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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 10:36
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24 janvier 2015 6 24 /01 /janvier /2015 18:32
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24 janvier 2015 6 24 /01 /janvier /2015 18:31
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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 08:18

Voir le site officiel : http://www.globalsecurity.org/

 

 

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23 mai 2014 5 23 /05 /mai /2014 08:49

En tout, ce sont 50 milliards de dollars que proposent les banques au gouvernement américain pour "enterrer" définitivement le souvenir de leurs dérives immobilières. Mais l'actualité financière ne s'arrête pas là. Les fraudes au Libor refont parler d'elles et les banques ont obtenu quelques assouplissements dans la réglementation prévue par les accords de Bâle 3, donnant l'impression que les leçons de l'histoire récente n'ont pas été totalement assimilées.

Atlantico : Différentes banques américaines et européennes étudieraient en ce moment, avec leurs avocats, la possibilité de verser, en tout, 50 milliards de dollars (voir ici) aux autorités américaines pour qu'elles cessent les poursuites dont elles font l'objet à propos de leur rôle dans la crise immobilière. Le gouvernement n'exclue pas de tels versements. Face à l'appât financier, les pouvoirs publics sont-ils indéfectiblement poussés au compromis ? Les banques tenant les cordons de la bourse, celles-ci sont-elles en position de force par rapport aux États ?

Eric Lamarque : Ce montant est le résultat d’une négociation, d’un compromis. Cela est conforme à la culture anglo-saxonne qui, sur ce point, est très différente de la nôtre. Les autorités américaines sont satisfaites de cet accord. Elles n’ont pas accepté à contre-cœur. Le montant pour les banques auraient sans doute été beaucoup plus fort si elles n’avaient pas reconnues leurs torts. C’est pour cela que beaucoup en France pensent que les banques s’en tirent à bon compte et sont en position de force par rapport aux Etats. Notre culture est plutôt celle de la recherche d’un bouc émissaire et de le faire payer au maximum. Pour juger que cette somme n’est pas suffisante, il faudrait avoir une base objective comme l’évaluation des gains indument perçus par les banques pendant cette période. Ces sommes sont impossibles à calculer précisément. Pour les 16 banques concernées aux USA la somme paraît supportable. Si on regarde les résultats annuels de JP Morgan, son amende record représente un peu plus de la moitié de son bénéfice.

François Leclerc : Comment ne pas être est frappé par le sentiment d'impunité qui prévaut chez les hauts responsables des établissements bancaires, car seuls les lampistes sont condamnés – lorsqu'ils le sont ? Un mystère doit être élucidé : que faut-il donc faire pour risquer la prison lorsqu'on est banquier, puisqu'on ne risque jamais d’être condamné ? Aux États-Unis, la méthode des transactions à l’amiable est privilégiée (sauf pour Madoff) : la banque fautive paie une amende sans avoir à reconnaître sa responsabilité et en ressort miraculeusement "absous". Prenons le cas de JP Morgan la plus grande banque d'affaire américaine : cette banque a accumulé les d'amendes colosales en 2013, et cela n'est pas fini, des poursuites et des enquêtes étant encore en cours. Mais JP Morgan veut vite et à tout prix tourner la page pour "enterrer" le passé.

Bernard Marois : Il faut avant tout rappeler que les États se trouvent toujours entre le marteau et l'enclume, car d'une part ils souhaitent punir les responsables de comportements hors la loi des banques, mais d’autre part ils doivent préserver à tout prix l’économie, et on sait que les banques sont un acteur important dans son financement.

Notons également que la situation est très différente entre les États-Unis et l’Europe. Jusque dans les années 1990, les banques américaines avaient un pouvoir assez limité, car l’essentiel des financements provenait des marchés, contrairement à l’Europe continentale où les banques prévalaient dans ce domaine. Le marché bancaire américain était aussi très éclaté jusqu’à cette même époque puisque les banques étaient au nombre de 1 400 environ.

Une véritable révolution s’est ensuite produite concernant le secteur bancaire. Le Glass-Steagall Act, promulgué en 1934, qui séparait les banques d’investissement des banques commerciales, a été abrogé en 1999. Cela a donné lieu à des regroupements, et donc à l’apparition de « super géants ». A partir de 2005, elles ont acquis un rôle beaucoup plus important sans l'immobilier et la construction. C'est là qu'est intervenue la crise des subprimes, qui a été très violente, beaucoup plus qu’en Europe. Des centaines de banques ont fait faillite, quand en France seule Dexia fermait tirait le rideau. Les banques européennes avaient des pratiques beaucoup plus raisonnables et des bilans plus sains. L’État a tout de même prêté à 8%, mais il a été remboursé depuis lors. Ce qui explique que les réactions aux États-Unis ont été beaucoup plus fortes et rigoureuses, d’autant plus que le pays n’a pas prévu d’appliquer les dispositifs de Bâle III. Pour se racheter de leur laisser faire, les États-Unis ont promulgué la loi Dodd-Frank, qui sépare de nouveau les banques commerciales et d’investissement. L’amendement Volcker a renforcé ces dispositions, et les autorités ont commencé à faire la chasse aux comportements enfreignant les règles, notamment via des amendes très élevées. Le but est d’éviter que l’on pense que la collusion entre Wall Street et le gouvernement existe toujours. Souvenons-nous qu’il n’y a pas si longtemps, Goldman Sachs était en quelque sorte le représentant d’un lobby considérable, au point que l’on parlait de « gouvernement Sachs ». Des anciens de la banque appartenaient au Trésor, au NASDAQ, etc.

En Europe, la crise vient plus de l'endettement des États que de celui des banques, des ménages ou des entreprises. De plus, les dispositifs de Bâle III ont renforcé la sécurité : les fonds propres dépassent 10% à la Société Générale, et presque 11% à la BNP. Avant la crise de 2007-2008, on était en moyenne à 5%. Ceci étant, elles restent fragiles dans la mesure où leurs capitaux propres apparaissent plus importants qu’ils ne sont. Certains sont mis dans des filiales d’assurance, et continuent d’être comptabilisés comme tels alors qu’ils devraient être séparés en vertu de la différence des métiers. Idem pour les participations dans des structures d’investissement. Ces capitaux propres sont donc surévalués dans les États européens, ce qui explique notamment que Standard and Poor’s ait relativisé la solidité de nos banques. De nouveaux stress-tests seront nécessaires pour vérifier que leur solvabilité est suffisante.

Pour en revenir au possible versement de 50 milliards de dollars par les banques, le gouvernement n’est pas hostile car il n’est pas si évident de prouver devant les tribunaux que les comportements sont illégaux. L’industrie bancaire est devenue extrêmement complexe, et il peut être difficile de rapporter de façon indiscutable la preuve d’une fraude. L’État préfère toucher de l’argent qui pénalise tout de même les banques, plutôt que de rentrer dans procès très longs et qui ne concluront peut-être pas d’une façon favorable pour lui. Le but du gouvernement est de tenir plutôt que courir. Un tel arrangement s’inscrit dans la tradition américaine : ce n’est pas une faiblesse de l’État, mais de l’opportunisme et du pragmatisme.

Le weekend du 11 au 12 janvier 2014, le Comité de Bâle a décidé d'assouplir le "ratio de levier" qui sera imposé aux banques à partir de 2018 (voir ici). Ce ratio, qui demeure fixé à 3%, exercera de fait une pression moins forte qu'initialement prévu sur les banques européennes pour qu'elles renforcent leurs fonds propres. Faut-il y voir une défaite des États, qui seraient incapables d'imposer aux banques un niveau de solvabilité permettant d'éviter tout nouveau plan de sauvetage ?

François Leclerc : Les banques européennes ont développé un intense lobbying à propos de cette mesure, dont elles craignaient qu’il en résulte d’importants besoins de renforcement de leurs fonds propres. Le ratio mesurant l’effet de levier est d'ailleurs beaucoup plus fréquemment utilisé aux États-Unis qu'en Europe, où les banques sont notoirement sous-capitalisées. Au vu des assouplissements concédés, on constate qu'elles ont obtenu gain de cause. Ce qui fait suite à un autre assouplissement, réalisé en janvier 2013, portant sur le ratio de liquidités (LCR).

Autre exemple parmi d’autres : la proposition de révision de la directive MiFID à propos des services financiers qui va être présentée au Parlement européen. On ne pouvait faire moins : pour le trading à haute fréquence, elle se résume à la validation par les régulateurs des algorithmes utilisés par les opérateurs de trading haute fréquence, et à l’obligation d’installer des « courts circuits » en cas d’emballement de la machine, comme cela s'est passé aux États-Unis. Pas même question de taxer ces micro-opérations, ce qui restreindrait vite leur volume, et encore moins de revenir au fixing, ce qui est impensable ! Quant à la spéculation sur les matières premières, dont les produits alimentaires, la proposition en question se limite à permettre aux régulateurs nationaux de plafonner pour chaque opérateur, mais sans le définir, le volume d’activité sur ces produits dérivés, bien qu’ils soient le levier d’une forte spéculation. Les lobbies vont avoir du pain sur la planche et les places financières vont pouvoir pratiquer le mieux  disant en faisant de la surenchère.

Un même constat peut être fait dans les deux cas : les acteurs de la finance l’ont emporté.

Bernard Marois : Les experts du comité de Bâle ont vu que les banques avaient commencé à produire des efforts, ce qui compte tenu de la période de crise n’était pas facile, soit en augmentant le capital, soit en diminuant le bilan. Mais ces banques restent fragiles, dans une période de croissance molle, pour ne pas dire de stagnation. Il faut tout de même les ménager, car en Europe elles financent 60 à 70% de l’économie. Le comité leur donne un peu de temps, quitte à être plus exigeant plus tard.

Eric Lamarque : C’est un sujet un peu plus technique qu’il n’y paraît. Les conditions de ce calcul sont en cours de stabilisation. La définition des fonds propres retenues pour le numérateur du ratio est la plus restrictive. D’autre part, ce niveau de 3% est celui qui a toujours été envisagé dès le départ. S’il ne s’agit pas d’un renforcement des contraintes, on ne peut pas qualifier cela de défaite à ce stade. Sur ces questions d’ordre financier d’autres acteurs, comme les agences de notation, à qui on a reproché à juste de titre le laxisme durant la crise, ont maintenant des critères d’évaluation de la solidité financière (puisque ce ratio mesure bien cela) qui peuvent être encore plus durs. Donc les banques seront aussi attentives à ce que ces agence pensent du niveau actuellement retenu et comment cela impacte la note qu’elles leur attribueront.

Les démocraties sont-elles prises au piège ? Sont-elles particulièrement vulnérables face à l'industrie financière ?

Eric Lamarque : L’encadrement des pratiques des banques relèvent de plusieurs facteurs qui ce sont renforcés ces dernières années. Les Etats sont aujourd’hui face à des acteurs dont le poids financier est tel (le total de bilan de BNPP est voisin du PIB de la France) qu’ils ne peuvent plus ne s’en occuper que ponctuellement ou à l’occasion de crises. L’union bancaire et le processus de sauvetage par les banques elles-mêmes vont dans le bon sens. Ainsi le premier garde-fou est celui d’une régulation adaptée et d’autorités de contrôle compétentes, suffisamment nombreuses, pour intervenir régulièrement au sein des établissements financiers. Le problème est que souvent, ces organismes, relevant de la fonction publique, ne peuvent pas recruter les meilleurs talents en raison de grilles de salaires trop basses. Elles n’ont pas encore les budget pour se déployer efficacement. Le paiement d’amendes permet de récupérer des fonds pour financer cette supervision.

