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Regards citoyens

Ce blog est destiné à stimuler l'intérêt du lecteur pour des questions de société auxquelles tout citoyen doit être en mesure d'apporter des réponses, individuelles ou collectives, en conscience et en responsabilité !

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Les intellectuels-oligarques, nouveaux législateurs de la Silicon Valley, par Evgeny Morozov (Le Monde diplomatique, 14 et 17 avril 2025

Silicon Valley & déluge d'idées délirantes
" [...] Vous avez ceux, comme Balaji Srinivasan et Peter Thiel, qui échafaudent des plans d’évasion pour aristocrates du numérique. À chacun son hérésie : le premier entend créer des « États-réseaux », territoires régis par la blockchain où la loyauté aux entreprises de technologie conditionnerait l’accession à la citoyenneté et le droit d’être protégé par la police ; le second rêve de 'micronations' qui flotteraient dans les eaux internationales tels des yachts de luxe et où les riches pourraient vivre leurs fantasmes libertariens hors d’atteinte des gouvernements.
Au-delà, c’est toute la Silicon Valley qui, emportée par son addiction solutionniste, fait mousser les idées comme des bulles financières sur un marché où les grandes utopies s’apprécient plus vite que les stock-options. L’air de rien, Sam Altman élabore des projets de (non-)réglementation de l’intelligence artificielle, et même d’État-providence administré par l’IA (« le capitalisme pour tous » !). Pendant ce temps, apôtres des cryptomonnaies (Marc Andreessen, David Sacks), colonisateurs de l’espace en puissance (Elon Musk, Jeff Bezos) et revivalistes du nucléaire (Bill Gates, Jeff Bezos et Sam Altman, encore) proposent leurs remèdes extravagants à des problèmes en apparence inexplicables. (Mais qui peut bien siphonner toute cette énergie qui nous est soudain tellement indispensable ?)
On note aussi chez ce petit monde un intérêt croissant pour des questions plus terre à terre, comme la politique étrangère ou la défense. Prenez Eric Schmidt, un homme qui a autant de personnalité qu’un Google Docs vierge : en plus d’avoir coécrit deux livres avec Henry Kissinger, il contribue régulièrement à Foreign Affairs ainsi qu’à d’autres fabriques de visions apocalyptico-dogmatiques. Et attention, il y traite de gros dossiers, de ceux qui suscitent de graves hochements de tête quand ils sont abordés lors des déjeuners d’experts. « L’Ukraine est en train de perdre la guerre des drones », proclame un de ses articles, paru en janvier 2024. Se pourrait-il que ce soit le même Eric Schmidt qui, quelques mois plus tôt, a créé une entreprise secrète de drones suicides ? Pure coïncidence, certainement.
Maintenant que les élites de la tech sont de la partie, spéculer sur l’avenir de la guerre n’est plus le domaine réservé d’« intellectuels de la défense » marmottant dans leur barbe à la RAND Corporation ; tout le monde a son mot à dire. Alex Karp, président- directeur général (PDG) de Palantir, et Palmer Luckey, fondateur d’Anduril (qui pèsent à eux deux plus de 11 milliards de dollars), se font passer pour de valeureux David face aux Goliaths dépensiers du Pentagone. Comme il se doit, Elon Musk, le Zelig par excellence du techno-capitalisme, a lui aussi des avis tranchés sur le sujet. Dans les guerres du futur qui viseront prioritairement les infrastructures, affirmait-il lors d’une récente intervention devant l’académie militaire de West Point, « tous les systèmes de communication dotés d’une base terrestre — câbles à fibre optique, tours de téléphonie mobile — seront détruits ». Ah, si seulement nous avions sous la main un fournisseur d’Internet par satellite, nous serions sauvés !..."
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"L’empreinte idéologique de la Silicon Valley a-t-elle creusé des sillons plus profonds qu’on ne l’imaginait ?... Telle est l’hypothèse troublante que nous sommes forcés d’envisager : nos 'élites' technologiques multi-tâches sont précisément les forces — fourbes, puissantes, quelquefois délirantes — à l’œuvre derrière la « transformation structurelle de l’espace public » identifiée par Jürgen Habermas dans ses premiers écrits.
Avant que la théorie des systèmes ne boursoufle sa prose et que l’introduction de la nuance n’attiédisse sa colère, le jeune Habermas n’y allait pas par quatre chemins pour désigner le coupable : l’érosion du débat critique et transparent était due à l’influence corruptrice de la concentration du pouvoir. Et il avait mis dans le mille..."
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