Du mythe au miracle grec
À longueur de temps, les manifestations de la nature semblent avant tout chaotiques. Certes, les jours et les nuits alternent avec une régularité qui n’est jamais prise en défaut, mais les journées se suivent sans nécessairement se ressembler tandis que les saisons peuvent différer considérablement d’une année à l’autre. Loin de tout ordre strict, la nature se distingue plutôt par son humeur inégale, voire par ses déchaînements. Dans les parties habitées du globe, il n’est guère de région qui ignore tempêtes, orages, averses de neige ou de grêle, inondations, sécheresses ou incendies. Dans le bassin méditerranéen en particulier, tremblements de terre, glissements de terrain et éruptions volcaniques représentaient d’autres bouleversements susceptibles d’inspirer effroi et craintes révérencielles. Quant aux espèces animales ou végétales, elles se reproduisent suivant le même plan, mais sans le faire à l’identique d’une génération à la suivante, et elles restent constamment sujettes à monstruosité, maladie, dégénérescence et épidémies.
Dans la quête de sens qui s’éveilla avec le développement de la vie en société, il alla de soi d’attribuer ces dérèglements au jeu de puissances surnaturelles. Aux premiers temps de la philosophie grecque, Démocrite (~470-~380) comprit la nature de ce profond ressort en affirmant :
Lorsque les Anciens virent les événements dont le Ciel est le théâtre, comme le tonnerre, les éclairs, la foudre, les conjonctions d’astres ou les éclipses de Soleil et de Lune, leur terreur leur fit penser que les dieux en étaient les auteurs.
Ainsi, conclut Démocrite, « certains ont supposé que nous étions arrivés à la notion de dieux à partir des événements merveilleux qu’on rencontre dans le monde ».
Les premiers dieux ou demi-dieux, à dire vrai, ne se distinguaient guère des hommes que par leur statut d’êtres surnaturels. Tels qu’on les découvre dans les riches mythologies qui virent le jour d’un bout à l’autre du globe, ils manifestaient un caractère instable et souvent changeant. Avec une ironie mordante, remarqua Xénophane de Colophon (~575-~477),
les dieux sont accusés par Homère et Hésiode
De tout ce qui chez nous est honteux et blâmable :
On les voit s’adonner au vol, à l’adultère
Et se livrer entre eux au mensonge trompeur.
Or c’étaient justement leurs conflits et rivalités incessantes, calqués sur ceux des sociétés humaines, qui rendaient compte au jour le jour d’une nature éprise de désordre.