1. Un conflit par procuration : la guerre des autres sur le sol soudanais
Le Soudan est devenu le théâtre d’un conflit par procuration entre puissances régionales et internationales, où chaque acteur soutient un camp pour défendre ses propres intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires.
a. Les Émirats arabes unis (EAU) et les Forces de soutien rapide (FSR)
- Soutien militaire et logistique : Les EAU sont le principal soutien des FSR, fournissant drones, armes légères, et financement. Malgré leurs dénégations officielles, des enquêtes internationales et des images satellites confirment leur implication, notamment via des bases en Éthiopie et des livraisons d’armes depuis la Libye et le Tchad
- Objectifs : Affaiblir l’influence saoudienne et turque, sécuriser des routes commerciales vers la mer Rouge, et étendre leur présence en Afrique de l’Est. Les EAU voient dans les FSR un levier pour contrer l’Arabie saoudite et l’Égypte, et pour s’assurer un rôle dans la reconstruction post-conflit.
b. L’Arabie saoudite et l’Égypte : soutien aux Forces armées soudanaises (FAS)
- Alliance stratégique : Riyad et Le Caire soutiennent les FAS pour limiter l’expansion des EAU et des FSR, perçues comme une menace pour leur sécurité régionale. L’Égypte, en particulier, craint une déstabilisation de sa frontière sud et une transition démocratique au Soudan, qui pourrait inspirer des mouvements similaires chez elle.
- Moyens : Livraison d’armes, formation de pilotes, et appui diplomatique. L’Arabie saoudite a facilité un contrat d’armement de 1,5 milliard de dollars entre le Pakistan et le Soudan, et a bombardé des positions émiraties au Yémen en réponse à leur soutien aux FSR.
c. La Turquie et le Qatar : un appui ambigu aux FAS
- Rapprochement tactique : Ankara et Doha, historiquement proches des Frères musulmans, soutiennent les FAS pour contrer l’influence des EAU et de l’Égypte. La Turquie a investi dans l’industrie de défense soudanais et cherche à étendre son influence en Afrique, notamment via des accords portuaires.
- Contradictions : Malgré leurs liens économiques avec les EAU, la Turquie et le Qatar restent en rivalité géopolitique avec Abou Dhabi, notamment en Somalie et en Libye.
d. La Russie et l’Iran : des intérêts opportunistes
- Russie : Moscou cherche à obtenir des facilités portuaires à Port-Soudan en échange d’un soutien technique et militaire aux FAS. La Russie mise sur une victoire des FAS pour sécuriser ses intérêts économiques (or, minerais) et stratégiques (bases navales).
- Iran : Téhéran fournit des drones aux FAS et cherche à reconstruire des infrastructures militaires au Soudan, comme dans les années 1990. Son engagement reste cependant limité par les tensions internes et les sanctions internationales.
2. La Corne de l’Afrique : un baril de poudre régional
La guerre au Soudan menace de s’étendre à la Corne de l’Afrique, où les rivalités entre Éthiopie, Érythrée, Somalie et Djibouti s’exacerbent.
a. L’Éthiopie : un acteur clé et controversé
- Soutien aux FSR : Addis-Abeba est accusée d’héberger des camps d’entraînement pour les FSR, financés par les EAU. L’Éthiopie voit dans les FSR un moyen de pression contre le Soudan et l’Égypte, avec qui elle est en conflit pour le contrôle du Nil et l’accès à la mer Rouge
- Risque d’escalade : Les tensions avec l’Érythrée (accusée d’incursions militaires) et l’Égypte (pour le barrage de la Renaissance) pourraient déclencher une guerre régionale, impliquant les EAU et l’Arabie saoudite.
b. L’Égypte : la peur de l’effondrement
- Crainte d’une contagion : Le Caire redoute que la chute des FAS n’entraîne une transition démocratique au Soudan, susceptible de menacer son propre régime. L’Égypte soutient donc militairement les FAS et a établi une base de drones près de la frontière libyenne.
c. La mer Rouge : un enjeu géostratégique
- Contrôle des routes maritimes : La guerre au Soudan s’inscrit dans une compétition plus large pour le contrôle de la mer Rouge, où les EAU, l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Éthiopie cherchent à sécuriser des ports et des bases militaires.
- Menace sur le commerce mondial : Une escalade pourrait perturber le trafic maritime, déjà fragilisé par les tensions au Yémen et en Érythrée.
3. Les États-Unis : une médiation impossible ?
- Le Quad (États-Unis, Arabie saoudite, Égypte, EAU) : Washington tente de jouer un rôle de médiateur, mais son indécision à trancher entre ses alliés du Golfe affaiblit sa crédibilité. Les promesses de dons (1,5 milliard de dollars) et les appels au cessez-le-feu restent lettes mortes, faute de pression réelle sur les belligérants.
- Priorités contradictoires : Les États-Unis veulent éviter une crise humanitaire majeure, mais ne sont pas prêts à sacrifier leurs relations avec Riyad ou Abou Dhabi pour imposer la paix.
4. Scénarios et risques pour 2026
- Guerre d’usure : Aucun camp ne peut l’emporter militairement, ce qui prolonge le conflit et aggrave la crise humanitaire (famine, déplacements massifs).
- Risque de fragmentation : Le Soudan pourrait se diviser en zones d’influence contrôlées par des milices locales, soutenues par des parrains étrangers.
- Escalade régionale : Une intervention directe de l’Éthiopie ou de l’Égypte pourrait internationaliser le conflit, avec des répercussions sur la Corne de l’Afrique et le Sahel.
- Crise humanitaire : La famine menace 20 nouvelles zones en 2026, et les déplacements de population (11 millions de personnes) déstabilisent les pays voisins (Tchad, Soudan du Sud)
5. Enjeux cachés et stratégies indirectes
- Guerre économique : Les acteurs régionaux (EAU, Arabie saoudite, Turquie) investissent dans la reconstruction future, achetant des parts d’influence via des contrats miniers, portuaires et énergétiques.
- Guerre de l’information : Chaque camp utilise les médias et les réseaux sociaux pour diaboliser l’autre, avec des accusations de génocide, de crimes de guerre et de soutien étranger.
- Milices et mercenaires : Les FAS et les FSR recrutent des combattants étrangers (Yémen, Tchad, Centrafrique), tandis que des sociétés militaires privées (comme Wagner) forment et équipent les belligérants.
6. Conclusion : un conflit sans issue ?
Le Soudan est aujourd’hui l’illustration d’une guerre post-moderne : un mélange de rivalités locales, de conflits par procuration, et de compétition géoéconomique. Les acteurs internationaux y défendent moins des principes que des intérêts, et la population paie le prix d’une guerre sans fin.
Perspectives :
- Sans pression internationale coordonnée, le conflit pourrait durer des années, avec un risque accru de balkanisation du Soudan.
- La clé d’une solution réside dans un compromis régional entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi dans une médiation inclusive impliquant l’Union africaine et l’ONU.
- La communauté internationale doit sanctionner les soutiens extérieurs aux belligérants et protéger les civils, sous peine de voir la crise s’étendre à toute l’Afrique de l’Est.