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31 Mai 2026
Prenant pour point de référence la chute de Rome, l’historien américain Adam Garfinkle démontre, à l’aide des neurosciences, qu’une catastrophe se profile à l’horizon.
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En janvier 2007, le premier smartphone fut présenté à un monde stupéfait. A peine dix ans plus tard, une certaine vedette de télévision prêtait serment pour la première fois comme président des Etats-Unis. Ces deux événements ont-ils un lien ?Absolument, affirme Adam Garfinkle, historien et politologue américain, ancien directeur de plusieurs magazines politiques, qui consacre aujourd’hui sa retraite aux neurosciences. « Le populisme est une mobilisation de masse dans une démocratie électorale lorsque la capacité de lecture profonde est tombée en dessous d’un certain seuil », définit Adam Garfinkle.
Avant d’en venir à lui, un bref retour en arrière s’impose. Au XVIIIe siècle se produit une révolution silencieuse, totalement pacifique : les gens se mettent à lire. Des livres, des pamphlets, des magazines, tout ce qui leur tombe sous la main. Les contemporains parlent d’une fièvre, d’une épidémie, d’un accès de folie. Avant le XVIIIe siècle, la lecture était l’apanage d’une infime élite cultivée, qui relisait sans cesse un corpus fixe d’ouvrages. Au cours du XVIIIe siècle, lire devient un hobby, un loisir. Des gens de toutes les classes sociales se mettent soudain à lire des romans, des journaux et des œuvres philosophiques.
Au XVIIIe siècle sont imprimés l’Encyclopédie de Diderot, Voltaire et consorts, La richesse des nations d’Adam Smith, la Critique de la raison pure d’Emmanuel Kant ou encore Tristram Shandy de Laurence Sterne. On peut mesurer ce progrès en chiffres : au début du XVIIIe siècle, à peine 6.000 livres étaient publiés en Grande-Bretagne ; à la fin du siècle, ils étaient 56.000. En Allemagne, un demi-million de livres sont mis sur le marché au cours de la même période. Rien de tel ne s’était jamais produit auparavant dans l’histoire du monde, et l’on peut spéculer sur l’influence qu’a eue cette explosion du livre sur l’émergence du capitalisme, de la démocratie, du mouvement abolitionniste, du féminisme, bref, sur tout ce que nous regroupons aujourd’hui sous le terme de « modernité libérale ».
Les neuroscientifiques savent désormais que le cerveau humain n’est pas un bloc de béton. Il ressemble plutôt à un muscle qui doit être entraîné tout au long de la vie ; sans entraînement, il s’atrophie. Plus précisément, les réseaux neuronaux sont extrêmement malléables, surtout durant la petite enfance, mais les cerveaux adultes sont eux aussi constamment remodelés par ce que leur impose le monde extérieur.
La lecture transforme le cerveau comme peu d’autres activités. Quiconque se plonge dans un ouvrage de longue haleine doit mémoriser des détails, établir des liens, garder en tête une vision d’ensemble. En anglais, on appelle cela le deep reading, la lecture profonde. C’est une activité fondamentalement différente du simple survol d’une liste de courses. Des recherches ont montré que tout le corps participe à la lecture profonde : lorsqu’on lit, par exemple, un passage dans lequel quelqu’un fuit un danger, on contracte involontairement les jambes pendant un bref instant.
La lecture profonde va à l’encontre d’une tendance pour laquelle nos cerveaux sont entraînés depuis l’âge de pierre : celle qui consiste à se laisser distraire. Celui qui est plongé dans un livre ne perçoit presque plus le monde extérieur ; souvent, il faut l’appeler plusieurs fois par son nom avant qu’il ne réalise qu’on s’adresse à lui. Ce processus n’a rien de naturel. Ce qui serait naturel, ce serait de tendre l’oreille au moindre bruissement dans les branches, parce qu’un tigre à dents de sabre pourrait s’y cacher. Ou une belle femme, ou un bel homme. Ou le prochain repas. Aujourd’hui, ça bruisse pour ainsi dire en permanence : nos cerveaux passent d’une distraction à l’autre à toute vitesse.
C’est ici qu’entre en jeu le smartphone. Celui-ci a largement mutilé notre capacité de lecture profonde. Nous n’avons presque plus l’attention nécessaire pour lire des textes longs ; nous gigotons ; nous faisons défiler l’écran vers le prochain tigre à dents de sabre, vers le prochain fast-food intellectuel. Les conséquences sont déjà visibles, et pas seulement aux Etats-Unis : un test a montré que des étudiants n’étaient plus capables de comprendre le (magnifique) premier chapitre de Bleak House, un roman de Charles Dickens qui, il y a 100 ans, faisait encore partie des lectures de jeunesse.
Environ 20 % des Américains sont des « analphabètes fonctionnels » : ils peuvent certes déchiffrer – péniblement – un texte, mais les instructions figurant sur la notice d’un médicament (« instiller deux fois par jour dans les yeux ») les dépassent déjà. Cent trente millions d’Américains seraient incapables de lire un livre à leurs enfants, même s’ils le voulaient. Plus de la moitié ne serait plus en mesure de comprendre un article de journal comme celui-ci. Seuls 12 % sont encore capables de « lecture profonde », et ce chiffre s’effondre rapidement : les enfants américains qui dévorent de gros pavés pour le plaisir sont désormais minoritaires.
Selon Adam Garfinkle, c’est là la clé pour comprendre ce que nous appelons aujourd’hui, selon les cas, populisme, fascisme ou néofascisme. Il définit le populisme comme « une mobilisation de masse dans une démocratie électorale lorsque la capacité de lecture profonde est tombée en dessous d’un certain seuil ». Car alors, comme l’explique Garfinkle dans une série d’articles publiés dans le magazine en ligne The Cosmopolitan Globalist, il ne reste plus qu’une chose : le spectacle.