Mais on peut compter sur d’autres mécanismes. Le deuxième garde-fou serait l’existence réelle du risque de voir partir les clients d’une banque en cas de pratiques frauduleuses. Or, on n’a jamais assisté à des campagnes de boycott, par des consommateurs, d’enseignes bancaires. La mauvaise réputation n’a pas encore fait fuir les clients de façon significative.

Enfin il ne faut pas sous-estimer le sentiment du personnel de ces établissements. Il ne faut pas croire que tous les employés cautionnent les agissements de quelques traders ou d’autres collaborateurs sans éthiques. Les effets de cette mauvaise réputation sur la mobilisation des salariés dans leur établissements financier est de nature à affecter la performance globale. Les dirigeants ont donc tout intérêt aussi à tout faire pour limiter ces pratiques pour s’assurer de l’implication positive de leur salariés et managers.

François Leclerc : On pourrait être tenté de penser qu'elles ne peuvent rien face à la puissance considérable de l'argent, de cet univers financier démesuré que la Banque des règlements estime représenter 10 fois le PIB cumulé de tous les pays. L’image de cette pyramide renversée illustre au mieux en tout cas la grande instabilité du système financier. Mais, plutôt que la faiblesse des démocraties, c'est celle des dirigeants politiques qu'il convient de mettre en cause quand ils sont au pouvoir. Dans son dernier livre intitulé « Le vertige » l'ancien Premier ministre espagnol José Luis Rodriguez Zapatero narre l’histoire de son reniement de ses convictions et du programme de son parti face la puissance du marché. Mais il n’en donne pas de raison convaincante, si ce n’est la pression de ses pairs. Quant à la référence au « marché », si fréquente, l’anonymat des investisseurs qui le composent n’est-elle pas le premier pas conduisant à l’impunité, lorsque celui-ci est responsable de catastrophes, au prétexte éculé qu’il a « toujours raison » ?

Un ancien chef économiste du FMI, Simon Johnson – qui fait campagne contre les banques dites Too big to fail, ("trop grosses pour tomber"), devenues Too big to jail ("trop grosses pour aller en prison") - a décrit avec minutie les allers et retours entre le monde des finances et la haute administration américaine. Il a montré qu'au fil des alternances politiques, les mêmes personnes se retrouvaient caricaturalement des deux côtés de la barrière, pouvoir financier d’un côté, et politique de l’autre. Pour cette raison, ne doit-on pas considérer que ce pouvoir est de nature oligarchique ? Si c’est bien le cas, ce n’est pas pour leur démission qu’il faudrait critiquer les dirigeants politiques, mais en raison de leur indéniable complaisance. Et entre celle-ci et la complicité, il n'y a qu'un pas.

Comment s’y opposer ? La question reste aujourd’hui sans réponse. Décrire et faire connaître les mécanismes financiers, qu’il faudrait tout simplement interdire en raison de leur malfaisance, c’est toutefois faire œuvre de salut public. Tout en constatant la profonde défiance qui est née et se développe à l'égard du monde de la finance, qui marque peut-être un commencement, si elle ne se traduit pas par un simple rejet qui ne changera rien.

Bernard Marois : Les soupçons de collusion entre milieu bancaire et milieu politique ont existé, par conséquent l’administration américaine veut redorer son image. Ces amendes élevées participent de la volonté de montrer que les coupables payent pour leurs fautes. Le rapport de forces est tel que les Américains ont attendu d’être sorti du pire de la crise pour prendre des sanctions : d’abord sauver les banques, ensuite punir les coupables.

Selon le FBI, des traders de deux banques se livreraient avec l'assentiment de leurs supérieurs à du "front running" (utilisation de l'information de ses clients pour enrichir la banque) dès que leurs clients Fannie Mae and Freddie Mac - deux sociétés par actions créées par le gouvernement dans le but d'augmenter la liquidité du marché des prêts hypothécaires - leur communiquent des ordres d'achat (voir ici). Pourtant, le FBI dit ne pas croire à des poursuites, car les procédés en question lui semblent tout à fait légitimes. Comment expliquer ce qui ressemble fortement à de l'impunité ? D'autres exemples existent-ils ?

Eric Lamarque : Là encore il faut être très précis. Si des intermédiaires financiers utilisent des informations fournies par leurs clients pour réaliser des opérations sur les marchés financiers et réaliser des gains avec, alors, en France, on tomberait sous le coup d’infractions de délit d’initiés. Il faut pour cela que les opérations se fassent sur les marchés financiers. Il faudrait voir si ce cas est de la même nature et les risques juridiques dans le contexte américain. S’ils n’ont fait que passer les mêmes ordres que leur soumettaient leurs clients pour leur propre banque, sans délivrer d’informations précises, on est dans un problème d’éthique. En fait, il faut distinguer ce qui est pénalement répréhensible et éthiquement insupportable et se poser la question, dans ce second cas, si une nouvelle législation est nécessaire.

François Leclerc : Un responsable d’une banque américaine a récemment déclaré qu’il fallait supprimer l'utilisation des mails pour les traders, ce qui a été dans certains cas suivi d’effet. C’est dérisoire ! Combat-on une maladie en agissant sur ses symptômes ? Le sentiment d'impunité n’aura pas de raison de disparaitre tant que seul les exécutants trinqueront, et non les instigateurs présumés.

Est-ce la manifestation de l'impossibilité pour les pouvoir publics d'encadrer les activités des traders et, plus largement, des banques ? Une certaine complaisance perdure-t-elle, ou les pouvoirs publics sont-ils coincés ?

François Leclerc : Si nous sommes bien face à un système oligarchique, les acteurs sont du même monde, pouvant expliquer bien des choses !  Mais par-delà les comportements, c’est le système qui est nuisible. Sauf qu'on ne met pas en prison un système, il faut le remplacer.

Eric Lamarque : Je ne vis pas le contexte américain au quotidien. Mais pour bien connaître le secteur bancaire français, je ne considère pas que les banques opèrent en toute impunité. Le renforcement de la réglementation, notamment les principes de Bâle 3, la loi de séparation des activités spéculatives de juillet dernier, certains aspects de la loi Hamon à venir, l’union bancaire sont des évolutions marquantes qui ont modifié les conditions d’activité. Il faut maintenant mettre à l’épreuve ce nouveau dispositif et s’assurer de l’effectivité des contrôles.

Trois anciens employés de la banque hollandaise Rabobank, condamnée en octobre 2013 pour manipulation des taux Euribor et Libor, sont poursuivi par les autorités américaines pour avoir soumis des taux frauduleux de 2006 à 2011 pour renforcer leurs propres positions (voir ici). Les autorités des marchés financiers ont-elles pris acte de telles fraudes, et fait en sortes que les arrangements entre traders ne soient plus tolérés ?

Eric Lamarque : Cela montre qu’aucune banque n’est à l’abri de pratiques déviantes de certains de leurs collaborateurs. Il ne faut pas se faire d’illusion, dans les métiers manipulant des sommes énormes, les fraudes et les comportements déviants continueront à exister. La responsabilité des banques est de mettre en place les moyens suffisants pour déceler ces pratiques. Ce que les régulateurs doivent contrôler c’est la réalité et l’efficacité des dispositifs. Si on peut s’attendre à une réduction de ces pratiques, il me paraît difficile de les éliminer totalement.

François Leclerc : Ce n'est pas vraiment le cas. Une réforme a été entreprise par les autorités britanniques pour changer le mode quotidien d’établissement des indices du Libor. Mais le système déclaratif a été reconduit, en écartant une solution basée sur l’analyse de transactions effectives entre banques : les leçons n’ont pas été véritablement tirées. Les implications des malversations sur le Libor sont pourtant considérables au sein du système financier étant donné leur rôle, mais on préfère laisser glisser. Et on nous raconte l’histoire de quelques traders qui s'échangent des mails entre eux pour se rendre des petits services, en écartant tout responsabilité des banques elles-mêmes ! Est-ce bien crédible ?

Bernard Marois : Les autorités européennes ont procédé à des enquêtes et des poursuites, mais les procédures judiciaires en la matière sont assez longues. Nous nous trouvons au cœur des ces procédures, il est donc encore difficile de déterminer ce qui va se passer.

Les comportements qui ont mené à la crise des subprimes ont-ils été endigués ?

François Leclerc : L'histoire ne se répète pas forcément, mais il est tentant de relancer la titrisation, dont les marchés étaient largement désertés. Celle-ci permet d’évacuer des actifs des bilans et d’accroître le volume du crédit à fonds propres constants. Cette tentative risque d'aboutir à des phénomènes de même nature que celui des subprimes, sans être de la même ampleur. Le crédit se développe fortement aux États-Unis sur les deux marchés de l’automobile, expliquant son redémarrage, et des prêts étudiants. Vu la situation économique et le niveau du chômage, quels seront demain les taux de défaut sur ceux-ci ? L’appétit au risque étant là, le danger qu’il soit renoué avec les pratiques de la titrisation d’hier n’est pas loin.

Bernard Marois : On oublie toujours de dire que les subprimes sont des opérations qui se sont déroulées sur plusieurs années, et qui ont forcément impliqué une collusion de la part des autorités politiques, qui voyaient d’un bon œil les banques participer au financement de l’accession à la propriété par les classes défavorisées. Le gouvernement républicain de l’époque, qui se retirait du financement des logements sociaux, s’est même rendu complice de cette tendance, sans en mesurer les dérapages potentiels.

Les conditions sont-elles aujourd'hui réunies pour empêcher une nouvelle crise ?

Eric Lamarque : Les conditions sont à priori réunies pour absorber une crise telle que nous l’avons connu pour Lehman Brothers ou la dette grecque. Par contre si on devait assister à la faillite d’une grosse banque ou au défaut d’un état plus important ce n’est pas du tout certain.

François Leclerc : Les conditions ne sont en aucune manière réunies, et de toute façon la crise n'est pas terminée. En revanche, les conditions d’un rebondissement de la crise murissent. La régulation n'est que l'ombre de ce qui avait été promis, et petit à petit de nouveaux problèmes se profilent, dont ne sait ni quand ni comment ils émergeront. Parmi d’autres, un mécanisme illustre déjà ce danger : les fonds de pension américains se trouvent dans une situation difficile, une part importante de leurs réserves étant constituée d’obligations d’État, alors qu’ils doivent faire face à une hausse des taux sur la dette américaine, avec pour incidence la baisse de la valeur de leurs titres, prédite pour se poursuivre. Afin de disposer des fonds leur permettant de remplir leurs obligations, ils se tournent donc vers le marché et prennent des risques accrus pour "se refaire"...

Bernard Marois : Le gouvernement démocrate aux Etats-Unis a davantage verrouillé le système, par conséquent une crise similaire ne devrait pas ressurgir. Les maillons responsables ont été identifiés, et l’économie dans son ensemble, qui était plus ou moins complice, en a tiré les conclusions. Par contre, si les républicains reviennent au pouvoir et renouent avec leurs mauvaises habitudes, des pratiques dangereuses peuvent alors ressurgir.

