" Depuis un demi-siècle, la cosmologie moderne a offert à l’humanité une vision d’une ampleur inédite : nous savons désormais que nous habitons une planète modeste tournant autour d’une étoile ordinaire, perdue dans une galaxie banale, elle-même prise dans un archipel de mille milliards de galaxies. Rien dans la structure du cosmos ne suggère que l’espèce humaine occupe une place privilégiée. Pourtant, jamais l’impact global d’une espèce sur son propre environnement n’a été aussi soudain ni aussi massif que celui qu’a exercé en quelques siècles Homo sapiens sur son propre habitacle. Cette contradiction entre insignifiance cosmique globale et puissance géologique locale constitue, à mes yeux, le véritable paradoxe de la modernité. D’un côté, la science nous révèle que nous ne sommes que poussière d’étoiles provisoirement organisée ; de l’autre, notre activité menace l’équilibre même de la fine pellicule de vie qui enveloppe notre planète. Ce paradoxe doit inspirer humilité et lucidité. Or, il inspire le plus souvent la démesure.
L’humanité fait face aujourd’hui à une conjonction de crises — énergétiques, technologiques, géopolitiques, biologiques, peut-être climatiques — qui ne procèdent pas d’un destin extérieur, mais de notre incapacité à penser le long terme. En cela, elles sont moins des catastrophes que des révélateurs de nos limites cognitives et culturelles.
Nous sommes l’héritier d’une évolution darwinienne qui a sélectionné des cerveaux optimisés pour la survie immédiate, la compétition locale, la méfiance tribale. Or, voici que nous sommes devenus responsables d’un système planétaire dont l’inertie se mesure en siècles. Notre imagination, façonnée par des milliers d’années de mythes courts, peine à intégrer les temporalités de la géologie, de l’atmosphère, du vivant. Nous avons les outils techniques d’un géant mais la vision mentale d’un enfant.
Face à cela, l’accélération technologique — notamment numérique — agit comme une amplification sans précédent, créant un monde où la vitesse de propagation de l’information dépasse celle de notre capacité à la comprendre. La crise n’est pas vraiment « écologique » (le terme m’agace tant il a été détourné de son sens originel) : elle est cognitive, culturelle, anthropologique.
L’erreur majeure des sociétés contemporaines est d’avoir isolé la science dans un registre d’utilité économique immédiate, tout en marginalisant sa dimension culturelle. La connaissance scientifique n’est pas seulement un instrument. Elle est un éclairage sur notre place dans le cosmos, une manière d’élargir notre conscience.
Dans toutes les civilisations humaines, les récits des origines ont joué un rôle structurant. Aujourd’hui, nous disposons d’un véritable récit cosmologique fondé sur l’observation et des modèles robustes, mais il n’a pas encore été pleinement intégré à notre vision du monde. Nous vivons comme si nous pouvions agir sans tenir compte de l’interdépendance physique, biologique et thermodynamique dont dépend notre existence. Si l’humanité - du moins dans son relatif confort actuel - veut franchir sans trop d’encombre le cap critique du XXIe siècle, il faut opérer un réarmement intellectuel fondé sur trois piliers :
1) réinscrire l’espèce humaine dans le temps long.
L’évolution biologique et culturelle nous a en effet placés dans un moment extrêmement bref et fragile d’un univers en expansion. Cela implique de réévaluer toutes nos priorités à l’échelle de plusieurs générations.
2) Réunir science et humanités
La séparation entre culture scientifique et culture littéraire est artificielle et dangereuse. Les grandes transitions nécessaires — écologiques, énergétiques, technologiques — exigent une pensée globale, mêlant rigueur scientifique, imagination artistique, et sens historique. L’avenir n’a jamais été un domaine réservé.
3) Restaurer le sens du commun (en première ligne en France et en Europe, où règne actuellement un vrai délire politique)
Les défis sont planétaires, mais nos institutions restent fragmentées en souverainetés concurrentes. Sans une vision globale capable de gérer les biens communs (agriculture, océans, forêts, eau potable, ressources, climat, données), l’humanité se condamne à des crises en cascade.
Si je devais résumer les actions qu’il me semblerait indispensable de mener, je dirais ceci.
1) Notre civilisation repose sur un modèle thermodynamique incompatible avec les limites de la biosphère. Il faut donc passer à un système énergétique durable (en renforçant notamment les recherches et les crédits alloués à la fusion nucléaire contrôlée), sans pour autant tomber dans les modes actuelles diabolisant « l’empreinte carbone », qui sont plus idéologiques et politiques que scientifiques. Il faut savoir par exemple que le secteur du numérique (technologies de l’information et de la communication, data centers qui traitent et entraînent des modèles d’IA de plus en plus complexes, etc. ) est responsable d’environ 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, une part comparable à celle de l’industrie aérienne civile dans son ensemble. Or il y a toute une propagande (cf. Jancovici) incitant à restreindre par exemple le transport aérien, mais rien sur le numérique (qui, ironie de l’histoire, est l’outil de ladite propagande). Sans compter que le développement exponentiel de l’IA et des data centers font doubler les émissions tous les 3-4 ans.
2) Il faudrait en parallèle réguler les technologies comme l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou le « cyberespace » car celles-ci peuvent aussi bien émanciper qu’asservir. Seul un cadre éthique robuste empêchera leur récupération par des logiques de domination.
3) Il faut enfin et impérativement réhabiliter la beauté, la poésie et la pensée lente. Une société saturée de vitesse perd la capacité de contemplation, et avec elle la capacité de jugement. L’avenir dépend de notre faculté à réenchanter le monde, à transmettre le goût de la connaissance, à préserver la créativité.
Malgré la gravité de la situation, je garde un (faible) espoir que la petite partie de l’humanité non asservie par la propagande possède les ressources nécessaires pour se métamorphoser. Notre espèce a déjà traversé des seuils critiques grâce à l’invention du langage, de l’art, des sciences, des institutions. Rien n’interdit d’imaginer un nouveau seuil : celui d’une conscience planétaire lucide, informée, solidaire mais surtout multipolaire, c’est-à-dire excluant toute forme de gouvernance unique à la « Big Brother » que certains dirigeants actuels tendent d’imposer pour contrôler les populations et cadenasser leur pouvoir, notamment en Europe.
Il nous appartient de comprendre que la Terre n’est pas un décor, mais notre unique vaisseau. Et qu’au sein d’un univers indifférent, la responsabilité de préserver la beauté, la vie et l’intelligence repose entièrement sur nous.
Nous sommes insignifiants dans le cosmos, mais rien d’autre dans l’Univers actuellement connu n’est capable de comprendre sa propre insignifiance. C’est là notre chance et notre devoir."
Jean-Pierre Luminet (astrophysicien et cosmologiste)