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11 Février 2026
La nouvelle grande transformation : une rupture historique et ses paradoxes
L’ouvrage de Branko Milanović, The Great Global Transformation, s’impose comme une radiographie implacable des mutations politiques et économiques qui redéfinissent notre époque.
À travers une analyse rigoureuse des dynamiques géopolitiques et sociales, Milanović révèle comment l’ascension de la Chine, la crise des classes moyennes occidentales et l’émergence de nouvelles élites ont précipité la fin d’un ordre mondial dominé par le néolibéralisme.
L’originalité de sa démarche réside dans sa capacité à lier ces phénomènes à une relecture des théories classiques — de Karl Polanyi à Adam Smith — tout en évitant les écueils d’un déterminisme économique simpliste.
1. Le basculement géopolitique : l’Asie et la fin de l’hégémonie occidentale
Milanović souligne d’abord l’ampleur inédite du réveil économique de l’Asie, et singulièrement de la Chine. Entre 1974 et 2022, la part de la Chine dans le produit mondial est passée de 2 % à 22 % (en parité de pouvoir d’achat), tandis que celle des États-Unis déclinait de 22 % à 15,5 %. Ce rééquilibrage, qualifiable d’événement historique, inverse la rupture initiée par la révolution industrielle, qui avait propulsé l’Occident au sommet de la hiérarchie mondiale. La Chine incarne ainsi un retour à un équilibre séculaire, mais aussi une source de tensions géopolitiques inédites. Contrairement aux théories thucydidéennes, Milanović montre que ce conflit ne découle pas d’une menace directe à la domination américaine, mais de déséquilibres internes : la stagnation des salaires réels et la précarisation des classes moyennes occidentales, exacerbées par les délocalisations et les importations chinoises. La réaction protectionniste et mercantiliste des États-Unis, sous l’impulsion de Trump, s’explique donc moins par la crainte d’un rival que par la volonté de contenir les effets sociaux d’une mondialisation perçue comme déstabilisatrice.
2. La métamorphose des élites : l’avènement de l’« homoploutie »
Au cœur de la transformation se trouve l’émergence d’une nouvelle élite, que Milanović nomme l’homoploutie — une fusion des revenus du capital et du travail au sein d’un même groupe social. Aux États-Unis, 30 % du décile supérieur des revenus est désormais composé d’individus appartenant simultanément aux déciles supérieurs des revenus du capital et du travail. Ce phénomène, alimenté par l’héritage familial ou le mérite individuel, crée une élite à la fois économique et idéologique, convaincue de sa légitimité morale et intellectuelle. L’éducation, coûteuse et sélective, joue un rôle clé dans cette reproduction sociale, érigeant des barrières infranchissables pour les classes inférieures. En Chine, cette élite, plus restreinte (1,5 % de la population urbaine), combine revenus privés et corruption, tandis que l’appartenance au Parti communiste remplace les diplômes occidentaux. Partout, ces élites néolibérales deviennent la cible d’un ressentiment populaire, cristallisé par des figures « contre-révolutionnaires » comme Trump, Xi Jinping ou Poutine, qui cherchent à briser leur hégémonie idéologique.
3. La fin du néolibéralisme mondial et ses conséquences
Le néolibéralisme, en tant que doctrine dominante, a été ébranlé par deux forces conjuguées : la montée en puissance de la Chine, qui a rendu obsolète l’ordre unipolaire, et la révolte des classes moyennes occidentales, victimes de la précarisation et de la stagnation salariale. Milanović décrit comment les élites américaines, confrontées à cette crise, ont choisi de « changer les règles de la mondialisation » plutôt que de taxer les plus riches, optant pour un « libéralisme national marchand ». Ce modèle, caractérisé par le protectionnisme extérieur et la dérégulation intérieure, incarne une rupture avec le cosmopolitisme néolibéral, mais aussi avec les principes du libéralisme classique. Pourtant, Milanović doute de sa viabilité : les causes structurelles du mécontentement persistent, et rien n’indique que les croisades nationalistes suffiront à mobiliser durablement les électeurs.
4. Cupidité, nationalisme et l’illusion de la propriété
Dans un chapitre final percutant, Milanović explore les passions qui sous-tendent cette transformation. La défense acharnée de la propriété, encouragée par des décennies de discours néolibéraux (« Enrichissez-vous ! »), a exacerbé la cupidité individuelle et collective. Cette obsession, analysée à travers le prisme de Platon, dépasse la simple utilité matérielle : elle devient un marqueur de statut, une démonstration de valeur personnelle. Le nationalisme, quant à lui, naît de la crainte que d’autres nations ne possèdent davantage, et du désir de préserver une abondance relative. Ainsi, la propriété n’est plus seulement un moyen, mais une fin en soi, alimentant à la fois les inégalités et les conflits.
5. Une analyse sans illusion, mais ouverte
Milanović refuse tout optimisme facile. Son livre ne propose pas de troisième voie entre le néolibéralisme et le populisme trumpiste, mais il invite à une lucidité salutaire : les sociétés occidentales sont désormais confrontées à un choix binaire, entre deux modèles également insatisfaisants. Pourtant, en révélant les mécanismes profonds de cette « grande transformation », il ouvre une brèche pour repenser les alternatives. Son analyse, ancrée dans les données et les théories classiques, rappelle que les ruptures historiques ne sont jamais définitives — et que leur compréhension est la première étape vers leur dépassement.
Postface : une résonance phénoménologique
Ce texte éclaire, par sa rigueur et sa profondeur, les mécanismes universels des métamorphoses civilisationnelles. Il invite à une réflexion sur les lois qui gouvernent les chutes et les renaissances des ordres sociaux, tout en soulignant l’urgence d’une pensée stratégique capable de transcender les oppositions stériles. Pour quiconque s’intéresse aux dynamiques de pouvoir, aux équilibres géopolitiques et aux fondements anthropologiques de l’économie, The Great Global Transformation s’impose comme une référence incontournable — non pour ses réponses, mais pour la justesse de ses questions.
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