Propos recueillis par Gilles Boutin

Bernard Marois est Docteur en Sciences de Gestion et Président du Club Finance HEC, qui réunit plus de 300 professionnels de la finance. Il est  aussi consultant auprès de grandes banques et d'organismes internationaux. Il travaille aussi dans le domaine du « private equity » à travers un fonds d'amorçage dédié aux « start-ups ». Il a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages dont Les meilleurs pratiques de l'entreprise et de la finance durables, à l'automne 2010.

Eric Lamarque est Professeur à l'Université Paris 1 Sorbonne - IAE et directeur du Master Finance.

François Leclerc est chroniqueur de "L'actualité de demain" sur le blog de Paul Jorion ainsi que dans La Tribune.

Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/trop-puissante-pour-etre-punie-inquietante-difficulte-democraties-controler-industrie-finance-955287.html#4LUf0qbRfDpcKpxL.99

Voir également sur ce sujet, notamment :

 *  Irresponsabilité, incompétence, corruption, manipulations, mauvaise gestion... et maintenant, ils voudraient que ce soit VOUS qui payiez ?!? par Simone Wapler

 *  De l'économie de l'insécurité ! (nouvelle édition)

 

 

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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 09:46

Pierre Larrouturou - La grande trahison - Les élites ont abdiqué, à nous de reprendre la main.

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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 15:07

Dans la confrontation actuelle entre Russie et Occident sur la crise ukrainienne, l’image de la guerre froide vient inévitablement à l’esprit et les médias en sont évidemment friands. Or, contrairement à ce qu’ils laissent sous-entendre, ce n’est pas la Russie qui cherche le retour d’un rideau de fer mais bel et bien les États-Unis. Un rideau de fer séparant anciennes puissances et pays émergents, monde d’avant et monde d’après, débiteurs et créditeurs. Et ce dans l’espoir un peu fou de préserver l’American way of life et l’influence des États-Unis sur « leur » camp à défaut de pouvoir l’imposer sur le monde entier. En d’autres termes, sombrer avec le plus de compagnons possible pour avoir l’impression de ne pas sombrer. 


Pour les États-Unis, c’est en effet l’enjeu actuel : entraîner avec eux tout le camp occidental pour pouvoir continuer à dominer et à commercer avec suffisamment de pays. On assiste ainsi à une formidable opération de retournement d’opinions et de leaders en Europe afin d’assurer des gouvernants dociles et compréhensifs vis-à-vis du patron américain, soutenue par une blitzkrieg pour les lier définitivement avec le TTIP et pour les couper de ce qui pourrait être leur planche de salut, à savoir les BRICS, leurs immenses marchés, leurs dynamiques d’avenir, leur lien avec les pays en voie de développement, etc. Nous analysons tous ces aspects dans ce numéro du GEAB, ainsi que l’utilisation subtile de la crainte d’une déflation pour convaincre les Européens d’adopter les méthodes US. 

À la lumière de la dangerosité extrême des méthodes employées par les États-Unis, il va sans dire que quitter le navire US ne serait pas un acte de trahison de la part de l’Europe, mais bien une avancée majeure pour le monde comme nous l’avons déjà longuement analysé dans de précédents numéros du GEAB (1). Malheureusement les dirigeants européens les plus raisonnables sont complètement paralysés et la meilleure stratégie qu’ils soient encore capables de mettre en œuvre actuellement, dans le meilleur des cas, semble être une simple temporisation (2), certes utile et bienvenue mais guère suffisante… 

Plan de l'article complet : 
1. BAS LES MASQUES 
2. VITE UN TTIP 
3. UNE ABERRATION ÉCONOMIQUE 
4. INSTILLER LA PEUR DE LA DÉFLATION EN EUROPE, LA SECONDE ARME US 
5. DÉBITEURS CONTRE CRÉDITEURS, LE MONDE COUPÉ EN DEUX 

Nous présentons dans ce communiqué public des extraits des parties 1 et 2.
 
 
 

BAS LES MASQUES

À l’heure d’internet et des affaires de type « -leaks », garder un secret est devenu difficile pour les agents secrets et pour les pays aux mains sales. Outre les révélations de Snowden ou de Wikileaks, on a encore appris récemment que les États-Unis étaient derrière un réseau social à Cuba visant à déstabiliser le pouvoir en place (3). Ou on a pu visionner cette vidéo fuitée opportunément sur Youtube (4) montrant les Américains à la manœuvre derrière le coup d’État en Ukraine. Ou encore, il semblerait qu’ils ne soient pas innocents dans la déstabilisation actuelle d’Erdoğan en Turquie (5), pays dont nous détaillerons la situation dans le prochain GEAB (6)… Les masques tombent… sur des évidences certes, mais que plus personne ne peut ignorer. 

Mais les États-Unis ne se contentent plus des pays en développement ou des républiques bananières... En Europe, ils parviennent également à retourner les dirigeants les uns après les autres, afin qu’ils suivent les intérêts américains docilement. Ce n’est plus « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour l'Amérique » comme le déclarait Charles Wilson (ex-PDG de GM) en 1953, mais « Ce qui est bon pour les États-Unis est bon pour l’Europe ». Ils avaient déjà le soutien de Cameron, Rajoy, Barroso, Ashton… Ils ont réussi à obtenir celui de la Pologne de Donald Tusk alors que celui-ci était fortement réfractaire en début de mandat (7), celui de l’Italie grâce au coup d’État opportun de Renzi (8), et de la France de Hollande/Valls grâce en particulier au remaniement ministériel et un premier ministre peu suspect d’antiaméricanisme. Contrairement au début de son mandat où il jouait la carte de l’indépendance, sur le Mali ou sur d’autres fronts, François Hollande semble maintenant complètement soumis aux États-Unis. Quelles pressions a-t-il subies ? L’Allemagne, quant à elle, résiste encore un peu mais pour combien de temps (9) ? Nous approfondissons cette réflexion à la partie Télescope. 

L’Europe est ainsi entraînée vers l’intérêt US qui n’est pas le sien, ni en termes de politique, ni de géopolitique, ni de commerce comme nous le verrons. Alors que les BRICS ont choisi une voie opposée et cherchent à se dégager à tout prix de l’influence désormais profondément néfaste des États-Unis, l’Europe est pour l’instant le dindon de la farce. En témoigne par exemple l’achat par la Belgique de 130 milliards de dollars de bons du Trésor américain en trois mois d’octobre 2013 à janvier 2014 (dernière donnée disponible (10)), soit un rythme annuel supérieur à son PIB (11)… Ce n’est certainement pas la Belgique elle-même qui est responsable de cette aberration, mais bien sûr Bruxelles, c’est-à-dire l’UE en tant que petit soldat US. 

Politiquement l’Europe est donc étouffée par les États-Unis qui peuvent s’en donner à cœur joie en l’absence de tout leadership. Et le moyen de sceller définitivement cette mainmise américaine sur l’Europe s’appelle TTIP… 
 
 

VITE UN TTIP

Nous l’avons déjà amplement documenté : contrairement aux discours triomphants de la « reprise » reposant sur les prix immobiliers qui remontent et la bourse qui est au plus haut, l’économie réelle US est aux abois. Le taux de privation alimentaire est plus élevé qu’en Grèce.
 
 
À droite, pourcentage de la population qui ne peut se permettre suffisamment de nourriture, par pays (à gauche, évolution 2007-2012). Source : Bloomberg / OCDE.
À droite, pourcentage de la population qui ne peut se permettre suffisamment de nourriture, par pays (à gauche, évolution 2007-2012). Source : Bloomberg / OCDE.
Les magasins, même bon marché, mettent la clé sous la porte faute de clients (12). Les demandes d’emprunt immobilier sont au plus bas, ce qui augure mal de la suite et présage un retournement imminent comme nous l’avons anticipé au GEAB n°81. 

[...] 

Mais, comme nous l’avons déjà dit, là n’est pas l’essentiel. L’enjeu majeur du TTIP, c’est la préservation du dollar dans les échanges commerciaux et le maintien de l’Europe dans le giron US afin d’éviter que ne se constitue un bloc Euro-BRICS capable de faire contrepoids aux États-Unis. 

Ainsi la crise ukrainienne, sous le prétexte de l’agressivité russe et de l’approvisionnement gazier, est un bon moyen, dans la panique, d’imposer l’agenda des États-Unis et des lobbies face à des dirigeants européens trop faibles pour agir. Ce qui n’était pas prévu, c’est que l’intérêt de ces lobbies ne va pas forcément dans le sens qu’on croit… 

[...] 
 
Voir la suite de cet article : http://www.leap2020.eu/GEAB-84-est-disponible--L-Europe-entrainee-dans-une-division-du-monde-entre-debiteurs-et-crediteurs-les-solutions_a16016.html
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19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 09:01

Il vaut la peine de lire ou de relire Anthony Giddens, certainement l’un des meilleurs sociologues britanniques vivants, mais surtout le maître à penser de Tony Blair. Il faut lire son livre de 1994 (Beyond Left and Right) et son livre plus politique de 1999 :The Third Way [1].

La force de son argumentation tient à mon avis dans sa capacité à relier la révolution des rapports homme/femme, des rapports intergénérationnels (avec la montée de l’aspiration à l’autonomie individuelle dans la nouvelle génération) et la crise du welfare state qu’il met sur le même plan que la crise et la décomposition de l’État de type soviétique. Le fondement sociologique profond de toutes ces crises et mutations serait, selon lui, l’incapacité des systèmes de solidarité universels et standardisés, imposés d’en haut, sous forme d’assistanat, à répondre aux aspirations de ce qu’il appelle, comme tous les sociaux-démocrates, la « classe moyenne ». La classe moyenne privilégierait de plus en plus la responsabilisation des individus et refuserait les lourdes impositions du welfare state (d’où le work-fare, repris en France par la droite, la CFDT et les tenants du social-libéralisme).

Derrière la réflexion de Giddens, il y a une notion centrale pour lui et qui délimite deux conceptions opposées de la politique comme « gestion des risques » par une société. Il y a :

  1. La gestion des risques « externes », sous forme de prévision universelle s’appliquant à tous les cas possibles [2]. Le fondement philosophique, c’est le rationalisme cartésien et la philosophie des Lumières, mère de « l’État providence », et de toutes les téléologies ; le fondement politique, ce serait la planification, sur le modèle du gosplan [3] soviétique (qui fit rêver un temps les planificateurs gaullistes dans les années 50), et tous les systèmes socialistes (ou communistes) d’assurance sociale mis au point à la Libération, dans les années 40.
  2. La gestion des risques internes fondée sur l’idée chère à Giddens de manufactured risk (uncertaintity), c’est au contraire la gestion des risques « fabriqués » (manufactured) par ce même rationalisme conquérant ; c’est pour Giddens la modernisation « non réfléchie » et qui se nomme : risques nucléaires, routiers et alimentaires, violences, terrorismes, etc. On sent bien ici l’empreinte classique du « postmodernisme »,mais en même temps, au-delà du biais idéologique (qui naturalise ou « psychologise » la crise du système capitaliste), Giddens soulève des problèmes réels que se pose notre société.

