Ce blog est destiné à stimuler l'intérêt du lecteur pour des questions de société auxquelles tout citoyen doit être en mesure d'apporter des réponses, individuelles ou collectives, en conscience et en responsabilité !
22 Novembre 2012
A la veille du Conseil européen sur le prochain cadre financier pluriannuel, remake d’un mauvais mélodrame qui va nous emmener jusqu’au bout de la nuit, jusqu’à l’épuisement des acteurs qui tous auront arraché quelque chose pour prétendre sortir vainqueur de la bataille, je ne peux m’empêcher de penser au Grand macabre. Qu’y-a-t-il en effet de plus comparable au monde imaginaire de Michel de Ghelderode que notre vieille Europe ? Même la crise financière, économique, sociale, budgétaire nous renvoie à cette farce apocalyptique. Et nous baignons dans un surréalisme qui ne laisse de m’impressionner.
Surréaliste, le traitement de la crise grecque. Lorsque la dette était de 130% du PIB, nous avons attendu qu’elle arrive à 160% pour réagir. Lorsqu’elle fut à 160%, l’aide devint possible moyennant une austérité sans précédent sensée la ramener à 120% d’ici 2020. On nous l’annonce maintenant à 190% en 2014, mais cela ne nous empêchera pas de continuer comme si de rien était !
Surréalistes les traitements de cheval imposés à la hussarde dans les Etats membres, qu’il s’agisse des économies réalisées, au Royaume-Uni en sabordant la Royal Navy et aux Pays-Bas en supprimant pratiquement l’armée de terre, ou à défaut de réformes en procédant en France à une saignée fiscale qui rappelle les pratiques des médecins de Molière. On en vient à trouver presque étrange le compromis longuement négocié en Belgique (trois semaines) pour parvenir à un budget qui, sans augmentation dramatique de la pression fiscale, permet de réduire le déficit budgétaire, de réaliser des économies et de dégager des moyens pour la relance. Le gouvernement de l’homme au nœud papillon réussit même à allier sagesse et cohérence puisqu’après des coupes qui ont réduit la défense belge à très peu de choses, il souhaite un financement communautaire de la recherche de défense et une possibilité de financement de certaines activités via les fonds structurels. Et la Belgique fait partie des rares pays qui se satisfont de la proposition de la Commission pour le prochain cadre financier pluriannuel.
Surréalistes tous ces Etats membres qui demandent à l’UE d’en faire plus et veulent en même temps lui couper les vivres. Dans la défense par exemple parmi les idées avancées par les ministres, lundi, figurent la recherche de défense, le financement européen de l’acquisition de capacités, le recours aux fonds structurels pour financer des mesures d’efficacité énergétique ou environnementale, le soutien aux PME et l’innovation. Mais avec quoi pense-t-on financer tout ça en réduisant l’enveloppe globale ?
Surréalistes, les positions britannique et suédoise qui prétendent à la fois imposer un recul du budget communautaire et conserver leurs rabais. Et pourquoi pas le versement de primes par les Grecs ?
Surréaliste, la politique d’austérité qui nous entraîne dans la spirale de la récession. Cela fait des mois que des économistes réputés, des Prix Nobel d’économie comme l’Américain Joseph Stiglitz nous répètent à longueur d’articles de journaux que la récession est un engrenage au moins aussi pervers que la dette et que, parallèlement aux réformes et aux économies qui sont indispensable, la relance économique est le seul moyen de générer des revenus, en ce compris les recettes fiscales nécessaires pour réduire la dette. Mais rien y fait, nos Etats membres refusent obstinément de se donner ensemble un budget de relance européen pour compenser les politiques d’austérité mises en place au niveau national. Et au milieu du naufrage général, l’Allemagne pourra être fière d’avoir porté jusqu’au bout l’étendard de l’orthodoxie monétaire !
Surréaliste, évidemment cette prétendue orthodoxie monétaire qui nous conduit à ne pas contrôler notre propre monnaie. Les Suisses, qui ne sont pas de dangereux anarchistes, imposent depuis plus d’un an un cours plancher à leur monnaie. Les Chinois fixent le niveau de change du Renminbi. Les Américains utilisent « l’assouplissement quantitatif » pour augmenter la masse monétaire en circulation. Dévaluation, inflation et planche à billets sont ailleurs des pratiques courantes. Pour résumer les Européens sont les seuls à avoir renoncé collectivement à leur souveraineté monétaire.
Surréaliste encore cette Union de 500 millions de citoyens qui prétend en 2012 s’imposer un carcan financier jusqu’en 2021. Dans le domaine de la défense, on révise les stratégies en moyenne tous les quatre ou cinq ans et on n’est pas à l’abri d’une surprise stratégique. Et on prétendrait fixer le cadre budgétaire de 2020, alors que l’économie est en pleine mutation et que les flux de toutes natures n’ont jamais été aussi rapides !
Dans le monde réel, ce dont nous avons besoin c’est d’un véritable budget de relance européen. Un budget d’investissement qui soit suffisant pour soutenir la recherche et la technologie, conserver les compétences en Europe, aider les dynamiques d’entreprises et l’innovation, développer les réseaux, compenser les coupes claires opérées dans les infrastructures civiles et dans les capacités militaires et/ou à double usage.
Dans un monde bienfait, le président du Conseil européen ne convoque pas une réunion consacrée aux capacités militaires et à la politique industrielle dans le secteur de la défense sans prévoir des marges budgétaires qui permettront de prendre les mesures adéquates. Lorsque l’on prétend développer le rôle de l’Union européenne dans le monde (et au passage favoriser des économies d’échelle en permettant aux Etats membres de réduire leur voilure diplomatique), cher Herman Van Rompuy, on ne réduit pas de 10% le budget de la rubrique « Global Europe » de 72 milliards (proposition de la Commission) à 65 milliards sur sept ans.
Dans un monde bienfait, le président du Conseil européen devrait être sensible aux besoins de l’économie réelle. S’agit-il de doter l’Europe du budget dont elle a besoin ou de réduire l’enveloppe proposée par la Commission de 80 milliards simplement pour satisfaire aux exigences de sept pays (Danemark, Suède, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas, Autriche et Finlande). Réduire de 20 milliards (hors inflation) le montant par rapport au précédent cadre financier, c’est prendre le risque d’accentuer la récession. Le scénario japonais ne parle-t-il vraiment à personne ?
Dans un monde bienfait, le président du Conseil européen et les vingt-sept chefs d’Etat ou de gouvernement devraient tenir compte des avertissements des députés européens qui ont, à la suite du président Lamassoure, eu raison de faire preuve d’intransigeance sur le budget annuel 2013 et le dernier budget rectificatif 2012. La légitimité démocratique du Parlement européen est au moins aussi forte que celle du Conseil européen et ses pouvoirs budgétaires sont réels. Veut-on ajouter une profonde et durable crise budgétaire européenne aux crises que nous connaissons déjà ?
En débutant, j’avais annoncé un texte aux allures apocalyptiques. En grec, apocalypsis signifie révélation. Je veux espérer, même si je n’y crois pas trop, que quelque part dans leur longue nuit, les dirigeants européens auront la révélation d’un budget qui soit à la hauteur de la solidarité que nous impose la crise.
Cet article a été publié comme Edido du n°563 d'EUROPE,
DIPLOMATIE & DEFENSE en date du 22 novembre 2012