Nous avions constaté que nous nous étions laissés complètement déborder et que nous n’arrivions plus à maîtriser ces agissements. Il m’a été demandé d’établir un diagnostic et de réfléchir à la manière de lutter contre ces façons de faire. Nous sommes très loin d’avoir endigué le phénomène même si de gros efforts et des mesures efficaces ont été pris depuis lors : nous avons seulement un peu résisté. On parle souvent de « sentiment anti-français » et à mon sens, ce n’est pas le terme exact. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas un sentiment anti-français qui pourrait trouver sa source dans certains comportements de la France – et d’autres, d’ailleurs. Le président Bazoum me disait souvent : « Le problème, c’est que l’on vous reproche aujourd’hui une Françafrique qui n’existe plus depuis vingt ans ». C’est d’ailleurs pourquoi nous avons été chassés du Mali, du Burkina et du Niger : si nous avions utilisé les outils de la Françafrique, nous ne serions pas partis. Nier un sentiment anti-français serait ignorer la réalité, mais je préfère utiliser le terme « discours antifrançais ». Ce n’est pas la même chose, parce qu’au Niger comme au Mali et au Burkina-Faso, ce discours a été organisé et découle d’une stratégie mise au point avec certaines personnes dont je peux citer les noms. Il y a le franco-béninois Kémi Séba, condamné en France pour propos antisémites et violences et dont les liens avec Wagner ont été établis – il les a lui-même reconnus. Il y a aussi Nathalie Yamb, Suisso-camerounaise qui se fait appeler « la dame de Sotchi » puisqu’elle s’est illustrée lors du sommet de Sotchi en 2019 et qui tient un discours d’une extrême violence à l’encontre de la France principalement. Il y a encore le franco-camerounais Franklin Nyamsi, professeur de l’Éducation nationale française dans un lycée à Rouen dont le fonds de commerce est d’attaquer la France. Les deux derniers cités ont été les conseillers de Guillaume Soro dont on connaît les liens étroits qu’il entretient avec la Russie en Afrique, d’ailleurs passé par Niamey il y a dix jours pour proposer, on le suppose les services du groupe Wagner. Si ce groupe n’est pas encore au Niger, c’est que ce n’est pas une ONG : il ne fonctionne que si ça lui rapporte, et pas grand-chose ne rapporte aujourd’hui au Niger.
Pour avoir étudié la stratégie russe au Sahel et en Afrique depuis trois ans, j’ai constaté un avant et un après-guerre en Ukraine. Jusqu’au déclenchement de cette guerre, les Russes menaient une propagande anti-française mais c’était une propagande anti-européenne et antioccidentale, et si nous étions les premiers visés c’est pour être les plus présents et les plus visibles dans un certain nombre de pays africains. La stratégie des Russes est celle du désordre et du coucou. Ils ne sont pas les instigateurs des mouvements, ils n’en ont ni les moyens ni l’envie. Ils parviennent à financer certaines personnes, on l’a vu au Niger, et déjà au Mali. Ils achètent des gens pour alimenter les outils extraordinaires que sont leurs fermes à trolls, et leur réseau de désinformation leur coûte très peu cher. On a vu les premières expérimentations de désinformation russes à Madagascar au moment des élections présidentielles ; Kémi Séba y était d’ailleurs venu. Une très bonne enquête de journalistes de France 5 a montré que des gens sont payés pour alimenter entre cinq et vingt comptes anti-français chacun. Depuis quelques mois, on a vu apparaître des fermes à trolls animées par des algorithmes d’intelligence artificielle. Je l’ai perçu très nettement au Niger, où des comptes sont capables de dialoguer et d’interagir avec les personnes à partir de mots-clés. La stratégie des Russes est extrêmement déstabilisatrice parce qu’ils appliquent le vieux principe du KGB « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ». Des énormités sont mises en ligne sur les réseaux sociaux, et il suffit que 10 % de ceux qui prennent connaissance de ces monuments de désinformation les croient pour que le mal soit fait. C’est une machine infernale que nous avons énormément de mal à combattre. Je l’ai constaté au Niger, où j’en ai été la cible dès mon arrivée parce que les Russes m’avaient identifié dans mes fonctions précédentes.
Aujourd’hui encore, à supposer que j’écrive un tweet aussi insignifiant que « Jeudi, il fait beau à Paris », je reçois immédiatement vingt-cinq messages dans lesquels je suis traité de néo-colonialiste. Le ministère des armées et le Quai d’Orsay ont réussi à stopper certaines opérations de désinformation lancées contre moi et contre la France, notamment pendant la crise nigérienne, mais ce combat est extrêmement difficile à gagner. Les Russes sont dans une logique du chaos. Ils n’ont aucunement l’intention de s’installer en Afrique ni d’y prendre des ressources minières – exceptés l’or et le diamant qui sont faciles à extraire et cela, c’est Wagner. Ils n’ont pas de stratégie d’influence à court, moyen ou long terme sur ce continent mais, notamment depuis le début de la guerre en Ukraine, ils ont engagé une politique du chaos et de la désorganisation qui, malheureusement, fonctionne assez bien.