Problèmes réels que se pose notre société, mais sans pouvoir y répondre, contrairement au fameux adage de Marx - si souvent cité par Giddens - selon lequel l’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre ou quand elle peut les résoudre. Le recours d’une grande partie de ladite « classe moyenne » à l’assurance privée (assurance vie, fonds de pension, mutuelles complémentaires) reposerait justement sur ce refus d’une assurance universelle et donc égale pour tous, refus d’une solidarité « mécanique » (Durkheim) entre les générations, quel que soit le travailles efforts de chacun. On retrouve ici les critiques libérales contre le RMI et les « minima sociaux » équivalents du SMIC - « Pourquoi travailler si le montant du RMI est l’équivalent du SMIC ? » - ou contre le fameux « revenu d’existence » (produit par quel travail ?) prôné par les écologistes.

La spécificité de la troisième voie c’est de préciser ce que le social-libéralisme entend par « assistance sociale positive » : il s’agit de faire basculer les risques externes dans la catégorie des risques internes, c’est-à-dire, pour Giddens, des risques relevant de la responsabilité et de l’autonomie individuelle, via notamment l’implication dans les associations de bénévoles, les ONG (tiers-secteur pour la réinsertion des chômeurs, l’aide aux personnes âgées, etc.) chargées de remplacer les anciens services publics de protection sociale par des actions caritatives censées éviter la dépendance sociale et l’assistanat engendrés par les « bureaucraties » de la Sécurité sociale (où les risques externes seraient naturalisés, objectivés et non assumés, pris en charge de manière active et autonome).

Il y a une réflexion à avoir sur la nature profonde de cette « banque non marchande » qu’est la caisse de Sécurité sociale, la « banque sociale » qui ne fait pas de profit et distribue des fonds sans contrepartie (il ne s’agit donc pas de salaires différés mais de fonds non marchands), et sur la gestion paritaire des caisses de Sécurité sociale, qui s’est dégradée et étatisée, technocratisée (plus d’élections du conseil d’administration depuis les années 80). Il y a une réflexion concertée, qui a sa cohérence autour de la notion de « société du risque » chez les théoriciens du social-libéralisme, depuis Giddens-Blair, Ulrich Beck, jusqu’à Delors-Rocard-Strauss-Kahn du côté du Parti socialiste, ou de la part des intellectuels organiques du MEDEF : F. Ewald et D. Kessler.

Dans la notion de « société du risque » se cache un véritable coup de force théorique et idéologique qui consiste à confondre risques imprévisibles, aléatoires, relevant de décisions subjectives, individuelles ou collectives (sang contaminé, vache folle, accidents routiers, amiante, catastrophes nucléaires et sanitaires) et risques objectifs relevant de la structure même de la société capitaliste : chômage, exclusion sociale, précarisation, inégalités sociales devant les maladies, la mort, déficiences de notre système de solidarité sociale. Ainsi les dix mille morts de la canicule en août 2003 ont été attribués par notre ministre comme par Kouchner à une simple défaillance de notre institut de veille sanitaire, à une mauvaise connexion entre les informateurs et non à la politique menée depuis vingt ans de diminution des lits hospitaliers, de rationnement des crédits aux maisons de retraite.

Giddens tire au maximum les phénomènes structurels vers des actions d’individus autonomes parce qu’il a poussé jusqu’au bout cette « individualisation du social » revendiquée par le social-libéralisme, à l’instar de Rosanvallon ou d’Ewald.

En même temps, il serait vain de ne pas remarquer que cette poussée sociale-libérale s’appuie sur des mutations réelles de notre société : avec la révolution informationnelle, l’élévation du niveau intellectuel des nouvelles générations, même dans le cadre du capitalisme, les aspirations et les pratiques d’autonomisation individuelle, de maîtrise de l’information mettent en cause les structures délégataires, pyramidales, autoritaires, tant des institutions anciennes que des organisations censées représenter les classes dominées et bâtir des alternatives.

Les organisations du mouvement ouvrier ont profondément intériorisé en fait le système institutionnel délégataire [4], sans pouvoir le dépasser (malgré les tentatives de la CGT après 1968 autour de la section syndicale d’entreprise et de l’intervention directe non déléguée des militants de base). J.-L. Moynot, partisan des conseils d’atelier, fut écarté du bureau confédéral de la CGT en 1982. Les syndicalistes autogestionnaires de la CFDT (Rollant) seront écartés à la même période, au moment du recentrage et de la centralisation organisationnelle de la CFDT. Or, il y a un cercle vicieux entre la perte d’adhérents et le renforcement du processus délégataire via la technocratisation et l’utilisation centralisatrice de l’informatique et des médias. On cherche à pallier la désaffection des militants en transformant le syndicat en agence de services et en concentrant les décisions autour d’un sommet bureaucratique centralisé, qui privilégie les négociations au sommet et les résultats des élections professionnelles par branche. Il en est de même pour les partis politiques de gauche qui perdent leurs militants et substituent aux actions de terrain comme les porte-à-porte des opérations médiatiques. La critique par Rémi Lefebvre du « divorce consommé » entre le Parti socialiste et les couches populaires est à cet égard fondamentale [5] et pourrait s’appliquer aussi, dans une certaine mesure, à une évolution récente du PCF - qui fera l’objet d’un très vif débat après avril 2002 -, lorsque les enjeux « sociétaux » - censés être privilégiés par les « couches moyennes » - priment sur les enjeux sociaux.

C’est un obstacle fondamental aujourd’hui à une offensive de tous ceux qui sont attachés à la défense des services publics, de la solidarité universelle contre le libéralisme individualiste. Les catastrophes ferroviaires en Angleterre ou les pannes d’électricité à New York ou en Californie ne suffisent pas à contrer l’offensive libérale et à passer à la contre-offensive. La campagne des assureurs privés contre le « risque moral », reprise d’une certaine manière par Giddens et Blair (le détournement opportuniste des fonds de solidarité distribués à l’aveugle, sans contrôle des processus de réinsertion, des minima sociaux équivalents au SMIC), rencontre un large écho, surtout chez ceux qui payent lourdement leur contribution à la solidarité collective. Le (social)-libéralisme oppose fortement les « preneurs de risques responsables » (à commencer par les chefs d’entreprise, mais aussi les partisans de l’assurance privée) et les « comportements sans risques » des adhérents passifs des services de protection sociale ; cette campagne médiatique a un large écho, mais elle suppose l’existence d’une « vaste classe moyenne » bénéficiant de la croissance capitaliste et aspirant à un individualisme consumériste sans rivages. Ce qui est contredit par la paupérisation des segments les plus fragiles des couches moyennes.

Le concept même de classe moyenne a fondé toute la démarche sociale-démocrate depuis l’origine : Bern-stein en Allemagne s’opposera à Rosa Luxemburg, à Lénine et à la révolution bolchevique sur cette double base : capacité du capitalisme à s’adapter à ses crises et à élargir sa base sociale en créant une « classe moyenne » de plus en plus vaste, individualiste, opposée à la classe ouvrière et à la révolution violente. La faiblesse des révolutionnaires viendra justement d’une analyse erronée de cette classe dite moyenne qui sera diabolisée (il s’agissait alors essentiellement de la petite et moyenne bourgeoisie traditionnelle : les paysans et les petits entrepreneurs au XIXe et au début du XXe siècle). Les tentatives de Lénine durant la NEP en direction des cadres et ingénieurs aboutiront à un échec.

Aujourd’hui la situation a doublement changé : d’une part les paysans et commerçants ont cédé la place à un nouveau salariat des services qui a bien des points communs avec le salariat dit populaire (ouvriers et employés), notamment dans le secteur public ; d’autre part ce salariat connaît à son tour la crise économique, le chômage et la précarité et la notion même de classe moyenne qui a connu ses beaux jours durant les trente Glorieuses n’est plus viable [6].

Le raisonnement individualiste du social-libéralisme anglo-saxon a perdu de sa superbe lorsque les fonds de pension ont commencé à faire faillite (Enron et autres), lorsque les plans sociaux et la précarisation des emplois ont touché les cadres comme les ouvriers. Ce qui est reconnu dans La Revue socialiste à propos du cas allemand : « Après les élections fédérales de 1994, plusieurs études économiques et sociales ont montré que (...) la relative homogénéité des classes moyennes allemandes était en cours de dislocation et que celles-ci vivaient très mal une certaines “perte de repères” (...) Ce sont les classes moyennes qui ont payé l’essentiel du coût de la réunification et qui ont connu une forte baisse du pouvoir d’achat à partir du début des années 90 (...) Proportionnellement, les plus bas revenus [des “classes moyennes” (n.d.t.)] ont d’avantage contribué aux efforts financiers exigés par l’unification que les plus hauts revenus (...) Les ouvriers spécialisés (qualifiés) et les petits employés, catégories qui avaient été parmi les grands bénéficiaires du miracle économique de la fin des années 50, glissent rapidement, surtout avec une famille à charge, vers la “prospérité précaire”. D’année en année, ces catégories sociales ne parviennent plus à maintenir leur statut » (La Revue socialiste, janvier 1999, p. 88-89). On peut supposer, sans grand risque d’être démentis, qu’il en est de même pour ces couches sociales dans les autres pays européens. Faute de l’avoir compris, le Parti socialiste français a été dans le mur en 2002 et en 2005. Le phénomène est européen : les partis sociaux-démocrates ont subi une défaite historique en Autriche au profit du FPO de Heider, en Italie (Berlusconi, Alliance nationale, Ligue du Nord), aux Pays-Bas (Pim Fortuyn), au Portugal. En 2005, le SPD de Schröder paye à son tour les conséquences de ses réformes libérales du code du travail et de la protection sociale, sans être parvenu à juguler pour autant la montée du chômage.

Les raisons sont les mêmes : au lieu de pratiquer la politique de l’autruche en incriminant une erreur de « communication » ou une division de la gauche, il vaudrait mieux scruter la nature même du discours socialiste durant la campagne électorale et ses pratiques concrètes : « Les textes socialistes décrivent un monde irénique et virtuel seulement peuplé de non salariés et de certains salariés moyens et supérieurs (...) il s’adosse à la vision d’une société d’individus aspirant à l’autonomie personnelle et accorde une large place aux thématiques dites “postmatérialistes” dans la continuité de mesures prises par Jospin comme le PACS, la parité (...) [7] »

Nous partageons cette analyse, sauf sur un point fondamental. Elle analyse tend à réduire la fracture sociologique entre la « gauche plurielle » et le salariat aux seules « couches populaires ». En gros, il aurait fallu privilégier une politique et une campagne électorale tournées essentiellement vers les ouvriers et les employés qui constituent 60 % de la population active et qui seraient les principaux « perdants » de la politique de Jospin. C’est également un point de vue défendu par une partie du Parti communiste français et les groupes d’extrême gauche. Nous ne partageons pas ce point de vue parce qu’il nous semble reposer sur un contresens majeur. Il y aurait en quelque sorte des « gagnants » (les cadres, la classe moyenne) et des perdants : les « classes populaires » (ouvriers et employés). C’est faux, comme est erronée l’analyse-bilan sur les 35 heures « favorables aux cadres, défavorables aux classes populaires ». Ce point de vue continue en effet à se référer au mythe d’une classe moyenne gagnante et d’exclus marginalisés par la « modernisation » économique, par les nouvelles technologies...

