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Regards citoyens

Ce blog est destiné à stimuler l'intérêt du lecteur pour des questions de société auxquelles tout citoyen doit être en mesure d'apporter des réponses, individuelles ou collectives, en conscience et en responsabilité !

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Anna Longo-The Inhuman, All Too Human

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Anna Longo saisit avec justesse l’un des traits les plus décisifs de notre présent : l’humain contemporain ne disparaît pas simplement sous la pression des plateformes, des algorithmes ou du capitalisme computationnel. Il est, plus subtilement, reconduit comme petite entreprise de soi, comme marque spéculative, comme unité de visibilité, de réputation, de crédit et d’évaluabilité permanente.
 
C’est là que son texte touche juste. Le système contemporain ne demande plus seulement : qui êtes-vous ? Il demande plutôt : êtes-vous montrable, mesurable, recommandable, finançable, partageable, mobilisable, convertible en attention, en donnée, en profil, en trajectoire exploitable ? L’humain n’est donc pas aboli. Il est surexposé. Mais cette surexposition n’est pas une intensification de la présence ; elle est une mise en circulation de soi comme actif.
 
Le point le plus fort du texte tient aussi à sa lecture lyotardienne de la critique. La critique n’est plus extérieure au système. Elle n’en constitue plus nécessairement la limite, encore moins la menace. Elle peut devenir l’une de ses procédures d’entretien. Le système n’a pas besoin de réduire la critique au silence ; il lui suffit de l’intégrer comme fonction diagnostique, comme supplément moral, comme ressource discursive, comme signe de pluralisme, comme contenu. Le dissident n’est plus expulsé. Il est invité à produire une intervention, un podcast, un séminaire, un dossier thématique, peut-être même une théorie de sa propre capture. On ne brûle plus l’hérétique : on lui propose un lien d’inscription.
 
Mais c’est précisément ici que commence la difficulté. Le texte semble encore croire qu’il serait possible d’opposer au mauvais inhumain du techno-capitalisme un bon inhumain de la latence, de l’enfance, de la fabulation, de l’indétermination, du champ, de l’assemblage ou de l’hétérogénéité cosmique. Cette opposition est séduisante, mais elle est trop propre. Elle rassure là où il faudrait inquiéter.
 
Car les dispositifs contemporains ne craignent nullement la latence. Ils la cultivent. Ils ne craignent pas l’intensité. Ils la mesurent. Ils ne craignent pas la différence. Ils la segmentent, la classent, la monétisent. Ils ne craignent même pas l’anti-humanisme. Ils peuvent en faire une nouvelle variante de l’humanisme critique, avec une meilleure couverture, une terminologie plus nerveuse et un public plus fatigué.
 
Le problème n’est donc pas que le système reste attaché à une vieille image de l’homme. Il est plus grave : le système sait désormais utiliser les ressources mêmes qui prétendaient le déborder. La créativité, la pluralité, l’indétermination, le posthumain, l’inhumain, la fragilité, la vulnérabilité, la différence, l’interstice, le devenir : tout cela peut être accueilli, non pas parce que le système serait devenu hospitalier, mais parce qu’il a appris à transformer l’écart en format.
 
Il ne suffit donc pas de demander si nous devons devenir plus humains, moins humains, posthumains ou inhumains. Cette question demeure encore trop métaphysique, trop noble, presque trop bien élevée. La question plus dure est la suivante : qu’est-ce qui peut aujourd’hui passer comme réel ?
 
Qu’est-ce qui peut être vu, reconnu, financé, publié, cité, indexé, recommandé, partagé, admis comme pertinent ? Qu’est-ce qui obtient une existence opératoire ? Et, inversement, qu’est-ce qui tombe avant même d’avoir été compris ? Qu’est-ce qui est écarté non par censure explicite, mais par défaut de lisibilité, de compatibilité, de rendement, de forme, de vitesse ou d’adresse institutionnelle ?
 
C’est ici que le problème de l’inhumain doit être déplacé. Il ne s’agit pas seulement de penser au-delà de l’homme. Il s’agit d’analyser les régimes d’admissibilité qui décident quelles formes de vie, de parole, d’attention, de pensée et d’intensité peuvent franchir les seuils de visibilité. Le pouvoir contemporain n’opère pas d’abord par interdiction. Il opère par sélection de ce qui peut circuler. Il ne dit pas toujours non. Il dit plus souvent : cela n’entre pas dans le format.
 
Le geste décisif ne consiste donc pas à célébrer l’inhumain contre l’humain. Ce serait encore trop simple. Il faut demander quel inhumain est admissible, quel inhumain est exploitable, quel inhumain devient esthétique, académique, technologique, commercial, et quel inhumain demeure réellement intraitable, c’est-à-dire incapable d’être immédiatement converti en valeur, en visibilité ou en ressource.
 
Le danger majeur n’est pas que nous soyons restés « trop humains ». Le danger est que même l’inhumain soit devenu trop utilisable.
 
C’est pourquoi le texte de Longo est précieux, mais insuffisamment cruel avec sa propre promesse. Il diagnostique avec précision la transformation de l’humain en marque spéculative, mais il sous-estime peut-être la capacité du dispositif à absorber les figures mêmes de son dépassement. Ce qui manque n’est pas une nouvelle métaphysique de l’inhumain. Ce qui manque est une anatomie des seuils : une analyse de ce qui rend une différence recevable, une intensité exploitable, une altérité présentable, une fuite récupérable.
 
Autrement dit, la question n’est plus seulement : comment sortir de l’humain ?
 
La question est : par quel seuil devra passer cette sortie pour être reconnue comme sortie ?
 
Et si elle doit être reconnue pour exister, n’est-elle pas déjà rentrée ?
 
Yochanan Schimmelpfennig
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