses besoins. Aucune autre source gazière ne représente les avantages du gaz iranien. En effet, opter pour le gaz russe reviendrait à mettre l’Europe sous le joug de Gazprom, le gaz algérien est moins abondant et l’approvisionnement beaucoup trop instable et celui du Qatar, dont le gisement est à moitié iranien, est pré-vendu aux pays asiatiques sur de longues années à venir. Le gaz iranien est donc incontournable.

Ainsi, au-delà de la rhétorique que l’on peut entendre, l’Iran, seul Etat souverain à l’intérieur de ses frontières actuelles depuis 2500 ans, saura être un gage de stabilité incontournable. D’où la nécessité pour la France, au lendemain de la visite d’Etat de François Hollande en Arabie Saoudite, de rééquilibrer sa politique régionale et ne pas se laisser endormir par les sirènes de quelques contrats d’armements saoudiens au détriment de l’option salvatrice que représente le choix de l’Iran. Il est permis, en effet, de parier sur le peuple iranien, un peuple éduqué, ouvert sur le monde, scientifiquement évolué, qui n’aspire qu’à occuper sa place légitime parmi les nations. Un peuple qui aspire aujourd’hui à une forme de gouvernance fondée sur la démocratie séculière. Un choix particulièrement rare au Moyen-Orient. 

Alexandre Melnik : Le rétablissement du dialogue, aussi fragile soit-il pour le moment, entre les pays occidentaux et l’Iran sera, bien évidemment, une des priorités de l’agenda géostratégique 2014. Espérons que les mécanismes diplomatiques pourront rapprocher les positions des Occidentaux et des Iraniens, qui semblaient, il y encore quelques mois, absolument antinomiques, avec toujours le même principal objectif diplomatique, façonné par des siècles – éviter le pire, éviter la guerre. Mais n’oublions pas que depuis 1979, année de la révolution islamique, qui a installé un fossé entre l’Occident et l’Iran, le monde a radicalement changé : il n’est plus bipolaire, mais multipolaire ; le mur de Berlin est tombé ; le 11 septembre 2001 a mis à nu de nouvelles menaces qui pèsent désormais sur l’Humanité, et ces menaces, pas forcément nucléaires, sont devenues diffuses, non-identifiables par rapport à des périmètres étatiques ; enfin, le Printemps arabe, portée initialement par la soif de dignité globalisée, après avoir esquissé la perspective de la démocratisation, à long terme et à l’échelle globale, a débouché sur un désordre déstabilisant, lourd de nouveaux dangers, qui se propagent au Proche et Moyen-Orient et en Afrique. Bref, ne nous trompons pas de siècle : certes, l’Iran reste un enjeu très important qu’il faudra relever le plus vite possible, en mutualisant nos efforts et en impliquant le nouveau pouvoir iranien dans le processus de négociations, mais il est loin d’être, aujourd’hui et demain, la seule et unique pièce maîtresse d’un énorme nouveau puzzle géopolitique, né récemment sur la vague des derniers mouvements et transformations du monde.  

Ces facteurs clés semblent-ils aujourd'hui en mesure de faire pencher globalement la balance du côté de la paix ou de la guerre ?  

Alexandre Melnik : Les chances de la paix dépendront en 2014 de la capacité de l’Humanité à sortir du « choc des civilisations » qui menace le XXIe siècle, après la fin du « clash d’idéologies » ayant façonné le siècle précédent. Pour faire pencher globalement la balance du côté de la paix – le souhait le plus cher de tous les gens raisonnables, dotés du bons sens – il faut s’extraire de la vision strictement nationaliste, confessionnelle, religieuse, ethnique, préconisant un repli sur soi (une option non seulement contreproductive, mais aussi dangereuse dans le monde global qui est déjà le nôtre), pour avancer résolument sur la voie de globalisation - celle qui ouvre à chaque individu de notre planète, indépendamment de ses origines, de sa géolocalisation, de sa couleur de peau, un nouvel horizon des possibles dans sa « race to the top » sur le chemin de son épanouissement.  

Cette démarche n’est pas égoïste, car elle sert de source d’inspiration et de référence à l’Autre, en le tirant aussi vers le haut, en montrant qu’aujourd’hui les choses qui étaient inimaginables hier encore, deviennent non seulement possibles, mais presque banales, dans un monde où B2B ne signifie plus « business to business », mais « back to Bangalore », c’est-à-dire le retour au pays de jeunes Indiens qui, après avoir fait de brillantes études aux Etats-Unis, créent chez eux de nouvelles entreprises, spécialisées dans les nouvelles technologies, et engagent leurs anciens professeurs américains (attention : seulement les meilleurs !) comme leurs consultants avec un salaire motivant.  