Or les luttes des enseignants, des chercheurs, des intermittents du spectacle, des professionnels de la santé invalident complètement cette thèse, comme les études statistiques (Chauvel, Baudelot, Piketty) sur l’évolution des salaires et des revenus depuis les années 80-90. L’unité mythique du groupe cadres (moteur de la « classe moyenne ») éclate complètement et fait apparaître d’énormes clivages entre les véritables cadres supérieurs alliés à la bourgeoisie par leurs revenus (notamment mobiliers et immobiliers) et leurs positions sociales et toute une série de catégories salariées qui basculent dans la prolétarisation par leur statut et leurs revenus. En avril 2002, le vote des enseignants, pour autant que l’on peut se fier aux sondages après les urnes, a lui aussi fait défaut à Jospin au profit des candidats protestataires de gauche : 22 % des enseignants auraient voté pour Jospin (sondage Sofres sortie des urnes), alors qu’ils étaient 46 % aux présidentielles de 1995 [8]. En 2002, 7 % auraient voté pour Besancenot, 8 % pour Mamère, 8,5 % pour Chevénement. Le fort recul du Parti socialiste chez les ouvriers et les employés (Mitterrand 1988 : 42 % du vote ouvrier, 38 % du vote employé ; Jospin 2002 :13 % du vote ouvrier ; 12 % du vote employé) ne doit pas nous faire oublier son recul dans d’autres couches salariées abusivement agglomérées au groupe cadres, alors que de multiples liens unissent maintenant ouvriers, employés et couches salariées intermédiaires.

Les résultats du référendum du 29 mai 2005 sur la Constitution européenne ne font que confirmer notre hypothèse. Selon les premiers sondages réalisés par TNS-Sofres pour Le Monde [9], si 81 % des ouvriers, 79 % des chômeurs ont voté non, il en est de même pour 56 % des professions intermédiaires et 60 % des employés. Quant aux professions intellectuelles et cadres supérieurs, s’ils ont voté oui à 62 %, leur non progresse par rapport au scrutin de 1992 sur le traité de Maastricht. Selon un sondage Ipsos-Le Figaro des 13-14 mai, les comparaisons avec les sondages sortis des urnes BVA-France 2 en 1992 donneraient un non en hausse de 27 points chez les professions intermédiaires et les employés, de 7 points chez les cadres supérieurs et professions intellectuelles, et de 14 points chez les diplômés du supérieur.

L’hypothèse défendue par les partisans du oui d’un « vote d’humeur », « émotionnel », d’un cri d’angoisse des « perdants », des exclus de la « modernisation » ne tient plus : comme le note l’analyste d’Ipsos, Philippe Hubert, « le fait que le non touche fortement des classes aisées et diplômées révèle l’existence d’un non “cultivé” ou “raisonné”, bref un non fondé idéologiquement et de conviction. Un non “informé” même, puisque selon la dernière enquête Ipsos, le non est plus fort chez les personnes ayant lu le traité que chez celles ne l’ayant pas lu. C’est là une différence majeure et essentielle par rapport au contexte de Maastricht : l’adhésion au traité ne croît pas avec le niveau d’information. »

L’ampleur inédite des forums sur Internet durant la campagne du référendum de 2005 et le rôle décisif qu’y ont joué les partisans du non, le rôle d’organisations comme Attac où dominent les professions intellectuelles et les diplômés du supérieur, renforcent encore cette hypothèse. Enfin, l’agglomération arbitraire par l’Insee des professions intellectuelles et des cadres supérieurs confond dans une même catégorie socioprofessionnelle cadres du privé et cadres du public, professions intellectuelles paupérisées (enseignants, travailleurs sociaux, journalistes pigistes, artistes) en peine révolte sociale et cadres supérieurs du privé en mobilité ascendante.

Les enquêtes de l’Insee montrent d’autre part le contexte socio-économique tout à fait nouveau dans lequel se construisent les identités ouvrières. 50 % des ouvriers sont aujourd’hui dans les services ou exercent une fonction de service (maintenance, entretien) et les imbrications sont nombreuses d’une part entre les ouvriers et les agents de service, les employés de commerce (conditions de travail de type industriel - travail à la chaîne - mais avec la spécificité de la relation de service et une plus grande autonomie), d’autre part entre une fraction des employés qualifiés et les couches moyennes salariées. L’apparente stabilité du vote cadre entre 1995 et 2002 cache un net détachement d’une partie des couches salariées des services publics les plus exposées à la précarisation et à la dévalorisation sociales [10].

Nouveaux rapports de classe ou logique d’intégration sociale ? Les enquêtes se multiplient qui soulignent l’explosion des inégalités sociales y compris à l’intérieur des fameuses « classes moyennes [11] » ; reste à analyser la signification de ces « segmentations » des « classes moyennes » et des « classes populaires » : s’agit-il d’une forme nouvelle d’exclusion qui fait toujours référence à l’opposition entre les in et les out, ou bien au contraire d’une manifestation majeure de la « prolétarisation » des couches moyennes salariées, touchées à leur tour par les formes nouvelles de l’exploitation capitaliste (chômage de masse, précarisation-flexibilisation) ?

Dans son ouvrage récent (Pour l’égalité réelle - Éléments pour un réformisme radical [12]) Dominique Strauss-Kahn prend bien en compte les nouveaux clivages qui opposent la « classe moyenne » et le véritable groupe des « privilégiés [13] » (baisse des revenus, exclusion de l’habitat des grands centres ville, etc.), il note que l’échec socialiste de 2002 a été dû pour partie au sentiment dans les classes populaires et moyennes de ne pas avoir été entendues, mais il persiste, comme la plupart des responsables du Parti socialiste, à privilégier une approche en termes d’exclus et d’inclus. Les inégalités sociologiques, les clivages intercatégoriels sont figés dans des clivages territoriaux, au point que Dominique Strauss-Kahn parle d’« inégalités de destin », ce qui renforce encore le constat fataliste, alors même que tout son propos politique vise au contraire à réduire ces inégalités sociales. Pour remonter à la racine même de ces inégalités sociales, il aurait fallu analyser l’originalité de la crise actuelle du capitalisme (qui commence au début des années 70), sa financiarisation [14], avec pour conséquence la fuite en avant des politiques publiques néolibérales et la remise en cause des politiques keynésiennes.

Force et faiblesse du néolibéralisme. Reste à expliquer la force d’attraction de ces politiques néolibérales sur les couches moyennes salariées mais aussi sur les couches populaires. Pourquoi en, effet, la relève des gouvernements conservateurs en Allemagne comme en Grande-Bretagne a-y-elle été assumée par des socialistes convaincus que seul le social-libéralisme pouvait répondre à l’ultralibéralisme ? Pourquoi l’énorme succès électoral de Blair et du New Labour en 1997 auprès de ceux qui avaient été déçus par l’expérience et les promesses de Thatcher ? Pourquoi l’électorat travailliste, même en 2005, hostile à l’intervention en Irak, se dit-il pourtant relativement « satisfait [15] » d’une politique économique libérale certes, mais qui a réduit le chômage [16] ? Même si la majorité des emplois créés sont précaires et à temps partiel, ne sont-ils pas jugés préférables au chômage de longue durée, dans un contexte mondial où le capitalisme est perçu comme indépassable ?

Pourquoi le même glissement politique, culturel, plus tardif, chez les sociaux-démocrates et les Verts allemands ? Même interrogation pour l’ex-PCI en Italie avec un rapport de forces électoral sans discussion entre le petit Parti communiste maintenu (Rifundatione Communista ne dépasse guère les 5-6 %) et le nouveau parti social-démocrate, les Démocrates de gauche (30 %), et ce malgré les énormes potentialités de mobilisation collective des « mouvements sociaux » italiens. Pourquoi les ouvriers de la Fiat, votent-ils pour Berlusconi ou Rossi ? Pourquoi, après les manifestations monstres (plusieurs millions de manifestants) des pacifistes dans les grandes villes espagnoles, les élections régionales et locales ont-elles été favorables à Aznar ? Pourquoi en 2004 un vote massif pour Zapatero, tenant du social-libéralisme, au détriment de la gauche communiste et radicale ? Peut-être parce que ceux qui manifestent contre la guerre, contre le néolibéralisme, contre l’OMC en Italie et en Espagne (les jeunes étudiants ou les diplômés précaires qui vivent encore chez leurs parents, faute de revenus et faute de logements disponibles, et ne votent pas, ne sont pas inscrits sur les listes électorales) ne sont pas les mêmes que ceux qui votent ? Mais peut-être aussi parce que les partis communistes ou les organisations proches n’ont pas su répondre aux aspirations des nouvelles générations de salariés, et notamment les jeunes diplômés et les femmes.

Comment répondre théoriquement et politiquement à cette vague déferlante néolibérale, hégémonique dans le salariat, notamment chez les jeunes, si l’on en reste à la « défense » des « acquis » de l’État providence, à la conception « machiste » d’une assurance sociale tournée vers le travail des hommes (ouvriers et cadres) et le « non-travail » (non reconnu) des femmes (travail domestique + travail professionnel à temps partiel, comme salaire d’appoint, etc.) ?

Les mirages du libéralisme « social ». Il nous faut tout d’abord dissiper l’illusion, entretenue par les socialistes libéraux, d’une distinction radicale entre libéralisme « social » et libéralisme « pur » ou « ultralibéralisme [17] ». Selon les promoteurs d’un libéralisme « social », le libéralisme inclurait dans ses principes constitutifs une « autorégulation » de l’économie de marché ; ce sont les acteurs du marché eux-mêmes qui produiraient des règles, des normes destinées à corriger les excès ou les dérives du laisser-faire. L’intervention de l’État régulateur, l’arbitrage d’instances externes produites par la société civile sont ainsi présentés comme des attributs de la pensée libérale « normative ». On a quelque peine à déceler cependant comment ce raisonnement diffère des idées de F. Hayek,le pape du néolibéralisme, qui postule une « autorégulation » du marché. Pour Hayek, « l’ordre du marché, comme système d’intérêts médiatisés, porte en lui-même le principe régulateur des contradictions du capitalisme [18] ». En quoi cette autorégulation « spontanée » des marchés sans recours extérieur se distingue-telle des « régulations immanentes » destinées à contrôler les « effets externes » (selon le langage libéral classique) du laisser-faire ?

En revanche, s’il n’y a pas d’autorégulation « spontanée » des marchés, comment parler de régulations « immanentes » à propos des règles formulées par des autorités « extérieures » au marché ? On ne voit pas par quel miracle cette intervention normative, ces règles « en surplomb » pourraient être une émanation naturelle du marché, ou être élaborées par les acteurs de la « société civile ».

