Jean-Pierre Luminet, astrophysicien, directeur de recherche émérite au CNRS, romancier et poète, publie Les Origines du monde (éd. Bouquins), une anthologie de plus de 1 000 pages des récits cosmogoniques qui racontent ou imaginent la naissance du monde. Fruit de cinquante ans de réflexion, cet ouvrage se situe au croisement du mythe, de la philosophie, des sciences et de l’imaginaire.
* Pourquoi cette anthologie des récits fondateurs de l’humanité sur le commencement du monde ?
Parce que la question des origines est la plus universelle qui soit. Avant même de savoir ce qu’est le monde, l’humanité a voulu savoir d’où il venait. J’ai voulu montrer que cette interrogation traversait tout : les mythes, la religion, la philosophie, la science, la poésie.
On oppose souvent ces domaines ; pour ma part, j’ai voulu les faire dialoguer. Cette anthologie n’est pas un musée des croyances anciennes : c’est une traversée de l’imaginaire humain face à l’énigme première. En la lisant pas à pas, on voit moins des réponses définitives qu’une extraordinaire obstination à penser l’impensable.
* N’est-ce pas aussi une réaction aux récits omniprésents sur la fin du monde, voire l’apocalypse ?
Oui, il y a sans doute aujourd’hui une saturation des récits de fin : apocalypse climatique, effondrement, catastrophe globale. Mais revenir aux récits d’origine, c’est réouvrir l’horizon. C’est se demander non pas seulement comment tout pourrait finir, mais comment tout a commencé. Les deux questions sont d’ailleurs inséparables : toute civilisation qui imagine une fin, imagine aussi un commencement. Les deux bornes se répondent.
L’origine possède cependant une tonalité propre : elle interroge la possibilité même de l’être, le passage du chaos à l’ordre, du rien à quelque chose. En ce sens, les récits des origines ne sont pas l’envers des apocalypses : ils en sont souvent la matrice secrète.
*Vous montrez la pluralité géographique et historique de ces cosmogonies, mais vers quoi convergent-elles ? Dans les cosmogonies, il y a toujours un élément premier. Comment le définir ?
Elles convergent vers un point essentiel : le monde ne va pas de soi. Il faut lui donner une origine. D’où cet « élément premier » que toutes les cultures inventent sous des noms différents : chaos, vide, eau, souffle, verbe, œuf cosmique, singularité initiale.
Ce n’est jamais un objet ordinaire : c’est une manière de nommer l’avant du monde, ce point où la pensée touche sa limite. Les mythes le racontent, les philosophes le pensent, les scientifiques le modélisent, les poètes le métamorphosent. Mais tous butent sur la même énigme : comment quelque chose a-t-il pu surgir là où, justement, il n’y avait pas encore de monde ?
*Comment avez-vous sélectionné les 100 textes majeurs de cette anthologie et distingué quatre catégories de cosmogonies : mythiques, philosophiques, scientifiques et littéraires ?
Je n’ai pas cherché l’exhaustivité, qui serait impossible, mais la représentativité. J’ai retenu des textes qui ont soit fondé durablement une tradition soit marqué un tournant dans la manière de penser l’origine. Mon principe a été double : faire place à la diversité des civilisations et montrer la transformation des langages du commencement au fil de l’histoire. D’où les quatre grandes familles de textes.
Les mythes relèvent du récit fondateur ; les écrits philosophiques et théologiques élaborent des principes rationnels ou métaphysiques ; les textes scientifiques cherchent des modèles testables ; les envolées littéraires et poétiques réinventent l’origine dans la langue. Ces catégories ne sont pas étanches, elles permettent de lire des filiations et des écarts.
*Les cosmogonies mythiques, fruit de l’imaginaire des civilisations, sont fondatrices d’une culture et d’une société. Est-ce à dire que l’ordre cosmique et l’ordre social doivent être en miroir ?