La forme idéale du spectacle, c’est le tour de magie : le prestidigitateur et son assistante déploient un immense drap au-dessus de l’éléphant sur scène puis, lorsqu’ils retirent le drap d’un coup sec, abracadabra, l’éléphant a disparu ! Tout le monde sait qu’il ne peut pas avoir réellement disparu, et pourtant, il semble que ce soit le cas. C’est de la tension entre ce que nous savons et ce que nos yeux nous disent que naît le spectacle : nous ne pouvons pas détourner le regard.
Le superpouvoir de Donald Trump, selon Adam Garfinkle, réside dans sa capacité à produire, avec ses mensonges grotesques, un spectacle après l’autre. Il est ainsi devenu un maître dans l’exploitation de notre attention : il est devenu impossible de ne pas lui prêter attention. Pensons par exemple à ce remarquable débat présidentiel entre Trump et Kamala Harris au cours duquel il affirma que des immigrés haïtiens aux Etats-Unis « mangeaient des chiens et des chats ». La plupart des commentateurs ont pensé qu’à cet instant, Trump avait perdu le débat. Personne ne pouvait croire une absurdité pareille. En réalité, c’est précisément à ce moment-là qu’il a remporté le débat. Il avait réussi à mettre en scène un spectacle et trouvé une image frappante pour suggérer que les immigrés à la peau foncée étaient des sauvages ne méritant aucune pitié.
De nombreux chercheurs travaillant sur le totalitarisme, parmi lesquels Hannah Arendt, ont souligné le rôle immense que joue la solitude dans l’émergence des dictatures. Les partisans des régimes de terreur sont des êtres solitaires qui se regroupent pour former une meute. Aux Etats-Unis, explique Adam Garfinkle, nous sommes confrontés à une armée de solitaires, surtout des hommes, qui traînent devant leurs écrans. Les chômeurs sont les plus touchés : ils passent en moyenne 7,7 heures par jour sur leur smartphone, soit quatre heures de plus que les personnes qui travaillent. Bien des cerveaux marinent littéralement dans la pornographie, les mensonges et les récits complotistes. Qui s’étonnerait alors que la capacité d’empathie se rétracte ? Que l’aptitude à comprendre des relations complexes devienne impuissante ?
Les neuroscientifiques savent depuis longtemps que notre cerveau émet, dans le sommeil comme dans l’état de veille, des ondes de différentes longueurs. Les ondes alpha correspondent à un état de veille détendu ; les ondes bêta, à une attention soutenue ; les ondes gamma, à une activité intellectuelle de très haut niveau. Les ondes thêta, enfin, correspondent au sommeil léger, à la méditation, à la prière ou aux enfants en train de jouer.
Celui qui passe sa vie à somnoler devant son smartphone évolue dans les basses fréquences du domaine alpha. C’est très confortable. Cela soulage. C’est pourquoi, comme le remarque Adam Garfinkle, les journaux sont un média « froid » : lire un journal exige des ondes bêta. Les écrans, eux, sont « chauds » : ils produisent un effet émotionnel immédiat. Celui qui se contente de lire le récit d’un meurtre n’est pas immédiatement emporté par l’émotion ; il a le temps de réfléchir aux circonstances dans lesquelles ce meurtre a été commis. Une vidéo TikTok ne laisse pas place à ce genre de réflexion. Elle provoque des réactions spontanées : horreur, colère, désir de vengeance. Faut-il s’étonner que les prétendus populistes aient toujours une longueur d’avance sur les prétendues forces modérées ? C’est comme dans la course du lièvre et du hérisson : tandis que le lièvre, essoufflé, débite de longues explications et multiplie les crochets argumentatifs, le hérisson sourit et dit « Je suis déjà là ! », smartphone à la main.
Exposer des nourrissons et de jeunes enfants à des écrans revient, selon Adam Garfinkle, à de la maltraitance infantile, tout simplement : le cerveau de l’enfant est violemment propulsé du domaine thêta vers le domaine alpha. Il réagit à ce choc en formant des couches de myéline autour de la substance blanche dans les régions cérébrales responsables du langage, de la lecture et du contrôle cognitif. Selon une nouvelle étude, les dégâts sont ensuite presque impossibles à réparer. Les enfants dont le cerveau a été très tôt submergé par un flot d’images venues des écrans ont, à l’adolescence, des difficultés à contrôler leurs impulsions, souffrent de stress et peinent à se concentrer. L’idée que de tels adolescents puissent un jour devenir des « citoyens éclairés » capables de prendre des décisions guidées par la raison dans une démocratie représentative est peut-être tout simplement absurde.
La tentation est grande de dire que nous nous trouvons dans une situation sans précédent. Mais ce serait faux. Les historiens estiment que dans l’Empire romain, entre 30 et 40 % des adultes savaient lire, y compris de nombreux esclaves. Puis, en 476, l’Empire romain d’Occident s’effondre sous l’assaut des Germains : la proportion de la population sachant lire en Europe tombe alors à moins de 5 %. Certes, le Moyen Age n’était pas aussi sombre que les penseurs des Lumières l’ont souvent dépeint ; certes, on y a fait des inventions remarquables, comme le moulin à vent ; on y a construit de splendides cathédrales et on y a fondé des villes. Mais le fil d’or de la transmission écrite a failli se rompre, et il a fallu plus de 1.000 ans avant que l’on puisse le renouer. Combien de temps durera le Moyen Age qui nous attend ?