Deuxième raison qui invalide fortement l’idée d’un libéralisme « social », c’est la filiation assumée entre libéralisme économique et libéralisme politique ou moral. Au nom de la référence commune, dans les deux libéralismes, à l’autonomie, à la « prise de risque » individuelle, on rallie sous l’étendard des libertés les deux composantes de la révolution bourgeoise de 1789 : la liberté d’expression du citoyen et la liberté d’entreprendre du capitaliste, « l’existence d’un marché étant requise pour que chacun puisse exprimer son jugement ». Il n’y aurait donc pas de distinction sur le marché du travail entre le vendeur de sa force de travail et le propriétaire capitaliste des moyens de production : tous deux chercheraient à « faire fructifier leur travail, leurs talents ». On met ainsi sur le même plan le « capital culturel » des intellectuels salariés [19] et le capital « économique » du propriétaire capitaliste de l’entreprise.

En même temps, la référence insistante de ces libéraux aux idéaux du socialisme s’exprime notamment dans la lutte revendiquée contre les inégalités sociales à l’école, dans le logement ou dans l’accès aux soins. Mais comment est-ce compatible avec les principes mêmes du libéralisme [20] ? Bien plus, comment peuvent-ils à la fois prôner l’égalité de tous dans l’accès aux services publics et la primauté d’un « marché libre où s’exerce une véritable concurrence », voire une évaluation marchande, avec les mêmes instruments de mesure, de ces « biens publics » non marchands ? Il en est de même pour l’argumentation (« sociale ») libérale qui justifie la privatisation des services publics au nom de la concurrence libre et non faussée : comment admettre, si la référence au service public a encore un sens, que des entreprises capitalistes privées, gouvernées par les critères du profit et de la rentabilité, puissent offrir les mêmes prestations que des entreprises publiques gouvernées par des principes non marchands de solidarité et d’égalité ? Il suffit de prendre l’exemple des chemins de fer britanniques - privatisés -, des services d’électricité en Californie ou des organismes de santé aux USA, pour prendre la mesure du caractère pour le moins « utopique » de ce libéralisme « social ».

Jamais, en revanche, n’est envisagée une véritable « troisième voie », dépassant tant la privatisation libérale que l’étatisation des services publics, comme le proposait déjà Jaurès - pourtant si souvent citée par Dominique Strauss-Kahn. Les projets de loi présentés par Jaurès pour la nationalisation des mines de charbon proposaient en effet une véritable socialisation non étatique, décentralisée, des entreprises, avec une participation effective des salariés et des collectivités locales à la gestion des mines.

Le projet de Sécurité-emploi-formation (SEF) présenté aujourd’hui par le Parti communiste français [21] a sur ce plan le grand mérite d’éviter les pièges de l’étatisme et de la privatisation libérale. Il propose une mutualisation des financements des entreprises, un engagement responsabilisé (avec obligation de résultats) tant des aides publiques que des stratégies des entreprises en matière d’emploi, une mobilité active, volontaire des salariés dans le choix des emplois et des formations et ce à tous les niveaux du territoire : bassins d’emploi, département, région, espace national, européen, etc.

Ce qui distingue le SEF des projets libéraux concurrents qui se multiplient (depuis le rapport Boissonnat sur les contrats d’activité jusqu’au rapport Cahuc-Kramarz au Premier ministre Raffarin), c’est d’une part une sécurisation systématique des trajectoires individuelles (dans l’emploi comme dans la période de formation) et d’autre part une intervention décisive des salariés eux-mêmes et de leurs représentants dans les choix de gestion des entreprises et dans les négociations pour les contrats d’embauche. Tant il est vrai que la référence très consensuelle aujourd’hui à la « mutualisation des risques » peut cacher une précarisation et une flexibilisation subie des salariés.

Reste maintenant à mettre en ?uvre le projet SEF. Où sont ces « chantiers » décentralisés, décidés unanimement lors du dernier Congrès du Parti communiste français, ces fameuses « expérimentations » locales, d’en bas, qui font si peur aux partisans de l’État républicain à l’ancienne parce qu’il y voient la main du Diable (le libéralisme manipulant tout ce qui est décentralisé) et n’ont pas confiance dans des initiatives locales venues du peuple [22] ? Comment d’autre part la CGT, qui a son propre projet de « sécurité sociale professionnelle », va-t-elle le mettre en ?uvre ?

Ne faudrait-il pas d’ailleurs engager sur ce dernier point un débat précis, concret, avec le Parti socialiste qui prend parti à son tour pour une sécurité d’emploi et de formation, apparemment dans les mêmes termes que le Parti communiste français et la CGT ? Rappelons ce qu’en dit Henri Weber, proche de Laurent Fabius, au cours d’un bilan sans complaisance de l’échec du Parti socialiste en avril 2002. Il commence par constater « notre incapacité [celle du PS] à donner une réponse convaincante à la précarisation progressive de la condition salariale que porte le capitalisme contemporain ». Puis il propose : « La bonne réponse réside dans la sécurisation des parcours professionnels, la mutualisation des risques sociaux liés aux changements techniques et économiques. Il faut adapter le droit du travail à l’évolution du travail salarié dans la société de services fondée sur la connaissance, c’est-à-dire au recul du travail à temps plein, à durée indéterminée, dans la même entreprise, tout au long de la vie, caractéristique de la société industrielle. Il faut promouvoir un nouveau statut professionnel qui permette aux salariés d’alterner, dans de bonnes conditions de sécurité économique, des périodes de travail en entreprise avec des périodes de formation, de congé parental ou civique ou de travail indépendant. Il s’agit de mettre en place une “sécurité sociale professionnelle”, selon l’expression de la CGT, comme on a mis en place, à la Libération, la Sécurité sociale, contre la maladie, le vieillissement, les accidents [23] ».

Le texte prend bien garde de reprendre les passages les plus libéraux du rapport Boissonnat bien critiqués par Boccara [24], il insiste sur la sécurité nécessaire de cette mobilité voulue emploi-formation (« alterner, dans de bonnes conditions de sécurité économique, des périodes de travail en entreprise, avec des périodes de formation »). Qui va trancher entre les interprétations libérales (fondées sur la précarisation-flexibilisation) et les interprétations sociales (fondées sur une véritable mobilité sécurisée et assumée des parcours professionnels) ?

À défaut de répondre à une telle question, faute encore de véritables expérimentations alternatives, on peut déjà s’interroger sur l’état d’esprit des salariés concernés. Des enquêtes sociologiques nous permettent-elles de répondre aux questions suivantes.

  1. Quel est le degré d’adhésion des différentes fractions du salariat à l’idée d’une défense inconditionnelle du travail à temps plein dans la même entreprise ou dans le même service ? Combien de jeunes rêvent d’être fonctionnaires à l’ancienne [25] ?
  2. Quel est le degré d’adhésion des différentes fractions du salariat à l’idée d’une mobilité assumée emploi-formation, dans le cadre d’une mutualisation du financement de ses emplois successifs ?

Ce que nous savons sur l’acceptation d’une certaine flexibilité-mobilité chez les professionnels du spectacle [26] s’applique-t-il aux salariés des industries de masse et aux salariés de la fonction publique ? Nous savons déjà que la crise du recrutement des infirmières à statut dans les hôpitaux est due en partie au développement des infirmières intérimaires à statut libéral : elles ont fait ce choix pour mieux aménager leur temps de travail en fonction de leur vie familiale. Mais leur implication personnelle dans la vie de l’hôpital (leur non syndicalisation, etc.) n’est pas du tout la même que celle des infirmières à statut public.

Excès d’individualisme d’un côté, excès de dépendance à l’égard des organismes d’assistance sociale du côté de certaines fractions du prolétariat ? Peut-on dissocier les difficultés des plans sociaux de reconversion et les problèmes particuliers posés par certains types de main-d’ ?uvre ouvrière dont la formation initiale est très faible et qui n’ont jamais connu de formation permanente qualifiante ? Là encore ne va-t-on pas se trouver devant des salariats très clivés ?

Deux types de salariat, l’un âgé (salariat féminin ou d’origine maghrébine ?), peu qualifié, dans les petites villes ou en milieu rural, très réticent devant les programmes de reconversion, l’autre jeune et diplômé, beaucoup plus mobile ? Deux types de bassins d’emploi aussi : des bassins d’emploi marqués par la monoindustrie et offrant peu de perspectives aux nouvelles générations diplômées (les bacs-pro et les bacs-plus des enfants d’ouvriers à Sochaux-Peugeot dont parle Stéphane Beaud [27] par exemple) et les marchés du travail diversifiés des grandes villes comme Paris. Mais deux jeunesses aussi : une jeunesse « étudiante et bourgeoise » bien dotée scolairement et socialement qui expérimente un nouvel « individualisme des m ?urs », entièrement dégagée de la tutelle des parents ; et une jeunesse populaire condamnée à un « repli contraint et forcé sur le foyer des parents », faute d’un emploi minimal pour financer un logement indépendant [28]. Toutefois la forte montée du chômage et la scolarisation longue de masse vont brouiller cette opposition trop simple, toujours au centre des travaux de Baudelot et Establet, entre les bourgeois et les prolos. À la mise au travail précoce des jeunes enfants d’ouvriers très peu scolarisés durant l’entre-deux-guerres (A. Prost) a succédé une période de « postadolescence » (O. Galland),un moratoire pour tous les jeunes scolarisés où même les diplômés, les bac-plus vont se trouver confrontés au chômage et à la précarisation. Sans effacer les oppositions anciennes qui perdurent entre enfants de cadres et enfants des couches populaires, la précarisation d’une partie des couches moyennes salariées et la scolarisation longue d’une partie des enfants des milieux populaires [29] vont cependant contribuer à resserrer les liens entre des fractions du salariat autrefois opposées. Les jeunes qui manifestent pour la paix, contre la mondialisation marchande, qui galèrent dans des petits boulots et vivent toujours chez leurs parents, ne sont pas tous des enfants de bourgeois repus !

Clivages sociétaux et clivages de classe. Le décrochage spectaculaire de la référence de classe dans le vote ouvrier en faveur de Le Pen a mis en lumière la complexité des relations actuelles entre l’économique et le culturel. Il n’y a pas que le racisme, la xénophobie qui brouillent les identités de classe. Les chercheurs du Cevipof ont pu montrer que les valeurs du « libéralisme culturel » (les références à la liberté sexuelle, à l’anti-autoritarisme, à l’ouverture à l’autre) n’étaient pas nécessairement liées à la référence au libéralisme économique (privatisation, individualisme, hostilité aux syndicats) qui avait été le soubassement traditionnel de l’opposition droite/gauche. Mais là encore ce brouillage identitaire a des prolongements politiques. Il est en effet revendiqué par le social-libéralisme pour justifier la théorie de la classe moyenne et de l’individualisation du social : la croissance capitaliste aurait peu à peu effacé les grandes fractures sociales, les inégalités sociales et mis au premier plan des revendications « postmatérialistes » pour « plus de libertés et d’autonomie individuelles, davantage de reconnaissance des spécificités de l’identité de chacun et de protection contre des risques variés issus de transformations de la société [30] ».

Les débats autour du PACS, de la parité, de l’autorité, de l’immigration remplaceraient les anciens clivages politiques autour des nationalisations ou de l’État providence. En même temps, ce primat accordé au socié-tal servirait de justificatif à une privatisation des grands services publics et de notre système de protection sociale, au nom d’une conception « positive » de l’assistance sociale (Giddens-Blair, Rocard-Delors).