Cet exemple prouve par ailleurs que la globalisation - telle que je la préconise - n’efface pas les identités culturelles et nationales. Au contraire, elle peut les exacerber. Le fait que les Indiens, les Chinois, les Brésiliens utilisent les mêmes outils de travail, d’information et de communication, ne veut pas dire qu’ils deviennent moins Indiens, Chinois, Brésiliens, etc. Penser monde et penser pays, n’est pas contradictoire, c’est complémentaire. Avec cette précision qu’en adaptant nos identités et nos différences aux réalités du monde global, dans lequel nous vivons, nous les transformons d’une éventuelle arme destructrice de guerre en un potentiel outil de coopération constructive et donc – en un outil de paix.  

En conclusion, gagner la paix en 2014, cela revient à trouver un point d’équilibre entre les tendances globales et les particularités nationales. Faire émerger une synthèse gagnante au sein de la sempiternelle dichotomie géopolitique – entre le "Global" et le "Local".  

Quels équilibres, déséquilibres et rééquilibrages géopolitiques pourraient en découler ?  

Alexandre Melnik : Le principal rééquilibrage géopolitique dans les années à venir concerne la mise en place d’un nouveau paradigme civilisationnel entre le monde occidental, en perte de vitesse, vieillissant, accroché à ses « acquis » d’un autre temps, inhibé par la peur des réformes, ressassant la nostalgie de son passé, et le nouveau Global Leadership du XXIe siècle, porté par la population jeune, dynamique, de mieux en mieux éduquée, « hungry for success », résolument tournée vers l’avenir et déterminée à piloter sa vie de façon volontariste et ambitieuse. Personne ne sait ce que l’avenir nous réserve. Aucune certitude. Sauf celle que le monde de demain ne sera pas une extrapolation de celui d’hier et d’aujourd’hui. Par conséquent, l’année qui commence dicte l’impératif de refonder l’ensemble des institutions transnationales qui datent d’une géopolitique révolue. Réinitialiser notre logiciel mental par rapport aux réalités intrinsèquement nouvelles. Autrement dit – repenser le monde du XXIe siècle !  

Source :  http://www.atlantico.fr/decryptage/guerre-ou-paix-pour-21e-siecle-2014-en-donnera-t-elle-comme-1914-pour-20e-1814-pour-19e-etc-alexandre-melnik-ardavan-amir-aslani-940755.html#s7wiKqMv0mvxUtRs.99   

Alexandre Melnik. Né à Moscou, est professeur associé de géopolitique et responsable académique à ICN Business School Nancy - Metz. Il est aussi conférencier international sur les enjeux clés de la globalisation du XXI siècle, intervenant devant divers publics (universités, "think tanks", institutions d'Etat, entreprises) un peu partout dans le monde :  Etats-Unis, Chine, Russie, Canada, République Tchèque, Norvège, Algérie, Sénégal, Luxembourg, Suisse, Norvège, etc.

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog, www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.


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Alexandre Melnik : Né à Moscou, est professeur associé de géopolitique et responsable académique à ICN Business School Nancy - Metz. Il est aussi conférencier international sur les enjeux clés de la globalisation du XXI siècle, intervenant devant divers publics (universités, "think tanks", institutions d'Etat, entreprises) un peu partout dans le monde :  Etats-Unis, Chine, Russie, Canada, République Tchèque, Norvège, Algérie, Sénégal, Luxembourg, Suisse, Norvège, etc.

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog, www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

Voir également : Tour d'horizon sur différentes conceptions des origines de la ' grande guerre'  

 

 

 



 

 

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 11:55

Le Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD) de l'Ifri est heureux de vous annoncer la publication du  

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Focus stratégique n° 47

 

Drones-tueurs et éliminations ciblées.

Les Etats-Unis contre Al-Qaïda et ses affiliés

 

par Stéphane Taillat

 

Télécharger directement le texte en version pdf :

http://www.ifri.org/downloads/fs47taillat.pdf

  

Les drones armés, parce qu’ils permettent de réaliser des éliminations ciblées, jouent désormais un rôle central au service du contre-terrorisme américain. Cette pratique, d’abord initiée durant la présidence de George W. Bush, s’est particulièrement développée sous Barack Obama. L’utilisation, de plus en plus récurrente, de drones-tueurs dans la lutte contre les leaders d’Al-Qaïda et ses affiliés reflète en partie un processus d’adaptation aux différentes contraintes locales rencontrées au Yemen, au Pakistan et en Somalie. Cependant, comprendre l’émergence de cette tactique requiert surtout d’étudier les jeux bureaucratiques américains et de replacer l’essor des drones-tueurs et des éliminations ciblées dans son contexte politique, diplomatique et stratégique.

