" Contrairement à ce que laissent entendre les déplorations identitaires dont la totalité du champ politique se fait maintenant le ventriloque, notre époque ne se caractérise en aucune manière par la "destruction" de "communautés culturelles" que poursuivrait de sa vindicte un "État profond" aussi maléfique qu'omnipotent. L'"État profond" a crachoté son dernier souffle sous les traits d'un vieillard sénile et ne se survit plus que dans les représentations fantasmées de ses contempteurs, affolés de perdre le meilleur alibi de leur propre impuissance.
En réalité, les "communautés culturelles" sont affectées de processus anthropologiques immanents dont les effets catastrophiques sont la contrepartie de notre ouverture grandissante sur l'universel, de notre capacité sans cesse accrue d'habiter notre humanité.
Ni l'universel ni le particulier ne sont responsables de ces catastrophes. Les catastrophes résultent de notre soif de réduire et de purifier le réel, de notre refus d'envisager les tensions qui le constituent comme notre être-même, comme la mystérieuse réplication en chacun de nous de la totalité du "processus d'hominisation". Nous sommes du particulier qui s'individue à partir de l'universel mais qui a vocation à y retourner pour s'y accomplir en pleine conscience ; du discontinu qui ne s'extrait du discontinu que pour mieux en saisir l'immanence ; du "en soi" qui n'accède au "pour soi" que s'il le convertit en "pour les autres". Contrairement à ce que pensait Debord, le "séparé" et le "réellement vécu" sont les deux moments d'une même dramatique humaine dont il importe de saisir l'unité.
Ici se rencontrent le tragique et l'espérance : non pas comme la capacité fataliste à nous satisfaire de l'ordre existant mais comme vision et engendrement de l'avenir à partir d'un réel que nous avons la puissance de restituer depuis l'intérieur. Ceci s'oppose à la vision d'un corps sain, affecté de l'extérieur par des agents pathogènes : l'"arabe", le "migrant", ou à l'inverse le "beauf qui vote RN".
La notion de destruction est liée à notre croyance religieuse dans le gouvernement du monde par ces extériorités négatives. Elle est de nature proprement mythologique. La puissance d'attraction et de répulsion que de telles extériorités continuent d'exercer sur nos imaginaires témoigne de la permanence du sacré archaïque dans notre modernité eugéniste et génocidaire. Le problème est que nous n'arrivons plus à nous entendre au sujet de ces extériorités et qu'elles se mettent à devenir la cause des discordes qu'elles étaient censées résoudre : c'est ce que René Girard appelait une "crise sacrificielle".
Aujourd’hui, par effet de mise en abyme, notre crise sacrificielle a pour objet le sacrifice lui-même et c'est ce qu'exprime notre rapport si complexe à l'identité. Pour les uns, l'expulsion de la revendication identitaire comme "facteur exogène" se traduit par la criminalisation du différentialisme culturel, longtemps vécu comme une promotion du multiculturalisme. Pour les autres, il y a lieu de "restaurer les communautés culturelles" face à ceux qui prétendent parvenir à s'en passer. Ces deux postures, qu'incarnent alternativement le fascisme et la croyance en la "fin de l'Histoire", expriment notre soif jamais étanchée, à gauche comme à droite, de refonder le politique sur l'expulsion de vieux démons ou la mise à mort de nouvelles victimes.
C'est ainsi que le nazisme, en tant que phénomène sacrificiel, se redouble d'une lecture sacrificielle dans la bonne conscience de la gauche morale. Se représenter le nazisme comme un virus que l'on prévient par des mesures prophylactiques nous évite d'avoir à le penser comme mécanisme structurant de la modernité occidentale, toujours au travail dans les profondeurs de nos sociétés. Cependant, la gauche n'a plus le monopole de cette lecture morale. Le même phénomène se réplique aujourd'hui chez d'anciens gauchistes passés au camp d'en face. Aux yeux de ces néoconservateurs, défenseurs autoproclamés de la "laïcité" et de la "République", quiconque essaie de construire une interprétation systémique du fascisme, d'y voir une expression assumée du rapport pathologique que la modernité occidentale entretient avec la dignité humaine et non pas une simple dérive de nature psychotique ou morale, se voit aussitôt opposer la trop rebattue formule de Pasolini : le fascisme, c'est l'antifascisme. Ite missa est : le fasciste, c'est toujours l'autre. Selon un processus circulaire très caractéristique des agencements mythologiques, se substitue à la volonté de comprendre une commémoration stupéfiée de l'absurde puis le besoin irrépressible de recommencer.
Si la phrase de Pasolini pouvait être féconde et courageuse quand il s'agissait d'observer la manière dont les négations de la dignité humaine se poursuivaient sous l'apparente victoire de l'universalisme marchand contre les fascismes des années 30, elle devient donc une source de confusion et d'impuissance quand les héritiers des vainqueurs en viennent à réhabiliter ce que les vainqueurs croyaient avoir vaincu. Voir dans l'antifascisme un fascisme permet de penser que le fascisme réel, dès lors qu'il a été repeint en lutte contre le "wokisme" les "musulmans" et l'"insécurité culturelle", est peut-être le plus efficace des anti-antifascismes, à savoir, sous les dehors sympathiques d'un "retour au réel" et d'une défense des classes populaires, une relégitimation des clôtures culturelles comme vérité ultime de l'Homme...
Dissimulé jusque-là sous les apparences de slogans plus ou moins "inclusifs", ce besoin de clôture et de sacrifice en assume désormais toutes les formes sauf le nom. C'est pourquoi l'extrême-droite israélienne colle aux doigts de l'Occident comme un sparadrap dont il est bien difficile de se débarrasser. Puisqu'une réappropriation identitaire que Shlomo Sand compare à celle de Vercingétorix par le Second Empire lui permet de se dire "juive", ce qui réactualise le nazisme ne saurait être dit nazi sans que cette désignation ne puisse être dite elle-même nazie. A l'abri de sa déclinaison israélienne, l'essentialisation victimaire d'un narratif ethnico-culturel peut donc redevenir une option politique envisageable, sinon désirable. Et d'aucun prennent comme une libération de nos vieux tabous la perte de la protection qu'ils nous assuraient vaille que vaille depuis 1945. Cette situation constitue, aux yeux de ceux qui savent la lire, le plus ironique des démentis adressés par l'histoire au délire hitlérien : il n'est pas jusqu'au racisme dont le concept de "race" soit impuissant à dire le dernier mot.
Relativement à cette circularité de l'économie sacrificielle, droite et gauche se présentent aujourd'hui comme deux liturgies concurrentes dont le néolibéralisme et le néoconservatisme produisent, sous les apparences réactualisées du charlisme, toute une déclinaison d'hybridations grotesques et rivales.
Voilà ce que se refusent à considérer certains inconscients réactionnaires quand ils en appellent, en le déguisant sous des apparences plus ou moins indolores et esthétisantes, à un "retour du sacré" : christianisme identitaire se flattant de parler latin, nietzschéisme de carnaval déclinant sur Youtube la "volonté de puissance", néo-paganisme présentant comme un athéisme sa restauration des idoles, le tout ne formant que des réchauffés plus ou moins indigestes de maurrassisme.
Ces retours de flammes archaïques sont aussi ineptes dans leur inspiration que suicidaires dans leurs conséquences. Ils annoncent quelque chose comme un Gaza planétaire et nous invitent à considérer ce qui se passe au Moyen-Orient comme un précipité historique dont les enjeux sont à la fois occultés et révélés par notre rage de distinguer des "gentils" et des "méchants"."
Source : Facebook