On peut répondre à ces arguments en faveur du primat du « sociétal » en mettant en avant les déterminants économiques et sociologiques du vote Le Pen : le chômage et la précarisation du travail jouent un rôle décisif, comme le démantèlement des anciens réseaux de la sociabilité ouvrière. Nous avons vu de même comment les références à l’antiuniversalisme (le refus de l’autre), lors du vote, pouvaient être contredites par les vagues de solidarité soulevées par les grèves de 1995 ou de 2003.

Mais ne faut-il pas aller plus loin et essayer de mieux articuler l’économique et le culturel ? L’exemple nous en est donné dans les tentatives de certains courants féministes proches du marxisme [31] pour « penser ensemble », sans les confondre, rapports de classe et rapports de genre (ou de sexe au sens culturel du terme). Ainsi H. Hirata et D. Kergoat proposent-elles [32] d’analyser les rapports de classe « en tant qu’ils impriment des contenus et des directions concrètes aux rapports de sexe et à l’inverse les rapports de sexe comme apportant des contenus spécifiques aux rapports de classe... Les rapports sociaux forment un treillis : il y a séparation et entrelacement, contradiction et cohérence de ces rapports. L’un et l’autre sont transversaux à l’ensemble de la société ».

Ainsi « le fait que ce n’est plus le mineur de fond ou le métallurgiste, mais plutôt l’institutrice, l’assistante sociale, les infirmières [33] qui sont les figures centrales du nouveau salariat pose de problèmes à la conscience de classe [34] », mais d’un autre côté l’identité femme est à son tour traversée par les rapports de classe que masquent certaines revendications féministes pour la parité qui se placent d’emblée en dehors de la division sociale du travail.

Or les rapports de domination homme/femme ne peuvent à eux seuls expliquer les relations complexes, ambivalentes, de domination-coopération entre les femmes salariées à temps plein sur des emplois bénéficiant de garanties sociales et les femmes réduites à l’emploi précaire d’aides à domicile qui permettent le travail salarié « noble » des premières. On peut imaginer bien des cas de figure, depuis les relations entre des femmes sans diplôme ni qualification salariées comme aides-ménagères par des femmes salariées diplômées... et exploitées - voire dominées sur le marché du travail formel - ; des étudiantes diplômées employées pour payer leurs études par des femmes salariées... sur un emploi précaire. On peut aussi évoquer les rapports classe-sexe-ethnie, dans un pays très inégalitaire comme le Brésil, entre des femmes salariées dans des emplois qualifiés du secteur formel (par exemple comme assistantes sociales ou enseignantes) et des hommes noirs [35] employés comme domestiques, hommes à tout faire. Le brouillage identitaire évoqué par H. Hirata et D. Kergoat est donc à double entrée et va dans les deux sens : les rapports de travail brouillent les rapports de genre, comme les rapports de genre (et ethnique) brouillent les rapports de travail, de classe.

Nous n’avons souligné jusqu’ici que les facteurs de différenciation, de fragmentation, de brouillage de rapport de classe par les rapports culturels. Or si classe et genre divergent, ils peuvent aussi converger dans certaines conditions lorsque des luttes menées surtout par des femmes (assistantes sociales, infirmières, enseignantes) donnent une coloration particulière à la lutte des classes en introduisant les enjeux spécifiques des services dans le monde du travail marqué jusqu’ici par la révolution industrielle et la division entre le travail marchand (masculin) et le travail domestique (féminin) qui rendait possible à la fois la production et la reproduction du travail masculin. La salarisation massive des femmes, y compris mariées et mères de famille, dans les années 60-70 a complètement bouleversé cet équilibre aussi vieux que la société capitaliste et que la division spatiale et temporelle entre travail professionnel et activités domestiques.

L’ambivalence du service à autrui, issu du monde domestique, débouche d’emblée sur une confrontation entre rapports d’exploitation et rapports de domination culturels : le travail de service peut asservir (pensons aux emplois de domestiques ou de certains services à domicile dont nous parle André Gorz) ou permettre l’épanouissement individuel, des formes de coopération, de partage d’expériences, comme dans la relation enseignant-enseigné, artiste-spectateur, soignant-malade.

La parenté entre cette ambivalence du travail professionnel dans les services et l’ambivalence subie par les femmes dans leur travail domestique, le début de transformation des relations des hommes au travail domestique - qui « commence » à être partagé (plus en Suède qu’en France) - vont donc dans le sens d’un début de convergence.

Jean Lojkine est sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS

Source (et notes de bas de pages) : http://www.gabrielperi.fr/Retour-sur-les-fondements

Voir également :

 Où en est la fameuse 'troisième voie' ?

 * La social-démocratie, naufragée de la dette ? Réhabiliter d'urgence la solidarité budgétaire ! par Frédéric Ménager (Le Monde) 

 * L'innovation, un concept qui participe d'une logique économique et financière qui relègue l'intervention publique à un rôle secondaire

 * Accordons la licence bancaire au MES pour redonner à la puissance publique la souveraineté qu'elle a perdue ! 

 

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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 10:18

Le lecteur désireux de srusse en se dégageant des manipulations diverses est invité à prendre connaissance des articles publiés dans la rubrique du nouveau blog d'Erasme dédiés spécifiquement à la crise ukraino-russe ; une crise qui se révèle en fait être davantage une crise d'un "occident hétérogène qui se cherche un avenir' doublée d'une affirmation du retour de la Russie comme puissance mondaile qu'il faut cesser d'insulter : http://regards-citoyens-europe.over-blog.com/tag/Crise%20ukraino-russe/

 

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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 21:19

L’économie mondiale comme bien public global

La réflexion sur la gouvernance mondiale doit partir de la notion de bien public mondial. Les biens publics ont, en théorie économique, deux caractéristiques fondamentales : la non-rivalité dans leur consommation et la non-excluabilité de leurs consommateurs. Ils peuvent être purs ou impurs et l’échelle de leur mise oeuvre peut varier. Les exemples de biens publics mondiaux et d’externalités mondiales sont nombreux : la sécurité internationale (la stabilité politique globale), la stabilité économique, l’environnement, l’assistance humanitaire ou encore l’avancement des connaissances. Une des raisons d’être des institutions du système des Nations Unies fut précisément la nécessité de pouvoir disposer d’un moyen, à l’échelle mondiale, de réguler la sécurité internationale et ses externalités.

Il y a bien longtemps déjà que l’on a reconnu à la stabilité économique mondiale la caractéristique d’externalité internationale : un ralentissement économique dans un pays peut avoir des effets sur l’économie des pays voisins. A l’inverse, de nombreux pays profiteront d’une économie mondiale dynamique. Les institutions créées dans l’après-coup de la seconde guerre mondiale visaient justement à accroître la stabilité de l’économie mondiale, et donc à hâter la prise de conscience que celle-ci est un bien public mondial. Les normes internationales sont également des biens publics mondiaux. L’institution d’une palette de normes internationales judicieuses peut contribuer à améliorer l’efficacité des marchés de biens, de services et de capitaux (ici, la notion de normes est large et se réfère à l’ensemble des pratiques homogènes sur un marché donné). Il est évident que le développement de ces pratiques implique des gains d’efficacité considérables.

La mondialisation et l’action collective

C’est également un lieu commun d’observer que la mondialisation se développe et qu’il en résulte une intégration plus grande des pays du monde qui, du coup, se rapprochent les uns des autres. Ce rapprochement, rendu possible par l’abaissement des coûts de transport, de communication et de nombreux obstacles institutionnels, rend la problématique des biens publics mondiaux et des externalités qui y sont attachées de plus en plus centrale. A mesure que cette économie mondiale se renforce, la nécessité de l’action collective se fait de plus en plus pressante. Il faut comprendre à ce sujet qu’une action collective globale qui serait portée par une communauté globale devient potentiellement de plus en plus efficace à mesure que les biens publics mondiaux et les externalités, positives et négatives, montent en puissance.

Le problème est que cette action collective exige des mécanismes de prises de décision, que nous pouvons nommer « gouvernance », pour exister. Mais le système international qui s’est développé depuis des décennies de manière ad hoc est un système de gouvernance globale sans gouvernement global. Ainsi, alors que nous manquons à l’évidence d’un système complet de gouvernement global, semblable à celui que l’on peut observer au plan national ou local dans un pays, il existe cependant un réseau complexe d’arrangements internationaux, qui, pris ensemble, forment la gouvernance mondiale. Ce réseau comprend de nombreux traités internationaux (par exemple ceux de Montréal et de Kyoto) et un ensemble de lois internationales, plusieurs traités comprenant en outre des mécanismes de prise de décision. Qui plus est, de nombreuses décisions touchant à l’économie mondiale sont prises dans le cadre des institutions internationales du système des Nations Unies, notamment le Fond Monétaire International (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le problème vient de ce que, faute d’un véritable gouvernement mondial, ces institutions sont gravement défaillantes.

L’exemple de l’Uruguay Round est à cet égard éclairant. Les discussions qui ont porté sur les enjeux commerciaux des droits de propriété intellectuelle (plus connues sous le nom d’accord TRIPS) impliquaient de nombreuses conséquences pour la recherche, la santé et le développement des pays les moins avancés. Or, le représentant américain à l’OMC a choisi d’ignorer les mises en garde nombreuses et répétées que lui ont adressées le Council of Economic Advisers et l’Office of Science and Technology Policy de la Maison Blanche sur ces questions au nom de l’indépendance dont ce représentant jouissait dans l’exercice de son mandat. Le résultat de cet autisme fut un accord mauvais pour la recherche, encore plus mauvais pour les pays en développement et catastrophique pour la santé des citoyens. Ce système pyramidal de décision implique en outre que des intérêts privés peuvent plus facilement s’insinuer dans les négociations, rendant le processus de décision encore plus défaillant.

Le trop peu et le trop plein d’action internationale

En somme, deux problèmes résultent des faiblesses des institutions économiques internationales. Le premier problème est que des défaillances décisives de marché ne sont pas réglées : certains biens publics mondiaux devraient être produits et fournis aux populations et ils ne le sont pas, certaines externalités globales devraient prises en compte et elles ne le sont pas.

Le second problème tient au fait que la scène internationale est souvent utilisée, en revanche, pour trouver des solutions à des problèmes qui n’ont rien à y faire et que les acteurs de ces institutions tentent de régler à l’abri de l’opacité et du secret, ce qu’ils ne pourraient justement pas faire dans le cadre démocratique national. Et pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi.

Les origines du système financier international

A la fin de la seconde guerre mondiale, le problème international auquel on accordait le plus d’importance était le fait qu’un ralentissement dans un pays était susceptible de nuire à un autre pays. Pour comprendre la raison de la création du FMI, il faut ainsi se replacer dans le contexte de la crise de 29 et de la première moitié des années 1930.

Constatant que l’économie mondiale n’était sortie de la crise de 29 que pour rentrer dans la Seconde guerre mondiale, de nombreux observateurs craignaient en 1945 qu’elle ne retombe dans la récession et le sous-emploi. Les institutions économiques internationales furent créées pour empêcher que cela ne se produise, au nom du fait que ce risque n’était ni local, ni national mais bien global. Mais comment permettre à des pays dont l’instrument monétaire pouvait ne pas être disponible ou ne pas bien fonctionner d’utiliser l’outil budgétaire pour sortir de la récession ? Il fallait leur permettre d’emprunter au plan international.