Docteur et agrégé en Histoire, Stéphane Taillat est enseignant-chercheur en relations internationales et stratégie au Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan.

Associant les chercheurs du Centre des études de sécurité de l'Ifri et des experts extérieurs, Focus stratégique fait alterner travaux généralistes et analyses plus spécialisées, réalisées en particulier par l'équipe du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD).

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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 13:45

Par  le caractère déstabilisateur, crisogène, voire polémogène, des tensions, des incertitudes et des défis qu'emportent les grands mouvements planétaires, l'époque est propice à la multiplication d'exercices de 'réflexion prospective' à différents horizons temporels (2020, 2025, 2030, 2050) et à différentes échelles (nationales, régionales et même mondiale) dont les finalités sont multiples : sectorielles, institutionnelles, politiques, stratégiques, macro-économiques, structurelles, .... autant qu'à celle d'exercices de 'planification stratégique'.
Bien que la 'réflexion prospective' et la 'planification stratégique' constituent deux démarches fondamentalement distinctes dans leurs ressorts et dans leurs déterminants, toutes deux sont étroitement corrélées lorsqu'elles sont mises au service de la préparation du futur. En particulier lorsqu´il s´agit de préparer l´avenir d´une nation, d´un Etat, d´une Union ou d´une alliance.
Parmi les exercices croisant  'réflexion prospective' et 'planification stratégique' qui ont été réalisés sur le pourtour méditerranéen au cours de la dernière décennie, celui auquel s'est livré un Etat 'intermédiaire' comme le Maroc présente indubitablement les garanties requises pour apporter les éléments explicatifs nécessaires à la compréhension du lecteur (http://doc.abhatoo.net.ma/DOC/IMG/pdf/HCPfr.pdf).

 

Voir également :

 * Ce dont l'Union européenne a le plus besoin aujourd'hui, c'est d'une vision stratégique de sa véritable place comme acteur global dans le monde

 * C'est plus que jamais aux génies culturels, scientifiques et techniques que doivent être confiées les clés des réflexions prospective et stratégique !

 * GlobalTrends 2030 GlobalTrends 2030 

 

 

 

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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 09:26
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 Le Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD) de l'Ifri est heureux de vous annoncer la publication du 
 
Focus stratégique n° 45

 

Tsahal sur tous les fronts.

L'armée israélienne dans l'incertitude stratégique
 
par Pierre Razoux
Télécharger directement le texte en version pdf :
 
Pierre Razoux est directeur de recherche à l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le conflit israélo-arabe, dont Tsahal : nouvelle histoire de l’armée israélienne (Paris, Perrin, 2008).
 

Faisant face à des menaces sur tous les fronts, ainsi qu’à des tensions d’ordre social, économique et religieux, l’armée israélienne (Tsahal) est mise sous forte pression pour accomplir sa mission principale : assurer la survie de l’Etat d’Israël. Tandis qu’au lendemain du Printemps arabe le Moyen-Orient reste en proie à une instabilité politique persistante, à la violence et au terrorisme, Tsahal tente de maintenir des capacités militaires adaptables couvrant tout le spectre opérationnel, simultanément si nécessaire. A cette fin, Tsahal envisage des stratégies à la fois défensives (emmurement, défense anti-missile, dissuasion) et offensives (frappes à longue distance, raids et opérations spéciales). Pour mettre en œuvre un programme si ambitieux, Tsahal devra poursuivre la modernisation de ses différentes forces (terrestres, aériennes, navales, et, de plus en plus, cyber) de manière soutenable tant pour son économie, que pour sa société.

Associant les chercheurs du Centre des études de sécurité de l'Ifri et des experts extérieurs, Focus stratégique fait alterner travaux généralistes et analyses plus spécialisées, réalisées en particulier par l'équipe du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD).
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Penser pour agir !

" Je préférerai toujours les choses aux mots,
et la pensée à la rime !
 "
 

(Voltaire)

 

" L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller

jusqu'au bout de sa pensée "

(Léon Blum)

 

"La démocratie est d'abord un état d'esprit"

(Pierre Mendès France)  

 

 

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