Très souvent, oui. Dans les sociétés traditionnelles, le mythe des origines ne raconte pas seulement comment le monde a commencé, il dit aussi comment il faut y vivre. Il relie un ordre cosmique à un ordre moral, rituel, parfois politique.
En ce sens, oui, il y a souvent un effet de miroir entre cosmos et société. Mais ce miroir n’est pas descriptif, il est normatif. Le mythe ne constate pas un ordre, il le légitime.
Il donne à une communauté une mémoire, une hiérarchie, un cadre symbolique. C’est pourquoi les cosmogonies mythiques sont si précieuses : elles révèlent moins ce qu’était le commencement réel que la manière dont une civilisation entendait habiter le monde. Le mythe n’est pas une explication du réel, mais une charte de civilisation. C’est ce qui le rend si puissant.
*Les cosmogonies philosophiques et théologiques sont rapprochées dans votre anthologie, pourquoi ?
Parce qu’elles partagent une même exigence : rendre l’origine intelligible. Le mythe raconte ; la philosophie et la théologie cherchent à penser en termes de principes, de causes, d’ordre, d’être.
Elles n’emploient pas toujours les mêmes mots ni les mêmes méthodes, mais elles ont longtemps travaillé ensemble. Le démiurge de Platon, le premier moteur d’Aristote, le Dieu créateur des théologiens : ce sont des réponses différentes à une même exigence de cohérence. Les rapprocher, c’est rappeler qu’avant de se séparer, raison et foi ont longtemps cohabité dans l’élaboration des grandes visions du monde.
* Les cosmologies scientifiques sont argumentées, mais sont-elles plus vérifiables que les autres ?
Oui, et c’est même leur critère décisif : elles doivent affronter l’épreuve des faits, des calculs, des observations, de la réfutation possible. En cela, elles se distinguent radicalement du mythe, de la métaphysique ou de la poésie. Mais il ne faut pas simplifier. Quand la science remonte vers les premiers instants de l’univers, elle travaille à partir d’indices, de modèles, de reconstructions. Elle ne supprime pas le mystère, elle le déplace. Les cosmologies scientifiques répondent remarquablement au « comment », mais laissent souvent ouvert, sous une autre forme, le vertige du « pourquoi ».
* Les cosmogonies littéraires et poétiques, basées sur la fiction, sont-elles si différentes des cosmogonies mythiques ? Serait-ce le récit d’un seul auteur et non celui d’une société ?
Elles s’en rapprochent par leur force d’invention symbolique, mais elles s’en distinguent par leur statut. Le mythe est d’abord une parole collective, anonyme ou quasi anonyme, portée par une tradition. La cosmogonie littéraire, elle, est signée : c’est une conscience singulière qui reprend la question de l’origine et la travaille dans une langue personnelle. Ovide, Milton, Poe ou Queneau ne parlent pas au nom d’une société entière, ils réinterprètent un héritage. La littérature ne fonde pas un ordre commun comme le mythe.
Elle ouvre un espace de liberté, de déplacement, parfois d’ironie. Elle fait de l’origine non plus un dogme, mais une expérience d’écriture.
* Dans tous ces récits fondateurs, vous qui êtes aussi bien savant, poète que romancier, lequel préférez-vous ?
La question des préférences est toujours la plus difficile, car réductrice. Mais pour vous répondre, je sélectionnerai un récit dans chacune des quatre grandes parties. Dans les mythes de la création : "l’Enuma Elish" mésopotamien. Dans les premières cosmogonies scientifiques, "La Naissance des choses" de Lucrèce. Dans la cosmologie moderne, la prophétique "Origine du monde du point de vue de la théorie quantique" de Georges Lemaître. Dans les cosmogonies littéraires enfin, la "Petite Cosmogonie portative" de Raymond Queneau.
Les Origines de monde, Jean-Pierre Luminet, 1 056 pages, Éditions Bouquins, 34 euros.