Le FMI fut ainsi initialement créé pour prêter des fonds à des pays en difficulté économique afin qu’ils puissent stimuler leur activité à l’aide de leurs finances publiques. La « pression des pairs » d’alors visait à s’assurer que chaque pays se tienne le plus près possible du plein emploi, dès lors que cette situation individuelle profitait en fait à tous.

Le défaut de démocratie et de transparence

Pour commencer, les institutions internationales sont non-démocratiques. Bien entendu, la plupart d’entre elles réfuteraient cette accusation en invoquant l’existence de mécanismes de vote contrôlés par des règles rigoureuses. Certes, mais au FMI, dont les décisions affectent des millions de personnes de par le monde, un seul pays possède le droit de veto : les Etats-Unis. Les droits de vote sont déterminés par l’étendue du pouvoir économique, telle que fixée à la fin de la Seconde guerre mondiale, à quelques ajustements près faits depuis. Ceci explique pourquoi les pays qui font aujourd’hui, et plus encore demain, la croissance mondiale, y sont sous-représentés.

Ces institutions sont ensuite opaques (ou, si l’on préfère, non-transparentes) et le perfectionnement de leurs sites Internet, qui ne permet que l’observation a posteriori des actions entreprises, n’y change rien. L’idée que les citoyens pourraient avoir une vision prospective de leurs agendas paraît tout bonnement incompréhensible à ces institutions internationales. Le contraste entre celles-ci et les institutions nationales est à cet égard frappant. Aux Etats-Unis, le « Freedom of Information Act » symbolise la préoccupation fondamentale d’un gouvernement travaillant pour le peuple et donc sous son regard. Un citoyen américain peut ainsi s’enquérir de ce que font les différentes agences gouvernementales, l’accès à l’information étant large, ce dont dépend d’ailleurs la presse pour faire son travail. Cette caractéristique essentielle de la démocratie est absente des grandes institutions internationales : un citoyen américain ou français ne peut pas savoir ce que font ses représentants au FMI ou comment ils votent sur tel ou tel sujet car cette information est tenue secrète.

La structure de décision pyramidale

Un problème supplémentaire auquel sont confrontées les institutions internationales est leur structure de décision pyramidale. En effet, autour de la table de l’OMC et du FMI, se trouvent des ministres du commerce extérieur, des ministres des finances et des banquiers centraux, mais les décideurs dont les champs de compétence seraient également pertinents dans les discussions ou les négociations sont exclus de celles-ci, qu’il s’agisse des spécialistes de protection sociale, de recherche, ou encore de justice. Seuls les banquiers centraux et les ministres des finances participent aux décisions qui touchent au système financier international au sein du FMI, et seuls les ministres du commerce extérieur sont admis à la table de l’OMC. Ceci implique par exemple que si l’on débat à l’OMC de décisions qui peuvent affecter l’environnement, les conséquences environnementales qui en résulteraient n’auront que peu de poids dans la discussion et donc dans la décision.

Le retournement de la doctrine internationale

Le changement de doctrine internationale a été spectaculaire dans la période récente : à l’inverse de son mandat initial, le FMI ne prête aujourd’hui aux pays en difficulté que s’ils acceptent de suivre une politique économique restrictive, ce qui revient à conseiller à un pays qui traverse une récession d’aggraver encore cette mauvaise passe.

Les politiques qui causaient tant d’inquiétude dans l’entre deux guerre étaient les politiques commerciales non-coopératives (« beggar-thy-neighbour ») : les pays qui connaissaient des difficultés économiques importantes imposaient des tarifs douaniers prohibitifs à leurs voisins dans le but de réduire les importations et d’augmenter la demande pour les produits domestiques. Bien entendu, le pays qui agissait ainsi améliorait sa situation au détriment de celle de ses partenaires commerciaux, dont la demande extérieure chutait brutalement.

Le FMI a depuis inventé un autre type de politique non-coopérative : la politique économique contre soi-même (« beggar-thy-self »). Non seulement les pays voisins pâtissent des effets des politiques restrictives, mais le pays qui les met en oeuvre n’en profite même pas : ces politiques dépriment la demande intérieure et réduisent les importations dans le même mouvement. C’est ce genre de stratégie économique, au terme de laquelle tout le monde y perd, qui a été mise en oeuvre au cours de la crise asiatique de 1998, avec les résultats que l’on connaît.

Or, comme on l’a vu, le mandat originel du FMI n’était pas de pousser les pays à accentuer leur récession en y entraînant leurs partenaires commerciaux. L’objectif initial de ses concepteurs était d’améliorer la stabilité du système économique mondial. L’action du FMI en de nombreuses occasions a hélas abouti au résultat exactement inverse, c'est-à-dire à un monde plus instable et la promotion de la libéralisation des marchés de capitaux a joué un rôle clé dans l’avènement de cette nouvelle instabilité globale.

La libéralisation des marchés de capitaux

En 1997, lors d’une réunion à Hong Kong, le FMI avança l’idée que les pays membres devaient ouvrir complètement leurs marchés de capitaux aux investissements spéculatifs de très court terme (« hot money »). Cette décision n’aurait pas pu intervenir à un plus mauvais moment : les observateurs du système financier international craignaient que l’Asie du Sud-Est ne plonge dans une lourde crise financière du fait précisément de ces mouvements de capitaux. Il était frappant de constater alors qu’aucune étude ne permettait de défendre les bienfaits de la libéralisation financière : rien ne prouvait que cette ouverture brutale pouvait avoir des effets bénéfiques pour la croissance et l’emploi des pays en voie de développement. Les études disponibles pointaient même dans la direction opposée : les rapides mouvements de capitaux spéculatifs ont tendance à déstabiliser des économies fragiles. La recherche a d’ailleurs progressé depuis et les propres données du FMI sur 100 pays du monde au cours des trente dernières années montrent que la libéralisation financière est étroitement associée à l’instabilité économique.

Pourquoi le FMI a-t-il alors tenté, et en partie hélas réussi à imposer cette libéralisation à travers le monde en outrepassant son mandat ? Comme dans le cas des politiques économiques restrictives, les externalités négatives engendrées par l’instabilité liée à la libéralisation financière sont considérables. Le FMI a certes révisé sa position depuis en reconnaissant le lien entre libéralisation et instabilité et il s’est fait bien plus prudent sur les bienfaits de l’ouverture financière. Pour autant, cet agenda n’a pas disparu de la scène internationale : il s’est déplacé sous l’influence européenne et américaine du FMI vers l’OMC.

Les nouveaux enjeux des négociations commerciales au sein de l’OMC, les « questions de Singapour » (« Singapore issues »), se sont ainsi imposées aux enjeux plus anciens tels que les questions agricoles ou le marché des services et la question de la libéralisation financière dans les pays en voie de développement est revenue sur le devant de la scène. Cette fois, cependant, les pays en voie de développement ont pu prendre appui sur le résultat de la recherche académique et cette tentative de libéralisation est apparue pour ce qu’elle était : une requête fondée sur des intérêts privés plutôt que sur l’intérêt général global.

Mais de nombreuses questions touchant à la gouvernance mondiale ne trouvent aujourd’hui pas de réponse compte tenu du caractère défaillant du système économique international actuel. Le traitement des risques par les marchés internationaux est ainsi particulièrement inquiétant. Dans la réalité, nous sommes loin d’assister au transfert supposé des risques, via les marchés de capitaux, de ceux qui ne peuvent pas les assumer vers ceux qui le peuvent. Les pays en voie de développement sont ainsi amenés à assumer des risques importants en termes de volatilité des taux de change et des taux d’intérêt dont les conséquences sont potentiellement dramatiques. La « décennie perdue » des années 1980 en Amérique Latine demeure le modèle de ces mécanismes dévastateurs, qui continuent de jouer aujourd’hui, par exemple en Moldavie. Le fait que le FMI se concentre à présent sur la question des « déséquilibres mondiaux » est un pas dans la bonne direction, qui le ramène en fait vers son mandat initial qui était de garantir la stabilité de l’économie mondiale, mais cette réorientation est davantage théorique que pratique.

Comment sauver la mondialisation d’elle-même ?

C’est une réalité de notre temps : la mondialisation implique l’émergence et le développement des biens publics mondiaux. Le problème dans le système économique international actuel de gouvernance sans gouvernement est qu’il n’existe pas de moyens efficaces pour collecter les ressources nécessaires au financement de ces biens publics mondiaux. Le besoin des institutions internationales telles que le FMI, la Banque mondiale et l’OMC n’a jamais été aussi grand, mais la confiance qui leur est accordée n’a jamais été aussi faible. Comment mettre la mondialisation politique au niveau de la mondialisation économique ?

La réponse peut venir de John Maynard Keynes, qui avait identifié le problème structurel des déséquilibres financiers internationaux associés au système de réserve global voici soixante ans. Keynes avait en effet compris dès les années 1940 que la création d’un nouveau système de réserve global à l’aide d’une monnaie internationale était la réponse fondamentale à l’instabilité financière mondiale. La leçon keynésienne vaut d’ailleurs plus généralement : Keynes n’est-il pas celui qui a permis de sauver le capitalisme de lui-même à la suite de la crise de 29 ? De la même manière, la création d’un nouveau système de réserves mondiales permettrait peut-être aujourd’hui de sauver la mondialisation d’elle-même (Pour le détail de cette proposition, voir Stiglitz, Un Autre Monde, Fayard, 2006).

PS : Cet article est une traduction partielle de Joseph Stiglitz, " Global Public Goods and Global Finance: Does Global Governance Ensure that the Global Public Interest is Served ? " in Advancing Public Goods, Jean-Philippe Touffut, ed., Edward Elgar Publishing, 2006. Source : www.ofce.sciences-po.fr/
 

Voir également à ce sujet les article ssuivants :

 * "Le joli mot de "gouvernance" n'est qu'un euphémisme pour désigner une forme dure de domination politique" par Jürgen Habermas (Le Monde) - nouvelle édition -

 * Europe is failing to shape the global governance debate, by Pedro Solbes & Richard Youngs (europesworld.org)

 * Controlling the Global Economy: Bilderberg, the Trilateral Commission and the Federal Reserve / Global Power and Global Government : Part 3, by Andrew Gavin Marshall  

 * The G8 Summit in Lough Eron (UK) on 17-18 June 2013 : The European Union's Role and Actions

 * BCE-FMI-UE : La troïka censée sauver l’Europe de la crise a-t-elle en fait surtout organisé un énorme hold-up des contribuables européens ? par François Lenglet et Olivier Demeulenaere   

 *  De l’importance du dialogue direct entre les Etats membres et la Commission  

 * "De toute façon, les politiques n'ont plus le pouvoir avec l'Europe et la mondialisation" : les angoisses françaises entre fantasmes et réalité (Atlantico.fr)

 * La dimension européenne des politiques sociales      

 * De l'économie de l'insécurité ! (nouvelle édition)      

 * Comprendre mieux ce qu'est le 'semestre européen' !   

 


 

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